Ce que seule la nuit comprend
Je descendis les escaliers sans vraiment sentir mes jambes.
L’air du rez-de-chaussée paraissait plus épais qu’en arrivant.
— Bonne soirée, fit simplement sa sœur en refermant la porte derrière moi.
Je hochai la tête, incapable de répondre.
Dehors, la nuit s’était resserrée. La rue semblait plus étroite, les lampadaires plus hauts, plus froids. Je restai immobile sur le trottoir quelques secondes.
L’air sentait la pluie.
Ou peut-être que c’était juste moi.
Je me mis à marcher en direction de chez moi. J'habitais pas loin : une dizaine de minutes au plus.
Mes pas résonnaient trop fort sur le bitume. Chaque bruit me faisait sursauter : un scooter lointain, une fenêtre qui claquait, un rire étouffé dans une cour.
Je tirai sur mon col, cherchai de l’air.
Mes pensées revenaient sans cesse à la même image : Adam, assis, bras croisés, prononçant ce mot avec une précision clinique : révolte.
Chaque ombre devenait un témoin.
Chaque fenêtre, un œil.
Et puis, la question d’Adam tournait en boucle dans ma tête.
« Tu te souviens de la douleur ? »
Oui.
Je m’en souvenais trop bien. Je me souvenais même de l’instant avant la douleur. Cette seconde exacte où on comprend que ça va arriver, qu’on ne peut plus fuir. Le siflement dans l’air. Le moment où on entend la douleur avant même de la ressentir. La seconde où tout bascule.
Et me voilà, de nouveau là, coincé dans cette seconde suspendue.
Quand je tournai dans ma rue, mes jambes se mirent à trembler. La façade de mon immeuble apparut enfin, familière, banale. Je n’avais jamais eu autant envie de me cacher derrière une porte.
Arrivé devant l’entrée, je sentis l’angoisse me durcir la poitrine.
La boîte aux lettres m’attendait comme une gueule entrouverte.
Je glissai la main dedans, lentement.
La lumière du couloir semblait vaciller.
Le métal était froid.
Trop froid.
Mes doigts heurtèrent un papier.
Mon cœur se contracta.
Un frisson, brutal.
Je tirai.
Un prospectus.
Puis un autre.
Et un troisième.
Je fouillai encore, jusqu’au fond.
Rien d’autre.
Le vide.
Le vrai vide.
Je restai immobile quelques secondes, la main toujours plongée dans la boîte, le souffle coupé, le cœur cognant encore comme si j’avais échappé à quelque chose que je n’osais pas nommer.
Une boîte vide, c’était presque une victoire.
Pas de lettre du CCSEG.
Pas de convocation.
Pas de menace blanche au coin d’un papier glacé.
Je retirai ma main, lentement. Je fouillai ma poche pour trouver mes clés. Mes mains tremblaient. Elles glissaient. Je dus m’y reprendre trois fois avant de faire tourner la serrure. J’entrai, refermai la porte, posai mon front contre le bois encore froid.
Je n’entendais plus que ma respiration.
J’entrai.
La porte se ferma derrière moi dans un claquement sec, comme un souffle qu'on brise d'un coup.
Ma mère était là, immobile sur le canapé, un magazine posé sur ses genoux, mais je savais bien qu’elle ne lisait pas vraiment. Elle leva les yeux vers moi.
— Bonsoir, Clément. Si tu n’as pas dîné, il y a des trucs dans le frigo. Y compris pour demain, d’ailleurs. Je serai d’astreinte à l’hôpital.
Sa voix était calme. Puis, elle me posa la question qu’elle me posait depuis des jours.
— Ça va ?
Deux mots.
Une question.
Et soudain, un gouffre.
Comment répondre ?
Je n’avais jamais été aussi bien de toute ma vie.
Raph. Sa chaleur. Sa puissance. Le bien-être quand je suis contre lui, quand ses bras m’enveloppent, quand ses lèvres effleurent les miennes. Et son corps, qui s’était ouvert comme une porte secrète, la nuit dernière. J’y étais entré tremblant, vibrant. Nos deux êtres ne faisaient plus qu’un. Nos frontières s’étaient dissoutes, peau contre peau, souffle contre souffle, comme si je pénétrais dans une lumière qui n’avait jamais existé avant nous. J’avais encore l’impression que son parfum me suivait, qu’un fil incandescent reliait nos deux corps malgré la distance.
Alors, comment ça va ?
Bien.
Jamais je ne m’étais senti aussi vivant. Aussi heureux. Aussi entier.
Et pourtant…
Jamais je n’avais été aussi mal de toute ma vie.
Le CCSEG respirait dans chaque ombre, comme une bête tapie derrière les murs. Leurs règles, leurs contrôles, leurs sanctions : une toile serrée autour de ma gorge. L’interdiction de prendre le bus. Les séances de sport imposées à l’aube. Les contrôleurs surgissant partout, scanners tendus, visages fermés, leurs yeux glissant sur moi comme des lames froides. Mon ventre se contractait, pierre brute, poids immobile.
Alors, comment ça va ?
Mal.
Jamais je ne m’étais senti aussi accablé, tourmenté, proche du vide.
Et puis…
Un souffle. Un espoir.
La révolte qui danse sous la peau.
Les fissures que Petrov a pointées.
Les plans d’Adam,
Une lueur éclatante, cristalline, excitante.
L'optimisme qui s’empare de moi, vibrant comme un fil d’or.
Et derrière lui, la peur.
La peur de me faire attraper.
La peur de ce que leurs mains feraient alors à mon corps, de ce qu'ils m'infligeraient.
La peur nue de la douleur.
Alors… « Ça va ? »
Comment dire oui quand j’ai peur ? Quand je suis oppressé, quand je suis accablé, quand je suis tourmenté ?
Comment dire non quand j’ai encore la chaleur de Raph entre les omoplates, comme une main invisible posée sur moi ?
Comment répondre dans cette tempète d'émotions ?
Comment réduire ce chaos à une réponse ?
Je la regardai.
Mes lèvres s’ouvrirent.
Aucun son n’en sortit.
Et je restai là, suspendu entre tout ce qui me déchirait.
Plusieurs secondes s’écoulèrent.
Alors je lui souris, fragile, incertain, et déposai un baiser léger sur son front.
Je m’avançai vers ma chambre, mes pas mesurés, presque en apesanteur.
Je me retournai un instant et lui murmurai, à peine audible :
— Ne t’inquiète pas.
La porte se referma doucement derrière moi.
Et dans cette chambre, le lit m’attendait, vide et silencieux, vaste comme un horizon glacé.
Je me déshabillai, glissant ma peau dans les draps, et le vide m’engloutit aussitôt.
Le manque de Raph creusait en moi un gouffre silencieux, m’attirant, me consumant dès que je cessais de bouger.
Je voulais m’endormir contre lui, sentir sa chaleur se fondre à la mienne, la douceur de son souffle et de ses respirations, ce calme qui apaisait même le tumulte du monde extérieur.
Ici, dans cette chambre glaciale, cette douceur semblait inaccessible, une promesse lointaine et fragile.
Alors je comptai les battements de mon cœur, comme on compte les pas dans une forêt inconnue, chaque pulsation devenant un murmure de lui : le souffle chaud sur ma peau, le frôlement de ses mains imaginaires, la manière dont il prononçait mon nom comme une évidence, comme une porte qui s’ouvre sur la nuit.
Et si l’aube ne devait jamais venir, il me resterait au moins ces éclats de lumière, ces fragments brûlants de lui collés à ma peau, suffisant pour traverser l’obscurité, suffisant pour sentir qu’il était encore là, quelque part, avec moi.

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