Entre deux eaux
Lorsque le cours de l'après-midi se termina, Sam partit immédiatement, sans un mot, comme il l'avait fait le matin.
Lucas, Mehdi, Manon, Emma et moi échangèrent un regard, un sourire furtif : nous nous retrouverions à 22h00 chez Adam.
La journée avait mal commencé avec le réveil tardif, la panique, l'angoisse dans le bus. Elle avait mal continué. L'affaire de Sam avait été dure pour lui, mais aussi difficile pour nous, qui nous sentions impuissants face à sa souffrance. Et Raph avait sans doute raison : un moment de natation serait salutaire
Je marchai en silence vers la piscine, qui n’était pas loin de la fac, le poids de la journée encore sur mes épaules.
Lorsque j'arrivai enfin, Raph était là, déjà présent, comme si le temps n’avait pas d’emprise sur lui. Il m’attendait devant l'entrée de la piscine. Je lui souris, et il me répondit par un sourire éclatant, presque incandescent, qui illuminait son visage d’une beauté irréelle. Un sourire capable de transformer l’ordinaire en magie, comme un rayon de lumière dans un monde gris.
Mon petit copain... Mon mec.
Il était à moi… et moi, j’étais à lui.
Rien que d’y penser, mon cœur battait plus fort, comme si l’air autour de nous devenait plus lourd, plus chaud.
La fac était toute proche. Des étudiants passaient, certains que je connaissais. Des regards échangés, des visages familiers.
Un sentiment étrange monta en moi. D’un côté, une fierté profonde, presque sauvage, d’être là avec Raph, comme une victoire intime. L’envie de crier au monde entier : « Voici mon petit copain. » Mais en même temps, une gêne sourde, une timidité insupportable qui me rongeait. Parce que je n’avais jamais dit à personne que j’étais attiré par les garçons. Jamais franchi ce seuil. Jamais exposé ce désir, cette vérité qui bouillait en moi.
C’était comme vivre dans deux mondes parallèles. L’un où je me cachais, où je n’étais qu’une image, et l’autre, ici, avec lui, qui me rendait entier. Et ces deux mondes se rejoignaient, mais je n’étais pas sûr d’être prêt à les laisser se fondre. À me laisser fondre avec lui dans la vérité que j’avais toujours peur d’accepter.
Raph tourna la tête vers moi, et je le vis me dévorer du regard. Il y avait quelque chose de brûlant dans ses yeux, quelque chose qui me fit frissonner jusqu’au plus profond de moi.
Nous fîmes la queue pour acheter nos billets. Il me souffla discrètement à l'oreille qu'il y avait maintenant deux cellules en STAPS. J'acquisais. Ce n'était pas énorme, mais c'était un début, mieux que rien.
Une fois nos billets en main, nous nous dirigeâmes vers les vestiaires. Je jetai un regard furtif autour de moi ; les étudiants, les inconnus, les échanges de regards.
Nous entrâmes dans les vestiaires.
— Tu veux qu’on prenne la même cabine ? demanda Raph avec un sourire malicieux qui naissait au coin de sa bouche.
— Oui, répondis-je trop vite, trop nerveusement, en souriant malgré moi.
Raph hocha la tête, comme s’il avait anticipé ma réponse depuis le début, puis nous nous glissâmes dans une cabine.
L’espace était exigu, intime. La porte se referma derrière nous, et soudain, le monde extérieur cessa d’exister : les casiers qui claquent, les voix, le bruit de l’eau… tout se dissipa.
Raph fouilla dans son sac et me tendit un maillot qu’il avait pris chez lui, pour moi.
Je le pris ; mes mains tremblaient légèrement.
Et nous commençâmes à nous déshabiller.
La proximité rendait chaque geste de Raph plus intense, presque amplifié. Il prenait son temps, comme s’il savourait cette lenteur. Son t-shirt glissa le long de son torse, découvrant sa peau, la netteté de ses lignes, le calme maîtrisé de sa respiration. Je sentis la mienne se dérégler aussitôt, plus courte.
— Ça va ? dit-il avec ce sourire-là, celui qui savait exactement où me toucher.
Un sourire joueur, presque amusé tant il lisait en moi.
Il maîtrisait la tension entre nous comme personne.
— Raph… Tu le fais exprès… murmurai-je, incapable de retenir mon sourire.
— Un peu, admit-il en riant doucement.
Il se pencha et déposa un baiser léger sur mes lèvres, avant de s’écarter juste assez pour me laisser respirer.
Je retirai mon pantalon, puis mon slip. Mon désir était évident, impossible à masquer.
