Le bus de la peur
Le bus ronronna et se mit en mouvement. Je me plaquai contre la vitre glacée, mes doigts crispés sur le rebord du siège comme si la moindre secousse allait me précipiter dans l’abîme. Mes genoux se serrèrent instinctivement, comme si ma vie en dépendait. Raph, à côté de moi, ne respirait presque plus. Ses yeux étaient écarquillés, fixés sur la porte avant, comme s’il attendait qu’elle s’ouvre sur un gouffre d’horreur à tout instant.
Le temps semblait s'étirer, chaque seconde déchirée par une angoisse sourde. Au bout de quelques minutes, le bus freina brutalement. Un cri silencieux traversa ma poitrine. Mon estomac se noua, mes mains se mirent à trembler, incontrôlables. La porte s’ouvrit avec un sifflement strident, presque métallique. Des pas. Un. Deux. L’ombre d’une silhouette dans une veste sombre, capuche rabattue, monta sans un mot.
Pas d’écusson du CCSEG. Pas de badge.
Je n’avais pas respiré depuis une éternité. Mon souffle s’échappa en une plainte tremblante, mais mes doigts restèrent ancrés dans le plastique du siège, comme si je pouvais encore me cacher derrière. Raph expira soudainement, un bruit rauque, presque étouffé, comme s’il avait retenu son souffle depuis des heures. Ses yeux, eux, restaient figés sur l’avant, complètement insensibles à tout le reste. La tension était insupportable, chaque minute se prolongeait à l’infini, comme un fil tendu, prête à se rompre.
Le bus redémarra enfin. Je fixai la rue, observant les passants qui semblaient se fondre dans l’ombre, se fondre dans le décor. Je n’arrivais pas à les chasser de ma tête. Une sensation glaciale me serrait le ventre, m’imprégnait d’une certitude irrationnelle : ils allaient monter au prochain arrêt. Je n'avais aucune logique, aucun argument pour le justifier, mais je le sentais dans les tréfonds de ma peau. Une certitude insupportable.
Le bus s’arrêta une nouvelle fois.
Deuxième arrêt.
Quatre silhouettes sous le réverbère.
Trop immobiles.
Trop silencieuses.
Une présence trop pesante.
Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. Chaque battement martelait mes tempes, me secouait de l’intérieur. La porte s’ouvrit dans un râle de métal. Je pouvais à peine respirer. L’air me manquait, comme si mes poumons étaient trop petits pour cette panique grandissante.
Ils montèrent. Des garçons, à peine plus vieux que nous. Casques audio vissés sur les oreilles, sacs à dos en bandoulière, rires étouffés. Pas de badge. Pas de contrôleur. Rien.
Le bus redémarra avec une lenteur insoutenable. Je ne pouvais plus regarder par la fenêtre. C’était comme si je cherchais, à chaque coin de rue, la silhouette d’un contrôleur, la menace à peine voilée qui rôdait. Le bus tourna, puis ralentit de nouveau, comme une agonie.
Troisième arrêt.
Je n’avais même pas vu la silhouette s’approcher, mais je sentais sa présence avant même qu’il ne soit là. Un homme, seul, sous la lumière blafarde du réverbère. Il était immobile. Comme une statue. Une statue de soldat. Le cœur battant, je déglutis difficilement. La porte s’ouvrit dans un cri strident, un grincement presque insupportable. L’homme leva les yeux. Il portait un uniforme. Un badge. Un putain de badge.
Le sang me monta instantanément à la tête. Mon corps se figea.
Raph se raidit à côté de moi, son corps entier frissonnant, une terreur palpable qui se dégageait de lui.
Je sentis la sueur perler sur ma nuque. Mon estomac se contracta.
L’homme monta dans le bus. Un pas. Deux pas. Ses yeux balayaient les rangées avec une lenteur délibérée. Il s'arrêta, s'assit trois sièges plus loin. Ses bras se croisèrent. Fatigué. Un simple agent de maintenance. Pas de contrôle. Pas de quoi s’alarmer.
Je fermai les yeux une fraction de seconde. Une fraction de seconde pour ne pas sombrer, pour ne pas perdre le contrôle. Le bus redémarra.
Le terminus était tout proche. Le stade central. Là où tout pourrait se jouer. Là où ils pourraient attendre. Ils pourraient me voir, me demander ma carte. Vérifier. Ils verraient que je n’ai pas le droit d’être là. Et là, je serai pris. Une sanction. Forcément.
Le bus tourna.
Il ralentit.
Et s’arrêta à l’arrêt final.
Tout le monde se leva, et les passagers commencèrent à descendre.
Raph et moi suivîmes. Pas de contrôleur.
5h20. On était à l'heure.
Mes jambes flageollaient. Le contre-coup me heurta d’un seul bloc, brutal : la peur qui tombe, trop vite, trop lourd. Un froid dans la poitrine. Mes mains tremblaient sans que je puisse les arrêter. L’air n’entrait plus vraiment. Il butait.
Raph approcha sa main de la mienne sans un mot, lentement. Ses doigts effleurèrent les miens, hésitants, puis se refermèrent avec une douceur presque irréelle. Sa paume était chaude, solide, comme un clou planté au milieu de la tempête. La pression qu’il exerça était légère, régulière. Elle me traversa d’un coup, et mon souffle revint par fragments.
Il glissa son autre bras derrière mon dos, m’attira juste assez pour que son épaule touche la mienne. Pas pour me cacher. Pour me tenir. Pour empêcher que je m’écroule.
Son torse montait et descendait lentement, un mouvement large, maîtrisé, qui cherchait le mien.
— Respire… avec moi, murmura-t-il, presque sans voix.
Je sentis son souffle, calme, posé, frôler le mien qui saccadait. Il pressa ma main un peu plus fort, son pouce traçant un cercle lent, régulier, vital. Et, millimètre après millimètre, la panique se rétracta. Pas complètement. Mais assez pour que je tienne debout. Assez pour que je puisse avancer.
Il ne disait rien de plus.
Il n’avait pas besoin.
Sa présence me ramenait à la surface.
Nous nous avançames vers l’entrée.
Nous présentâmes nos cartes.
Bip. Bip.
Et le monde recommença à bouger.

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