Le gratte-ciel de sable
Raph et moi nous arrêtâmes à un kebab sur le chemin de la maison d’Adam. L’odeur des épices nous enveloppa aussitôt. Nous achetâmes de quoi manger et repartîmes, le bruit du trottoir sous nos pas se mêlant à nos rires discrets.
Je le regardai manger. Même dans ce geste banal, il était beau. Il avait ce sourire d’enfant, un mélange d’innocence et d’espièglerie qui me désarmait complètement. Il leva les yeux vers moi. Je plongeai dans les siens. Qu’il était beau. Je n’arrivais pas à y croire. Je n’arrivais pas à comprendre que j’étais là, avec lui. Tout semblait irréel, fragile, comme un rêve trop doux pour être vrai.
Nous marchâmes côte à côte, sans hâte, comme si le temps lui-même ralentissait juste pour nous deux. Puis la maison d’Adam apparut au bout de la rue.
Lorsque nous arrivâmes, la sœur d’Adam nous ouvrit la porte. Adam était sous la douche. Il venait de rentrer de ses travaux d’intérêt général, imposés par son OSD : le nettoyage des rues.
Jeudi dernier, il avait pris trente heures pour un mégot jeté par terre. Trente heures, en plus de la pagaie, bien sûr. Ce soir, ses heures de nettoyage avaient eu lieu après les cours, ce n’était pas le pire. Mais pour que la punition soit vraiment pénible, l’OSD lui avait aussi imposé des séances nocturnes... Il fallait que ce soit dur. Il fallait qu'il en bave.
Lucas et Manon étaient déjà là.
Il y avait aussi un copain d’Adam et une amie de sa sœur.
On attendait encore Emma et Mehdi.
Je présentai Raph à Lucas et Manon, le qualifiant d’ami sans m’attarder sur les détails.
— Je suis passé voir Sam, dit Lucas. Il était dans sa chambre à la résidence universitaire. Il m’a dit qu’il voulait être seul. J’ai insisté… Mais rien. Putain, il ne va pas bien du tout.
Je soufflai, ne sachant pas trop quoi répondre.
— Il ne viendra pas ce soir, ajouta Lucas, il doit recopier l'article.
À ce moment-là, Adam apparut, les cheveux encore humides, l’air fatigué mais d’une tranquillité presque déroutante.
Juste au même instant, la sonnette retentit. La sœur d'Adam se leva pour ouvrir la porte, et Mehdi et Emma entrèrent. Nous étions enfin tous là.
Les parents d’Adam étaient sortis. Je ne savais pas s’ils savaient ce qui se passait ici, s’ils y étaient favorables, ou s’ils étaient simplement indifférents, ou même inquiets. En tout cas, ils n’étaient pas là.
Nous nous dirigeâmes vers le salon, une petite pièce qui s'ouvrait sur la salle de séjour, avec des canapés et une table basse en bois. L’air était chargé du parfum du café fort et de la poussière des vieux livres. Les murs, couverts de tableaux, semblaient suspendus, retenant un souffle silencieux.
Nous étions dix, serrés autour de la table basse, soudés par l'angoisse et l'attente. La pièce était trop petite pour nos peurs, trop exiguë pour nos espoirs. Elle nous emprisonnait sans qu’on puisse en sortir, ni dans un sens ni dans l’autre.
— Je ne sais pas si tout le monde connaît tout le monde, dit Adam en brisant le silence. Je propose un tour de table, mais pas la peine de donner vos prénoms. Inventez un surnom, ce sera suffisant.
Moi, ce sera Mada, lança-t-il avec un sourire malicieux.
Sa sœur le regarda, l'air désapprobateur.
— C’est pas très malin, dit-elle. Tu aurais pu trouver mieux.
Adam haussa les épaules, imperturbable.
— De toute façon, tout le monde sait où j'habite. Si je tombe, je tombe.
Puis, il continua, son ton devenant plus sérieux.
— Je suis en fac de lettres et sciences humaines, spécialité littérature moderne. J’ai quatre cellules.
Sa soeur prit la parole à son tour.
— Moi, ce sera Limonade. Je suis en fac de médecine, et j’ai monté trois cellules.
Limonade. Un surnom aussi décalé qu’approprié pour elle.
Sa copine choisit le surnom PLS et indiqua qu'elle avait quatre cellules en fac de médecine, mais, en fait, c'était les quatre cellules dont venait de parler Limonade.
— Moi, ce sera Thor, dit Raph, un sourire amusé effleurant ses lèvres. Je suis en STAPS et j’ai deux cellules.
Putain, quelle bonne idée. Thor, le dieu nordique du tonnerre, de la force et de la protection, ça lui allait parfaitement.
— Moi ce sera Sif, dis-je, avec un petit rire nerveux. Je suis en sciences sociales, sur le même campus que Mada. Je suis avec les deux garçons et les deux filles qui sont là, en les désignant de la main. On a un peu de mal à monter des cellules, mais on a commencé.
Lucas et Mehdi acquiescèrent silencieusement, et Emma et Manon sourirent faiblement.
Raph, lui, sourit en entendant mon choix de surnom.
Le copain d’Adam prit à son tour la parole.
