Le goût du gingembre et de la révolte
Le cours était enfin terminé.
Je donnai une accolade à Sam. Il prit ses affaires et partit pour le CCSEG où il serait battu.
Moi, je traînai un peu à la sortie du cours, rejoignant le hall devant les distributeurs. Je cherchais à voir quelques copains du lycée qui n'étaient pas en sciences sociales avec moi, mais dans d’autres formations… Je faisais du recrutement. Discrètement, bien sûr. Mais je ne pouvais m'empêcher de me dire que je prenais vraiment un sacré risque.
Une fois le hall vidé, je pris le chemin de l’appart de Raph. J’avais hâte de le voir.
J’arrivai devant l’immeuble, le cœur battant à l’unisson de mes pas pressés. Les escaliers craquaient sous mes pieds, chaque marche résonnant comme un écho à mon impatience. La porte s’ouvrit avant même que j’aie fini de sonner.
Raph se tenait là, chemise entrouverte sur un torse que je connaissais par cœur. Son sourire était une promesse silencieuse, ses yeux brillant d’une lueur que je reconnaissais trop bien.
— Salut… murmura-t-il, la voix basse, douce, avec ce truc un peu chaud qui me retournait à chaque fois. J’suis content que tu sois là.
L’appartement baignait dans une lumière dorée, tamisée par les bougies dont les flammes dansaient sur la table basse. Une musique sensuelle enveloppait la pièce, douce et chaude, comme un voile qui adoucissait chaque mouvement, chaque souffle.
Sans un mot, il m’attira contre lui, ses mains chaudes se posant sur mes hanches avec une possessivité qui me fit haleter. Ses lèvres effleurèrent les miennes dans un baiser léger, presque chaste, mais chargé de tout ce qui allait suivre.
— Entre… souffla-t-il, son souffle déjà contre ma peau.
Je franchis le seuil, le cœur battant plus fort encore.
— Tu veux boire un truc ? demanda-t-il, un petit sourire en coin.
— Ouais. Ma voix sortit un peu trop basse, un peu trop rauque.
Il se tourna vers le frigo, et je le regardai sortir deux verres déjà remplis d’un liquide ambré, pétillant de fines bulles. Ses avant-bras musclés saillaient sous les manches retroussées de sa chemise, chaque geste empreint d’une aisance qui me fascinait.
— C’est maison, dit-il en me tendant un verre, ses doigts glissant un peu trop lentement contre les miens. J’voulais te faire goûter.
La chaleur de sa paume traversait le verre glacé, et mon souffle se suspendit.
— Gingembre pour le kick, grenadine pour la douceur, et un peu de Schweppes pour l'éclat. Comme toi.
Je ris doucement.
— C’est trop bon, sérieux. T’assures.
Il observa ma réaction, les yeux un peu brillants, comme s’il attendait une validation secrète.
Puis il leva son verre.
— À nous.
Le cliquetis des verres résonna dans la pièce. Nous nous assîmes sur le canapé, nos cuisses presque collées, nos épaules se frôlant.
— Alors, ta journée ? demandai-je.
Il roula légèrement des épaules, un sourire au coin des lèvres.
— Séance de sport forcée à 5h30. Un délire… Mais bon, y avait un mec pas mal du tout là-bas, donc ça m’a aidé à tenir.
Je levai un sourcil.
— Ah ouais ? Et il est comment, ce mec ?
— Très beau. Un peu chiant. Mais… je crois que je suis accro.
Il me lança un regard qui disait tout.
Puis il continua :
— Après, je suis allé à la fac. J’ai enchaîné avec un cours de physio. Le prof nous a parlé du lactate, tu sais… le truc qui te crame les jambes quand tu pousses comme un taré.
Sa main se posa sur son ventre.
— Et j’pensais à toi. Tout le long.
Un frisson me traversa.
— Même pendant les courbes de lactates ?
— Surtout pendant. T’es pire que l’acide lactique, mec. Ça chauffe autant.
Je ricanai malgré moi, le cœur battant trop vite.
— Et après ?
— Natation. 50 mètres papillon. J’ai claqué mon record.
Il marqua un temps.
— Et j’me disais… vivement ce soir. Vivement toi.
Sa voix avait pris cette texture grave que je connaissais par cœur.
— Et maintenant ? murmurai-je.
Il se rapprocha, son épaule frôlant la mienne.
— Maintenant, je suis bien. Parce que je suis avec toi.
Il passa sa main sur mon genou, pas timidement, pas trop sûr non plus. Juste… vrai.
— Et toi, ta journée ?
— Sport imposé. Et… ouais, moi aussi j’ai vu un mec trop bien.
Il esquissa un sourire.
— Quel hasard.
— Ensuite la fac. Et… un truc en plus.
Son regard se fit plus attentif.
— Quoi ?
Je posai mon verre, mes doigts cherchant les siens.
— J’ai lancé un truc. Une révolte. Contre le CCSEG.
Son visage changea immédiatement.
— Sérieux ? Putain… tu plaisantes pas ?
— On en a marre. Ils nous humilient. On peut plus laisser passer.
Il serra ma main.
— OK. Et ton plan ?
— Créer des cellules. Plein de petites équipes. Vendredi, on bloque la fac. On les fait sortir. Et une fois dehors, on verrouille tout. C’est à nous.
Il me fixa, longuement, sans cligner.
— T’es dingue… Un sourire naquit à ses lèvres. J’crois que c’est ça qui me fait craquer.
Sa main glissa derrière ma nuque, lente, chaude.
— Tu risques gros, Clément.
— Je sais. Mais si on fait rien… on crève à petit feu.
Il se rapprocha, tellement que nos lèvres se frôlèrent.
— Alors on y va. Ensemble.
Ces mots me traversèrent comme une lame brûlante.
Je l’embrassai. Un baiser long, profond, ficelé d’urgence. Il répondit avec la même énergie, la même faim.
Quand nos lèvres se séparèrent, il murmura :
— Si ça foire… je tombe avec toi.
Je sentis sa main contre mon torse, son pouce dessinant des cercles.
— On tombera pas. Mais si jamais ça arrive… alors ouais. On aura choisi.
Il eut un petit rire nerveux.
— Sans toi, je serais juste un gars qui râle devant les infos. Avec toi, j’ai l’impression de tenir un truc dangereux. Un truc qui peut tout changer.
Un poids se forma dans ma poitrine.
— Vendredi… soit on disparaît, soit on commence quelque chose.
Il inspira profondément.
— OK. Je suis avec toi. Jusqu’au bout.
Un silence complice s’installa.
Puis son regard se ralluma, plus vif.
— Mais vous ne pouvez pas y aller seuls. Une seule fac qui se soulève, c’est pas assez, vous allez vous faire écraser. Faut qu’ils se dispersent, qu’on agisse en même temps. C’est comme au foot : si un seul joueur fonce, il se fait tacler direct. Il faut que toute l’équipe attaque ensemble. On crée des cellules en STAPS et dans d’autres facs, et toutes agissent en même temps
Il esquissa un sourire qui me fit frissonner, doux, presque intime :
— Et après… on fêtera ça. Vraiment.
Nos doigts s’entrelacèrent, et ce simple contact me fit oublier le reste du monde. Son regard m’enveloppait, et je sentis un frisson parcourir mon corps.
Une petite sonnerie retentit dans la cuisine. Raph jeta un coup d’œil, son sourire s’adoucissant encore.
— Le poulet est prêt. T’as faim ?
— J’ai très faim, répondis-je.
Et pas seulement de nourriture, d'ailleurs.

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