Raph baissa les yeux, son sourire s’élargit
— Regarde ce que tu as fait, Raph… C’est malin, murmurai-je.
— J’avoue… j’adore quand tu réagis comme ça, répondit-il dans un souffle.
Je sentis mes joues chauffer, une gêne douce, presque agréable.
Puis je regardai le maillot qu’il m’avait tendu quelques instants plus tôt.
— Bon… faut que je mette ça, soufflai-je, un peu embarrassé.
Raph hocha la tête, un sourire malicieux au coin des lèvres.
— Je t’aide pas, hein. Tu vas devoir te débrouiller tout seul.
Je levai les yeux au ciel, mais mon cœur battait trop vite.
Enfiler le maillot… avec ça…
Je pris une inspiration et commençai à me glisser dedans, lentement, avec maladresse. Le tissu colla contre ma peau chaude. Je tirai légèrement pour ajuster, tâchant de retrouver une apparence à peu près normale.
Raph me regardait faire, appuyé contre la paroi de la cabine, le regard brillant d’un amusement tendre.
— T’es trop mignon, dit-il.
Je soufflai un rire nerveux.
Il déposa un baiser rapide sur ma tempe, comme pour m’encourager, puis enfila son propre maillot.
Il ouvrit la porte de la cabine.
La lumière blanche du vestiaire nous frappa aussitôt, plus crue, plus froide. Le bruit revint d’un coup : les pas, les casiers qu’on claque, les voix qui résonnent, l’écho humide du lieu.
Nous sortîmes côte à côte, un peu plus proches que nécessaire.
Je sentais encore la chaleur de l’espace confiné sur ma peau.
Nous rejoignîmes les casiers. Raph en ouvrit un, y glissa calmement ses affaires, avec cette assurance tranquille qui le caractérisait toujours. Je fis de même, rangeant mes vêtements un à un, essayant de retrouver une normalité qui me semblait encore fragile. Je refermai le casier. Le claquement sec résonna dans le vestiaire, presque trop fort.
Raph se tourna vers moi, m’adressa un regard bref, complice, puis inclina la tête en direction des douches.
— On y va.
Nous traversâmes le vestiaire sans parler. Plus nous approchions, plus l’air devenait chaud, saturé de vapeur. Le bruit de l’eau couvrait presque tout le reste.
Les douches étaient ouvertes, alignées, déjà occupées par quelques silhouettes floues derrière les rideaux de vapeur. Raph entra sous un jet, sans hésiter. L’eau glissa aussitôt sur son corps, assombrissant le tissu de son maillot, dessinant ses épaules, son dos.
Je le rejoignis.
Quand l’eau chaude me toucha, je fermai brièvement les yeux. La tension de la journée commençait enfin à se relâcher, lentement.
Raph passa une main dans ses cheveux mouillés, puis tourna légèrement la tête vers moi.
— Ça va mieux ? demanda-t-il simplement.
Je hochai la tête.
Nous quittâmes les douches.. Raph se secoua les cheveux, un geste presque félin.
— Prêt ? dit-il, son regard déjà tourné vers la piscine, l’enthousiasme de l’athlète qui reprend ses marques. Il me lança un sourire, comme une invitation à sortir du cocon dans lequel nous étions restés trop longtemps.
La piscine s'étendait devant nous, son eau calme mais immense, prête à nous engloutir. Raph s’éloigna d’un pas décidé vers le bord de l'eau. Il se pencha, posa ses mains sur le bord, puis se tourna vers moi.
— On fait deux kilomètres, OK ?
Je souris, l’ambiance se modifiait. Le sérieux sportif prenait le relais, mais il y avait dans son regard une étincelle taquine, un défi que j’étais prêt à relever, même si mon esprit était encore un peu ailleurs.
— Deux kilomètres. Pas de souci. J’ai bien survécu au vestiaire, je vais survivre à ça, répondis-je, tout en me dirigeant vers le bord.
Il rit légèrement, ce rire qui me faisait toujours fondre. Puis il plongea dans l’eau avec une aisance parfaite, ses bras effleurant la surface de l’eau avant de disparaître dedans, comme une ombre glissant sous la surface.
Je pris une inspiration profonde, et me laissai à mon tour glisser dans l’eau, la sensation d’être soudainement léger, comme si tous mes muscles se libéraient enfin de la tension.
Mes premiers coups de bras étaient lents, hésitants, mais bientôt, le rythme s’installa, les longueurs se succédant dans un mouvement fluide. Raph était devant, ses bras frappant l’eau avec une cadence parfaite. Je n’arrivais pas à le quitter des yeux, même en nageant.
