Frissons et désirs
Mercredi, 4h00
Quatre heures du matin. C'est l'heure à laquelle il faut se lever quand son OSD impose une séance de sport à 5h30 et qu'en plus on est puni, qu'on ne peut pas prendre le bus et qu'on habite à une heure du stade. C’est mon cas.
Hier, je courais avec Raph. Aujourd'hui, je courais seul. Mais ce soir, je serai avec lui, et cette promesse effaçait tout le reste, comme si, dans cet univers, il n’existait rien de plus vital, rien de plus vrai.
J’arrivai au stade central à 5h20. Je tendis ma carte. Bip. Le silence du lieu me pesait comme une chape de plomb.
Peu de temps après, les premiers garçons arrivèrent, leurs silhouettes floues dans la lueur crue des projecteurs. Et puis, Raph. Un sourire furtif, un regard échangé. Un lien ténu, une promesse tacite de notre soirée à venir.
À 5h30, tout le monde était là, sauf Adrien. C’était étrange. Le coach distribua les shorts et les t-shirts, et nous nous changeâmes dans un silence lourd, un silence qu’on essayait de combler avec des gestes mécaniques. Tout était froid, précis, comme un rituel.
Les sauts à la corde commencèrent. Le bruit de nos pieds frappant le sol, le souffle qui s’accélérait. Tout semblait trop clair, trop net, comme une vision trop réaliste.
Il devait être 5h45 lorsqu'Adrien arriva, essoufflé. Il entra dans le stade comme un spectre, les yeux fuyants, la respiration haletante.
— Tu es en retard, 120-8912 , dit le coach d’une voix tranchante, froide.
— Je suis désolé, c’est que…
— Je ne t’ai pas donné la parole. Le coach le coupa. Un retard, c’est une infraction de niveau 1. Tu seras sanctionné.
Il lui tendit un short et un t-shirt, mais son regard resta figé, sans compassion. Nous, nous continuions les sauts à la corde. Adrien baissa les yeux, se changea en silence, absorbé par sa honte.
Il n’y avait pas de place pour la révolte ici, enfin pas encore.
Les pompes, les tractions, les abdos. Plusieurs séries, entrecoupées de tours de terrain, de sprints. Chacun de mes muscles hurlait sous la pression, mais je continuais, comme hier, comme avant-hier, sans doute comme demain.
— Course ! ordonna le coach.
Je me plaçai près de Raph. Nos foulées se synchronisèrent. Je sentais sa présence, son énergie qui effaçait la douleur. La tension, la complicité.
Et puis…
— La course est terminée ! Exercices de gainage !
Nous nous mîmes en position, les corps tendus, les muscles en feu. Puis, des jumping jacks, des tours de terrain en courant latéralement, talons frappant nos fesses. La douleur se faisait omniprésente, chaque mouvement devenant une épreuve.
À 7h30, enfin, c’était terminé. Nous étions tous épuisés, sauf Raph, bien sûr. Lui, il était toujours parfait, impeccable, ses muscles sculptés, sa peau éclatante sous la lumière crue des projecteurs. Et beau, comme toujours.
Nous nous dirigeâmes vers les douches.
Arrivés, nous nous déshabillâmes, les gestes habituels, presque mécaniques. C’était comme une danse silencieuse, une chorégraphie que nous répétions sans y penser. Puis, nous nous apprêtâmes à avancer sous les pommeaux quand la voix du coach retentit :
— 120-8912, tu attends là. Tu prendras ta douche après.
Tous, sauf lui, nous mirent sous les pommeaux et l'eau commença à couler. La vapeur s’élevait autour de nous, nous enveloppant. Raph, comme toujours, paraissait irréel dans cette vapeur.
Une fois la douche terminée, nous sortîmes et nous rhabillâmes rapidement.
— Ton tour, 120-8912, dit le coach sans même lever les yeux.
Adrien s’avança et se plaça sous un pommeau. L’eau s’ouvrit sur lui. Il se crispa immédiatement.
— L’eau glacée, ça aide à devenir ponctuel, dit le coach d’un ton sec.
Les dents d’Adrien claquaient, son corps frissonnant sous l’assaut glacé. Ses épaules tressaillaient, secouées par des vagues de froid. Ici, chaque erreur avait un prix. Il y avait la sanction : les coups de pagaie. Et puis il y avait le « bonus ». Pour moi, c’était l’interdiction de prendre le bus. Pour lui, c’était ça.
Pendant qu’Adrien gémissait sous le jet glacé, nous quittâmes le stade.
Le bus était déjà au coin de la rue. Les garçons autorisés à le prendre se précipitèrent pour l’attraper, mais pas Raph. Il resta là, devant moi, un sourire énigmatique.
— Ce soir, tu passes chez moi, alors ?
— Putain, Raph, j’attends ça depuis hier.
— Moi aussi, dit-il, son sourire s’élargissant.
Je souris en retour, mais il n’y avait pas besoin de mots. C’était une promesse. Une promesse de réconfort, de chaleur, d’évasion.
Je voulais l’embrasser, là, au milieu de l’esplanade.
Mais avant que je ne fasse quoi que ce soit, Raph s’avança et m’offrit un léger baiser sur les lèvres. C’était tout. Un effleurement, une caresse rapide mais pleine de tout ce qu’on ne pouvait pas dire. Et puis, il se recula.
— À ce soir.
Il s’éloigna vers l’arrêt de bus, son dos droit, sa silhouette s’éteignant sous la lumière crue des lampadaires.

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