Au bord du gouffre
Après une heure de course, j’arrivai enfin à la fac.
Sam m’attendait.
Ou plutôt : l’ombre de Sam m’attendait.
Il leva les yeux vers moi, et j’eus un choc.
Ses pupilles avaient cette absence de quelqu’un qui n’a pas dormi, quelqu’un qui a trop encaissé.
Ses mains tremblaient, pas comme une nervosité, comme une brûlure encore vive.
— Putain, Clément… hier soir…
Sa voix se brisa avant même de commencer.
Il se rapprocha, vacillant, et attrapa ma manche. Pas pour chercher du réconfort. Pour tenir debout.
Je sentis son poids, son corps qui luttait pour ne pas se plier.
— Je suis retourné au CCSEG. Pour la sanction. Ils m’ont battu… avec la même pagaie que toi. La même. J’ai senti… j’ai senti mes jambes lâcher, Clément. J’ai cru que j’allais tomber par terre comme un chien qu’on frappe trop fort.
Il inspira, mais l’air resta coincé dans sa gorge.
Il tremblait de partout.
— Ça… ça s’arrête pas. La douleur. Ça pulse encore. Comme un truc qui remonte du dos jusque dans la tête. J’ai pas dormi. Je pouvais pas m’allonger. Je pouvais pas m’asseoir. J’ai juste… erré. Comme un con.
Il passa une main sur son visage.
Ses doigts tremblèrent davantage.
— Et puis..., dit-il d’une voix blanche.
Il releva les yeux, et là… j’ai compris.
Il n’était plus seulement blessé.
Il était cassé.
— Leur manière de faire... ils m’ont parlé comme si je valais rien. Comme si j’étais… quelque chose qu’on remet à sa place. J’avais l’impression d’être… un objet. Un truc qu’on recadre. Pas une personne. Et ça…
Sa gorge se serra.
Il ferma les yeux, trop fort, et les larmes jaillirent.
— Putain, Clément, je tiens plus. Je tiens plus…
Il se plia en deux, littéralement, comme si la douleur intérieure devenait physique.
Je le pris dans mes bras.
Il s’effondra.
— Et c’est pas fini, sanglota-t-il contre moi. L’OSD m’a dit que je devais copier trois fois l’article de Burgess et McKenzie. Pour mardi. Trente heures de copie. Et samedi… week-end de cohésion. Encore. Parce que des mecs ont mis trop de temps au footing. Punition collective.
Sa respiration se mit à dérailler.
— Je vais… je vais exploser. C’est trop. J’ai la sanction, j’ai la copie, j’ai la cohésion… ça fait trop de trucs en même temps. Des trucs qui me broient. J’peux pas… j’peux plus…
Je serrai mes bras autour de lui.
Il était glacé.
Détruit.
— Je sais, murmurai-je. Je sais. C’est trop. Mais t’es pas seul. On va...
Il m’interrompit avec un rire brisé, un bruit presque animal.
— Seul ? Tu crois que j’ai pas vu, Clément ? Les gens regardent… puis ils détournent la tête. Personne veut voir. Personne veut savoir. Personne veut se mouiller. Tout le monde prie juste que ce soit pas son tour.
À ce moment précis, Lucas et Mehdi arrivèrent.
Ils se figèrent.
Sam, recroquevillé contre moi, n’essayait même plus de cacher son état.
Lucas s’approcha lentement.
— Il… il a été sanctionné hier soir, dis-je. Comme moi la semaine dernière.
Lucas hocha la tête. Pas de surprise.
Juste une sorte de reconnaissance sombre.
Comme quelqu’un qui voit une scène qu’il redoutait depuis longtemps.
Mehdi, lui, devint livide.
— Putain… fit-il en chuchotant.
Sam eut un sanglot sec.
— Et c’était juste une sanction niveau 1. Une putain de sanction de base. Et je suis déjà en morceaux.
Il leva la tête vers eux.
Ses yeux rouges leur firent baisser les leurs.
Et c’est là que l’escalade apparut clairement.
Lucas, d’habitude si solide, avait les mains qui tremblaient légèrement.
Je pris une inspiration.
— Où vous en êtes avec les cellules ?
Lucas et Mehdi échangèrent un regard.
Un regard qui disait : on n’y arrive pas.
— On a trouvés quelques gens… mais la plupart ont peur, dit Lucas. Ils nous disent : « j’suis d’accord avec vous », mais dès qu’il faut agir… ils reculent.
Mehdi ajouta :
— Ils attendent tous que quelqu’un d’autre commence. Personne veut être le premier à se faire tomber dessus.
Sam lâcha un rire suffoqué.
— Personne veut finir comme moi.
Le silence tomba.
Lourd.
Poisseux.
On entra en cours.
Léa, Manon et Emma étaient déjà là.
Et la révolte…
devint une urgence.

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