La main sur l'épaule

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Pendant le cours, mes yeux restaient constamment fixés sur Sam.

Parfois, je voyais des larmes s’échapper silencieusement de ses yeux, roulant sur ses joues comme des traces de souffrance que personne ne voulait voir.

Le professeur continuait à parler sans prêter attention, emporté par son cours, indifférent au malaise qui flottait autour de Sam.

Moi, j’étais là, pris dans un tourbillon de sentiments contradictoires.

De la peine, une peine immense pour lui, mais aussi de la colère. De la colère pour ce qu’il subissait. Et de la rage. Une rage qui bouillonnait en moi à chaque instant où je voyais son visage s’agiter, comme pris dans une lutte intérieure qu’il ne savait plus comment gérer. Pourquoi lui faire ça ? Pourquoi nous faire ça ? Pourquoi la vie devenait-elle ce cercle sans fin de douleur et d’humiliation ?

Je me demandais si ce système avait vraiment dérapé, ou si tout ça était fait délibérément.

Du sadisme ? De la perversité ? Je n’arrivais pas à poser un mot dessus.
Ce qui était certain, c’était qu’il y avait quelque chose de brisé dans ce système. Un mécanisme de répression, comme un engrenage en marche, un rouleau compresseur qui écrasait tout sur son passage. Et la question persistait, dévorante : était-ce délibéré ?

La classe continuait de tourner autour de nous, mais j’étais bloqué, à observer Sam, à le voir se consumer lentement sous le poids de ce qu'il avait enduré. Était-ce juste un coup de semonce, une sorte de mise en place des règles ? Ou bien était-ce devenu la nouvelle normalité ? La routine dans laquelle on se noyait sans même s’en rendre compte.

Manon, Emma et Léa aussi le regardaient. Je voyais dans leurs yeux, dans leurs visages, qu’elles étaient tristes, mais aussi impuissantes.

Même Léa, qui avait toujours eu une position plutôt favorable au CCSEG… je la voyais souffrir. C’était une souffrance silencieuse, invisible, mais présente. Quelque chose se brisait en elle aussi. Elle savait que ce n’était pas juste un incident isolé, qu’on était déjà loin de ça. Mais ce qui la déstabilisait le plus, c’était qu’elle ne savait pas comment réagir face à ça. Elle était perdue.

Et Sam…

J’étais là, à le regarder, et je ne savais même pas comment l’aider.
Que pouvais-je lui dire ? Qu’il allait s’en sortir ? Mais comment lui faire croire à ça ?

C’était déjà trop tard pour ça. On lui avait imposé une douleur qu’on ne pouvait pas effacer en un mot, en un geste, en une promesse. Et plus je le regardais, plus je comprenais que ce n’était pas une question de temps ou de réconfort. Ce qu’il traversait n’avait pas de fin. Il serait coincé dans cette boucle infinie de sanctions et de punition collective. Rien ne garantissait qu’il serait validé ce week-end, ou le suivant. Le doute était ce qui le rongeait le plus. Le fait qu’il n’y ait pas de fin. Qu'il n'ait jamais l'impression de sortir de l’impasse.

La seule solution que je voyais, maintenant, c’était la révolte.

Au début, j’avais hésité, par peur, par lâcheté, par cette petite voix dans ma tête qui disait : Tu sais que ça pourrait mal tourner. Mais là, maintenant, je n’avais plus aucun doute.

Je comprenais les réticences des autres. Parce que cette peur, cette paralysie… c’était un poids que tout le monde ressentait, mais qui ne venait pas d'une volonté de rester inerte. Non. C’était une peur de se perdre.

Ce soir, à 22h00, ce serait le moment décisif. La réunion chez Adam.
La tension, je la sentais déjà dans mes entrailles.

À 11h30, le cours se termina.

Sam se leva sans un mot, sans même nous regarder. Il partit sans que je puisse lui parler.
Je voulais lui dire… Lui dire ce que j’avais déjà dit, mais je voulais qu’il entende à nouveau. Qu’il sente ma présence, celle de nous tous. Qu’il sache qu’il n’était pas seul.

Mais il était déjà trop loin.
Il marchait, solitaire,
Et je me sentis impotent, une fois de plus.

Lucas, Mehdi et moi nous échangeâmes un regard, lourd de sens.
On ne se disait rien, mais on savait que ce soir serait crucial.

Nous sortîmes rapidement de la salle, suivis par Emma, Manon et Léa.
L’atmosphère était lourde, trop lourde. Chacun avait quelque chose à dire, mais personne n'osait.
Finalement, c’est Léa qui brisa le silence :

— Je suis désolée pour Sam. Vraiment désolée.

Elle dit ça d’une voix si douce que ça semblait presque irréel. Elle nous lança un regard à peine un instant, puis partit, comme pour éviter la conversation que personne ne voulait avoir.
Elle se sentait déconnectée, prise au piège entre ses convictions et la réalité de ce qu’elle voyait.

Nous, on se contenta de hocher la tête. Aucun mot n’aurait suffi à décrire ce qu’on ressentait. Il n’y avait plus rien à dire.

Emma, Manon, Lucas, Mehdi et moi, on se dirigea vers le coin sandwich. La nécessité de parler de notre plan était plus urgente que jamais.

Nos échanges étaient pratiques, précis, presque mécaniques. On parla des cellules, de nos avancées (qui, de toute façon, semblaient dérisoires), de la réunion de ce soir chez Adam.

Puis, on se rendit à la bibliothèque universitaire pour rendre quelques ouvrages et en emprunter d’autres, comme si la vie devait continuer malgré tout. Comme si chaque action banale pouvait gommer le poids de ce qu’on portait en nous.

Mais en sortant, Mehdi, Lucas et moi, nous fûmes contrôlés.
Rien de grave. Un simple contrôle de routine.

Lorsque nous arrivâmes dans la salle pour le cours de l'après-midi, Sam était là, assis. Éteint.

Je m’assis près de lui. Sans un mot, je posai ma main sur son épaule.

Lucas et Mehdi, sans qu’on se parle, firent de même. Le même geste qu’on avait fait lundi, dans le hall de la bibliothèque universitaire. Mais cette fois, il avait un autre poids. Il y avait désormais quelque chose d’inaccessible en Sam, quelque chose qu’on ne pouvait réparer avec des gestes, des paroles, ou des regards.

Lucas, Mehdi et moi, nous nous regardâmes, tristes, sans savoir quoi dire.

C’est alors qu'Emma s’approcha discrètement de Mehdi. Elle hésita un instant, comme si elle voulait dire quelque chose, mais n’en avait pas le courage. Puis, elle posa doucement sa main sur son épaule. Ce n’était pas un geste grandiose, juste une petite touche de contact, un soutien discret, sans mots. Ses doigts effleurèrent son épaule, et dans ce simple geste, il y avait toute la douceur et l'inquiétude qui habitaient son regard.

Dans cette heure suspendue, chaque main sur l’épaule semblait une promesse silencieuse. Je pensais à Raph, à la main invisible qu'il était en train de poser sur mon épaule. Je lui souris. Nous étions là, mais tout semblait hors de notre portée.

Et c'est alors que le cours de l'après-midi commença.

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