Le premier flocon
8h20. J’arrivai à la fac, le souffle court après avoir couru depuis le stade central.
Sam, Lucas et Mehdi m’attendaient devant le bâtiment, adossés au mur le temps que Mehdi termine sa cigarette. Je les rejoignis.
— Bon, j’ai vu Adam hier soir, dis-je en baissant la voix. Il faut qu’on parle à midi. Le mieux, c’est un sandwich avec Emma et Manon… mais sans Léa.
Mehdi acquiesça immédiatement.
— Je leur passe le message discrètement.
Sam, lui, restait silencieux. Son regard sombre suffisait : il savait ce qui l’attendait ce soir. La pagaie, le choc sec, la brûlure immédiate, puis des jours de douleur. Il le savait, et ça se voyait qu’il y pensait déjà.
Mehdi écrasa sa cigarette avec soin, puis rangea le mégot dans une petite boîte métallique. Adam s’était pris une sanction pour infraction de niveau 1 la semaine dernière parce qu’il avait laissé tomber un mégot par terre, alors forcément, les fumeurs faisaient attention.
Nous entrâmes dans le bâtiment, puis dans la salle de cours.
Le professeur commença à parler quelques minutes plus tard.
Moi, impossible de me concentrer.
La révolte.
La soirée avec Raph.
Et ce pauvre Sam, qui souffrait déjà avant même que la sanction ne tombe.
Moi, je n’avais pas eu le temps de me préparer à ma sanction. Et c'était mieux. Je ne savais pas ce qui m’attendait. J’avais tout pris de plein fouet, encaissé, souffert, puis c’était passé. Sam, cela fait une semaine qu’il imagine, qu’il anticipe, qu’il s’effondre avant l’heure. Il est anxieux de nature. Alors forcément, c’est un massacre avant même d’avoir commencé.
À la fin du cours, nous sortîmes en direction d’un petit snack et achetâmes des sandwichs : Sam, Lucas, Mehdi et moi. Emma et Manon nous rejoignirent quelques minutes plus tard. Elles avaient réussi à se débarrasser de Léa avec un prétexte bidon. Pas le choix : impossible de préparer une révolte avec quelqu’un qui trouvait le système « très bien comme ça ».
Nous nous éloignâmes jusqu’à un coin du campus sans passage.
Je pris une inspiration... et je me lançai.
— Adam et moi, hier, on a tout mis à plat. Et ça rejoint ce qu’on a dit au bar. On monte des cellules. Trois à six personnes. Indépendantes les unes des autres. Chacune connaît le strict minimum sur les autres.
Ils m’écoutaient, le sandwich ouvert dans leurs mains, oublié.
— Si une cellule tombe, elle ne fait pas tomber les autres, poursuivis-je. On cloisonne. On évite les liens inutiles. On protège tout le monde.
Emma hocha la tête, concentrée.
— Et la première action ?
— Vendredi, répondis-je. On libère la fac. Blocage total : chaînes aux portes, tables du RU en barricade, affiches partout. On fait sortir les agents du CCSEG. Une fois dehors, on verrouille tout. La fac devient notre zone libre pour la suite.
Un silence. Pas de peur, pas encore. Plutôt une tension électrique, une prise de conscience.
— L’urgence, repris-je, c’est de monter les cellules. Et surtout… éviter ceux qui pourraient nous dénoncer. On ne recrute que des fiables. Des gens qu’on connaît. Des discrets. Des solides.
Mehdi échangea un regard avec Sam, puis avec moi.
— On commence quand ?
— Maintenant et on fait le point chez Adam demain soir à 22h00 chez lui pour lancer l'opération de vendredi.
Et leurs regards changèrent, un mélange de peur, de défi, et d’une détermination qui brûlait déjà sous la surface.
Vendredi, c’était proche.
Et pourtant, ça semblait déjà irréversible.
Nous terminâmes nos sandwichs en silence, chacun absorbé par ce qui se profilait. Puis nous partîmes presque machinalement sonder quelques anciens du lycée ; des copains sérieux, réfléchis, les seuls à qui on pouvait imaginer faire confiance. On discutait d’abord du CCSEG, de la manière dont ils vivaient les règles, les contrôles, les sanctions. On observait leurs réactions ; leurs regards, leurs silences, leurs crispations.
Et si ça sonnait juste… on glissait doucement le sujet des cellules. Pas trop. Jamais trop.
Ensuite, direction les cours de l’après-midi. Pas question de sécher.
Avec un contrôle d’assiduité du CCSEG à n’importe quel moment, une absence suffisait à provoquer une infraction de niveau 1. Pas de place pour l’erreur, pas aujourd’hui.
Je m’assis dans l’amphi, le cœur encore battant du rythme de nos démarches.
J’espérais que la révolte porterait ses fruits, qu’on parviendrait à fissurer ce système qui nous tenait par la gorge. Mais une inquiétude me traversa, sourde, insistante :
Est-ce que je me faisais des illusions ?
Penser que nous, une poignée d’étudiants, pouvions faire vaciller le CCSEG ? C’était presque ridicule.
Nous sommes des gamins, non ?
Puis les mots de Petrov me revinrent. Sa voix grave, calme, presque tranquille lorsqu’il avait parlé d’insurrections minuscules, celles qui naissaient dans les interstices...
« La révolte naît toujours dans une poignée de mains serrées, dans un regard qu’on ne détourne plus, dans un refus qui tient debout. Ça commence à quelques-uns. Ça grandit. Ça prend de l’élan. Comme une avalanche née d’un flocon. »
Un frisson me parcourut.
Peut-être qu’il avait raison.
Peut-être qu’on n’était pas si ridicules.
Peut-être que ça commençait là.
Dans un snack, dans un amphi, dans nos ombres inquiètes.
Et que vendredi serait ce premier flocon.

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