L’eau semblait nous envelopper d’un autre rythme, plus naturel, plus simple. Les bruits de l’extérieur se faisaient lointains, noyés par le clapotis de l’eau et les respirations contrôlées. Nous étions là, ensemble, dans cette piscine.
Les premières longueurs avaient été laborieuses, mais à force de répéter les gestes, mon corps semblait se libérer. La sensation de l’eau glissant contre ma peau était apaisante, presque cathartique.
Petit à petit, mon souffle se régularisa, et la fatigue se dissipa. L’eau était un baume, et chaque mouvement semblait me permettre de laisser derrière moi une partie du poids de la journée, des doutes, de tout ce qui pesait sur moi... Le CCSEG, la souffrance de Sam, mon ami, les projets fous de révolte, et tout le reste.
Raph, toujours devant, nageait avec une simplicité qui me fascinait. Il n’avait pas l’air de se fatiguer, ses bras se déplaçant avec une fluidité presque surnaturelle. Je le suivais, parfois m’efforçant de ne pas le perdre de vue. Son rythme était devenu une sorte de boussole silencieuse.
Il tourna la tête en me voyant ralentir, un sourire en coin.
Je redoublai d’effort, cherchant à rattraper un peu de mon retard, mais sans vraiment me soucier du chrono. Le simple fait de nager à proximité de lui, de sentir son énergie, suffisait à me pousser à aller plus loin.
Nous continuâmes ainsi pendant un moment, les longueurs se succédant dans un calme presque mystique, jusqu'à ce que Raph ralentisse légèrement, m’offrant un petit répit.
Je me laissai porter quelques instants, la tête sous l’eau, profitant de l’instant, du silence, de la sensation du corps flottant presque en apesanteur.
Finalement, il sortit du bassin, son corps glissant hors de l’eau avec la même facilité qu’un poisson qui regagne son milieu naturel. Je le suivis, m’aidant du bord pour sortir.
L’air frais nous frappa aussitôt. La transition entre la chaleur de l’eau et l’air frais de la piscine me fit un bien fou.
Raph attrapa sa serviette, s’essuyant d’un mouvement rapide, avant de me lancer un regard qui en disait long. Il savait que ça m’avait fait du bien. Je lui souris.
— Pas mal, hein ? dis-je, encore un peu essoufflé mais content d’avoir tenu le rythme.
Il rit, enroulant sa serviette autour de sa taille.
— C’est ça les bienfaits du sport. C’est comme un reset, tu vois ? T’es pas tout à fait le même après. Allez, on va se rhabiller ?
Nous retournâmes vers les douches. En chemin, nous croisâmes deux filles qui se dirigeaient vers le bassin. Leurs regards s’attardèrent sur Raph, glissant sans retenue sur son torse encore humide. Je le remarquai aussitôt.
Oui, il est magnifique, pensai-je. Et il marche à mes côtés. Et il est à moi.
Sous les douches, l’eau effaça les dernières traces de chlore et de fatigue. Puis nous reprîmes le chemin des vestiaires, nos pas résonnant sur le carrelage mouillé. L’atmosphère avait changé : moins de voix, moins de mouvements. La piscine se vidait peu à peu.
La journée touchait à sa fin, et avec elle, une partie de la tension qui m’avait habité depuis le matin, comme si l’eau avait emporté un peu de ce poids avec elle.
Dans la cabine, Raph referma la porte derrière nous. L’espace était toujours aussi exigu. Nous nous déshabillâmes en silence. Chaque fois que nos regards se croisaient, un sourire naissait, spontané, comme une confirmation silencieuse : on est bien, là, ensemble.
Je passai mon jean, mon pull, tandis que Raph enfilait son sweat à capuche, celui qui lui donnait un air à la fois décontracté et irrésistiblement sexy. Il me regarda faire, puis s’approcha, glissa une main dans mes cheveux encore humides.
— T’es beau comme ça, murmura-t-il, presque pour lui-même.
Je sentis mes joues s’échauffer, mais je ne détournai pas les yeux.
— Toi aussi, répondis-je simplement.
Nous lèvres se recontrèrent, puis nous sortîmes de la cabine et nous nous dirigeâmes vers la sortie de la piscine. La nuit était tombée.
— On a un peu moins de trois heures avant le rendez-vous chez Adam. On va manger un morceau ? demandai-je, brisant le silence.
Raph hocha la tête, et nous nous mîmes en chemin.

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