— Zéro, dit-il sans vraiment de conviction. Je suis en fac de droit, et je n’ai pas réussi à monter une seule cellule. La plupart des étudiants que je connais trouvent que le CCSEG est plutôt une bonne chose…
Lucas annonça que son surnom serait Phénix, Mehdi choisit Vortex, Emma opta pour Eclipse, et Manon, après un moment d’hésitation, déclara que ce serait Saphir.
Manon, ou plutôt Saphir, annonça qu'elle avait contacté d'anciennes connaissances et qu'elle avait pu montrer quatre cellules en sciences politiques. En revanche, elle avait eu le plus grand mal en droit, elle était néanmoins arrivée à monter une cellule.
Le tour de table terminé, Mada dit
— Avant-hier, on a pas mal discuté avec Sif. L’idée, c’est de lancer la révolte demain. Bloquer la fac, virer les agents du CCSEG. Faire des endroits sûrs pour tous ceux qui veulent fuir. Et mettre le feu, enfin… vous voyez quoi. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Un silence dense tomba sur la pièce.
Les regards se croisèrent, se cherchèrent, s’évitèrent. Personne ne parlait.
Nous n’étions pas des stratèges. Pas des meneurs aguerris. Juste des étudiants qui tâtonnaient dans quelque chose de plus grand qu’eux.
La révolte, nous la ressentions. Mais la maîtrisions-nous seulement ?
Mon dieu nordique prit la parole, après un instant.
— Franchement… avec le nombre de cellules qu’on a par fac, est-ce qu’on peut vraiment bloquer la fac ?
Il haussait légèrement les épaules, comme pour souligner l’ampleur de la question.
— Parce que si on n’est pas assez nombreux, ça peut très vite dégénérer. Et là, ça va être un carnage. Peut-être qu’il faudrait encore recruter un peu.
Phénix répondit presque aussitôt, la voix plus dure, marquée par l'urgence.
— Le problème, c’est que des gars, là, ils sont déjà au bout du rouleau.
Il serra les dents.
— Y’en a qui tiendront pas encore longtemps.
— Je suis d’accord, ajouta Vortex, chaque jour qu’on attend, y’en a qui morflent. On peut pas leur dire de tenir encore.
Limonade secoua la tête lentement, son regard inquiet passant de l’un à l’autre.
— Je comprends, mais une action précipitée, et tout foire.
Elle nous regarda un par un, pesant chaque mot.
— Et si ça foire, ça ne sauvera pas ceux qui sont déjà en train de couler.
Le silence tomba lourdement, comme une chape de plomb. Ce n’était pas un silence de consensus, mais un silence de fracture.
Le silence dura encore un instant, avant que Mada ne laisse échapper un rire sec, nerveux.
— Ok… donc on fait quoi ? On attend encore ? lança-t-il, plus pour combler l’espace que pour poser une vraie question.
Phénix serra les poings sur la table.
— Non. On peut pas juste attendre pendant que les gars se font broyer.
— Mais si on fonce et que ça foire, ajouta Limonade, on risque de tout perdre… même ceux qui tiennent encore.
— Je suis d’accord avec Thor et Limonade, dit Zéro, une voix rauque qui semblait trop fatiguée pour être optimiste. On n’a pas la masse critique pour bloquer les facs. On va se faire déglinguer. On n’est pas prêts, il faut continuer à recruter.
— Plus on attend, plus on met les cellules en danger, dit Vortex, en haussant le ton. Le CCSEG va finir par sentir qu’il se passe quelque chose. Ils vont enquêter, et là, on risque de se faire repérer. Si on agit demain, on les prend par surprise. On doit bouger vite.
— Et on a du mal à monter les cellules parce que les gens ont peur, intervint PLS, qui n’avait pas encore pris la parole. Une fois le mouvement lancé, il sera plus facile pour eux de rejoindre quelque chose de concret, quelque chose d'existant.
— OK, mais comment fait-on pour bloquer une fac avec une dizaine de personnes ? demanda Thor, incrédule. Ça me paraît pas très réaliste quand même.
— Les gens suivront, une fois que le mouvement est lancé, répondit PLS avec assurance. C’est comme ça que ça fonctionne, tu sais. La masse arrive une fois que tu montres que ça bouge.
— Et s’ils ne suivent pas ? demanda Limonade, le ton sceptique.
— Alors on est tous morts, dit Mada avec une franchise glaciale.
Putain… on est vraiment des apprentis rebelles. On est nuls, en fait. On dirait des gamins dans un bac à sable qui essaient de construire un gratte-ciel. Je croisai le regard des autres. Une tension palpable flottait dans l’air. Ils se disaient probablement la même chose. Est-ce qu’on allait vraiment aller jusqu’au bout avec ça ? Est-ce qu’on avait ce qu’il fallait ?
Saphir, qui n'avait rien dit jusque-là, avait senti mes pensées. Elle dit :
— Il faut qu'on prenne conseil auprès de Petrov.
Un silence s’installa, avant que PLS ne brise l’incompréhension qui flottait dans l’air.
— Auprès de qui ? demanda-t-elle, une pointe d’interrogation dans la voix.
Eclipse dit, en souriant, nous regardant, ceux de sciences sociales :
— Auprès d'un vieux monsieur qui se trompe parfois sur ses chapitres de cours.

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