Sous la lumière des bougies
On continua à parler de nos plans à table.
Raph avait préparé du poulet aux champignons, avec une salade de tomates et du pain grillé. Chaque bouchée avait ce goût rare de liberté. Un moment à nous.
La conversation glissa du CCSEG à une musique qui passait, puis à nos goûts. Et puis… un silence. Pas un silence gêné. Un silence qui disait : on ne sait pas tout l’un de l’autre, pas encore.
— T’as jamais parlé de ta famille, dis-je en faisant tourner ma fourchette. Moi, je t’ai raconté pour mon père, mais toi…
Il leva les yeux, comme si ça l’amusait que j’ose enfin demander.
— J’ai pas grand-chose à dire, fit-il. Mes parents sont encore ensemble, mais… c’est compliqué.
Il prit une gorgée de jus d’orange, ses doigts serrés autour du verre.
— Mon père, c’est un ancien flic. Le genre très carré. Pour lui, un homme, ça encaisse, ça obéit, ça bronche pas.
Il imita la voix grave de son père, et une ombre passa sur son visage.
— Il m’a jamais frappé, mais franchement… il en avait pas besoin. Un regard suffisait.
Je compris soudain beaucoup de choses chez lui : sa façon de se tenir, son contrôle, cette force contenue.
— Et ta mère ? demandai‑je.
Son expression se radoucit aussitôt.
— Elle… c’est l’inverse total. Prof de français. Elle lit tout le temps. C’est elle qui m’a filé le goût de la lecture, tu vois. Les romans, la poésie, tout ça.
Il eut un petit rire.
— Elle essaie toujours de m’ouvrir à d’autres trucs que « sois fort, sois un homme ».
Il marqua une pause, son regard se perdant un peu.
— Quand le CCSEG est arrivé, mon père a dit que c’était parfait. Qu’on allait remettre de l’ordre. Il est à fond pour.
Un frisson me traversa.
Raph baissa un peu la tête, puis releva les yeux vers moi.
— Et toi, t’en penses quoi… de tout ça ? demandai-je.
— Je lui en veux pas, répondit-il.
Ses doigts se crispèrent une seconde.
— Il voit le monde comme un truc dur où faut être encore plus dur. Mais moi… j’ai jamais voulu vivre comme ça. Je fais du sport pour me sentir libre. Pas pour être dur.
Un souffle se bloqua dans ma poitrine.
— Et tes parents, à toi, ils en pensent quoi de tout ça ? demanda Raph, me fixant comme s’il allait attraper quelque chose de fragile entre mes mots.
— Mon père, je le vois rarement. Il doit s’en foutre. Ma mère… elle s’inquiète, mais j’ai pas envie d’en parler avec elle.
Il hocha la tête, respectant mon espace.
— Ils font quoi, tes parents ?
— Mon père est VRP. Ma mère est aide‑soignante.
Je changeai de sujet.
— Et tes potes ? T’as parlé du CCSEG avec eux ?
— Personne, répondit-il aussitôt. Même pas mon meilleur pote, Louis. Il est en droit. Pour lui, le CCSEG, c’est normal. Il dit qu’on l’a cherché, nous les gars de notre âge.
Il marqua une pause, un petit sourire en coin.
— Mais j’ai quelques idées de personnes à qui je peux en parler en STAPS. Faut bien pour monter les cellules, hein, dit-il en rigolant.
— Et toi ? repris‑t‑il. T’as des potes à qui tu fais confiance ?
— Sam, Lucas et Mehdi. Je les ai rencontrés cette année. Et puis Adam que je connaissais du lycée.
Je haussai les épaules, un léger rire nerveux échappant.
— Mais… je suis plutôt un solitaire. J’ai toujours eu du mal à m’ouvrir aux autres. Au lycée, je faisais semblant, racontais des trucs pour paraître normal… je mentais. Jusqu’au jour où j’en ai eu assez et j’ai juste arrêté.
Raph me regardait sans bouger, sans m’interrompre, ses yeux accrochés aux miens, attentifs.
— Pourquoi tu mentais ?
— Parce que j’avais peur, avouai‑je.
Je pris une respiration.
— Peur qu’on voie que j’étais pas comme les autres. Que les filles me laissaient indifférent, que je regardais surtout les mecs à la natation. Je me disais que c’était normal, que tout le monde faisait ça. Sauf que… non.
Je relevai les yeux vers lui.
— C’est toi qui m’as fait tout comprendre.
Raph resta silencieux un instant, juste à me regarder.
— Moi, c’est l’inverse, dit-il enfin. J’ai jamais eu de doute. Les filles me plaisaient. J’en ai eu quelques‑unes.
Il inspira.
— Et je suis pas du tout attiré par les mecs. Pas… en général.
Il se pencha un peu.
— Mais toi… c’est différent. C’est comme si t’avais allumé un truc en moi que je connaissais pas.
Je sentis mes joues brûler.
— T’as déjà été amoureux ? soufflai‑je.
Il réfléchit.
— Une fois. Une fille. C’était bien, mais… pas ça. Avec toi…
Il eut un sourire presque timide.
— Avec toi, je me sens entier.
Je restai figé, le cœur qui battait trop vite.
— Et toi ? demanda‑t‑il doucement.
— Jamais.
Je souris, un peu perdu.
— Ce que je ressens pour toi, j’ai jamais ressenti ça pour personne.
Je posai ma main sur la table. Il y posa la sienne. Nos doigts s’emboîtèrent et il serra ma main.
Le repas se termina en silence, mais un silence doux, dense, où nos regards disaient tout.
La mousse au chocolat glissa sur la langue comme une caresse. Nos mains se frôlaient parfois, et chaque contact me faisait frissonner.
Quand Raph posa sa cuillère, il me regarda longtemps, un sourire en coin.
— On va sur le canapé ?
Sa voix était grave, un peu plus basse que d’habitude.
Je hochai la tête.
Il tamisa les lumières encore un peu plus. Les ombres devinrent plus douces, presque chaudes. On s’assit côte à côte. Nos cuisses se touchaient. Je sentais sa chaleur contre moi. Sa manière de respirer.
Il se pencha légèrement vers moi, ses lèvres effleurant mon oreille, un souffle chaud contre ma peau.
— Prépare-toi, murmura-t-il, je compte bien te montrer jusqu’où je peux te faire aller. Et nous allons y aller ensemble. Ce soir, ce sera une nuit sans règles, une nuit sans barrières.

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