La force des bras fragiles
À la sortie du cours, Sam se leva aussitôt, déjà prêt à disparaître dans le flot des autres.
Je le rattrapai juste avant qu’il ne se fonde dans la masse.
— Sam.
Il se retourna lentement, comme si chaque mouvement lui coûtait. Son regard était vide, décroché, comme s’il cherchait quelque chose hors de lui sans parvenir à le retrouver.
— Il faut que je te parle, dis-je en me rapprochant.
Il s’arrêta net. Son visage était livide, exactement comme la veille. Les traits tirés, le regard creusé par une fatigue qui n’était plus seulement physique. Une absence de vie que je ne lui avais jamais connue.
— Je n’ai pas très envie de parler, Clément, murmura-t-il. Ce n’est pas toi. Tu n’y es pour rien. C’est moi. J’ai envie de rester seul.
Je vis la douleur dans ses yeux. Cette lutte permanente pour tenir debout, pour avoir l’air normal alors que tout en lui s’effondrait. Ça faisait mal à regarder.
Mais je savais aussi que c’était maintenant. Pas demain. Pas plus tard.
— Putain, Sam… ils t’ont brisé, soufflai-je. Tu le sais, non ?
Il haussa les épaules. Un geste vide, mécanique, comme si ça pouvait effacer ce qu’il ressentait. Mais cette fois, ça ne suffisait plus.
— Ça ne peut pas continuer comme ça, insistai-je. Il faut faire quelque chose.
Il détourna la tête. Une partie de lui refusait d’entendre. Refusait d’y croire.
— Qu’est-ce que tu veux faire, Clément ? répondit-il, la voix fêlée. C’est trop dur. Trop douloureux. Je n’en peux plus. Je n’ai plus envie de rien. Je suis fatigué tout le temps. Je suis triste tout le temps.
Il inspira difficilement.
— Comment tu veux changer ça ?
Il cherchait une issue. Une fuite. Il n’en voyait aucune.
— Nous sommes en train de monter une révolte, Sam. Tu le sais. Nous en avons parlé au RU.
Je marquai une pause.
— Ce n’est plus juste des mots. Ça commence à s’organiser.
Il resta silencieux.
— Mais là, ce n’est pas de ça que je te parle, ajoutai-je. Là, il faut te mettre à l’abri.
Il me fixa, abasourdi.
— Une révolte… Au RU, c’était presque drôle. Comme quand on refait le monde.
Il secoua la tête.
— Mais en vrai, Clément… ce n’est pas un truc que nous faisons. Pas nous.
— Sam, tu ne peux pas aller au week-end de cohésion demain. Tu n’es pas en état.
Ma voix se durcit.
— Ils t’ont déjà cassé. Ils vont continuer.
Il secoua la tête, presque paniqué.
— Arrête. Arrête, Clément.
Sa voix se fit basse, pressée.
— Vous vous attaquez à des gens qui n’ont aucune limite.
Un silence.
— Tu as vu ce qu’ils font à ceux qui refusent leur putain de week-end de cohésion… Le camp disciplinaire.
Il serra les dents.
— Je préfère en baver un week-end que finir là-bas.
Son regard se fit plus dur. Et plus triste.
— Vous êtes fous. Vous ne comprenez pas à qui vous avez affaire. Le CCSEG, ce sont des malades. Vous vous attaquez à plus forts que vous.
— Je sais, répondis-je calmement. Mais continuer comme ça, c’est aussi mourir. Lentement.
Je le regardai droit dans les yeux.
— Sam… si nous ne faisons rien, tout est fini. À force de plier, nous disparaissons.
Il ferma les yeux un instant.
— Tu te souviens du cours de Petrov. De La Boétie.
Je repris, plus dur :
— Il avait raison. Ils tiennent parce que nous nous laissons faire. Parce que nous sommes isolés. Parce que nous avons peur. Nous sommes plus nombreux qu’eux. Collectivement, nous sommes plus forts. Mais ils gagnent parce que nous répétons exactement ce que tu viens de dire : « ils sont trop forts. »
Il baissa la tête. Longtemps.
— Sam… je ne te demande pas de te battre. Pas maintenant. Tu n’en es pas capable.
Je respirai profondément.
— Ce que je te demande, c’est de nous laisser te protéger. De te cacher. Juste le temps que quelque chose change.
Je fis un pas vers lui.
— Tu es vidé. Tu es mon pote. Je ne peux pas les laisser te faire ça.
Je le pris dans mes bras. Une étreinte.
Pas une étreinte de désir comme avec Raph, bien sûr.
Une accolade d’amitié. Celle qui soutient. Celle qui empêche de tomber.
— Et si la révolte échoue…? murmura-t-il.
— Alors ils t’enverront en camp disciplinaire. Sanction pour infraction de niveau 3. Et nous… Niveau 4, 5,... mille ? On ne sais même pas combien il y a de niveaux dans leur putain de système.
Je serrai les dents. Fort.
— Leurs mains s’abattront sans doute sur nos corps.
Pas pour corriger. Pour faire plier.
La douleur viendra par vagues. Elle prendra toute la place.
On hurlera. Sans dignité. Sans courage. Juste parce que ça fera trop mal.
Je respirai à peine.
— On morflera comme on n’a jamais morflé.
La douleur qui traverse, qui s’installe, qui reste.
Celle qui te fait oublier ton nom.
Ce sera réel. Brutal. Inévitable.
Je le regardai droit dans les yeux.
— Mais si on ne bouge pas… c’est pire.
Parce que là, ce n’est pas le corps qu’ils détruiront.
C’est ce qu’il y a dedans. C'est notre âme.
Et quand l’intérieur cède, il n’y a plus rien à réparer.
Il ne répondit pas.
Mais je vis, dans ses yeux, qu'au fond de lui, il était d'accord.
— Nous en reparlerons cet après-midi, dis-je enfin. Réfléchis-y. On te cache, on te met à l'abri...
Il acquiesça.
Nous prîmes nos sandwichs.
Nous parlâmes d’autre chose.
Enfin… nous fîmes semblant.
Ces sujets qui avaient compté, autrefois.
Il y a quinze jours.
Et lorsque Sam parlait, il était terne, il était éteint.
Putain.
Ils l’avaient abîmé.
Ils avaient abîmé mon pote.

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