Les ombres de la lâcheté

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Je revins du déjeuner avec Sam.
Nous entrâmes dans la salle de cours.

Sam s’installa en bout de rangée. Je pris place à côté de lui. Mehdi s’assit à ma droite.
Manon et Léa s'assirent deux rangées devant nous.
Emma séchait le cours. Elle recopierait plus tard sur Mehdi.
Elle pouvait se le permettre. Elle n’était pas soumise au CCSEG. Elle ne risquait rien.

C’était vendredi après-midi.
Le dernier cours de la semaine.
Il finirait à 15h30.
Puis ce serait le week-end. Enfin.

Nous n’avions reçu aucune convocation du CCSEG. Pas de week-end de cohésion imposé. Nous étions libres. Demain, grasse matinée, la première depuis longtemps.

Enfin… Ceux qui n’avaient pas validé leur week-end de cohésion le week-end précédent. Comme Sam. Eux n’étaient pas libres. Ils allaient encore en chier tout le week-end.

Lucas n’avait pas proposé de remettre notre soirée annulée de samedi dernier à demain. Par égard pour Sam, sans doute. Ça m’arrangeait aussi. J’avais prévu d’aller chez Raph, de toute façon.

Mehdi me glissa à voix basse qu’il passerait la soirée avec Emma.
Il sourit.
Il n’eut pas besoin d’en dire plus.

Le cours commença. Ma concentration s’évapora presque aussitôt. Je me mis à imaginer Raph, à cet instant précis : était-il en train de suivre un cours théorique sur le lactate, ou bien courait-il sur un stade, son corps sculpté brillant de sueur, chaque mouvement une démonstration de force et de grâce ?

Je sentis une boule dans mon ventre.
Une boule, parce que je ne le verrai pas ce soir.
Une boule, aussi, parce qu'après ce cours, je devais me retrouver à parler de révolte, à discuter avec des gens pour monter des cellules.

Après le cours, je voulais juste partir, m’échapper, oublier. Je voulais rentrer chez moi, profiter du week-end, pas de m'échiner à monter cette putain de révolte. La boule dans mon ventre devenait plus grosse, plus douloureuse. Elle était là, solide, bloquée dans ma gorge. Parce que j'avais peur. Peur de ce que je faisais, peur de ce que ça pouvait devenir. Peur de ce qui allait arriver si ça échouait.

Putain… et si Adam et moi étions en train d’entraîner Sam et les autres dans une connerie ?

Dans un peu plus de quinze jours, je pourrai reprendre le bus.
Et au fond, cette punition… elle m’a appris quelque chose.
C’est vrai que j’aurais dû être plus attentif à ce qui se passait autour de moi.
Cette vieille dame debout…
Ok, ils n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère.
Mais en même temps, maintenant, je m’en souviendrai.
Je ferai plus attention.

Et Adam…
Ok, un mégot, ce n’est pas grand-chose.
Mais quand tout le monde jette des mégots par terre, c’est dégueulasse.
Ça pollue.
Et il y a des gens qui doivent les ramasser.
Alors ses trente heures de travaux d’intérêt général à nettoyer les rues…
Ça lui montre aussi ce que ça fait de ramasser la merde des autres.
C’est disproportionné, c'est vrai. Mais ça marque.
Et peut-être que ça aide à changer.

Et le mec qui fumait de l’herbe. Celui qui s’est fait gauler ce matin.
Pendant des années, on lui a dit que ce n’était pas si grave.
On l’a aidé. On l’a excusé. On a dit que ce n’était pas de sa faute.
Et au final… ça n’a pas tellement marché.

Je ne sais pas ce qu’ils font pour une infraction de niveau 2.
Mais vu ce qu’on prend déjà pour une infraction de niveau 1…
Après ça, il va arrêter. Forcément.

C’est dur, oui.
Mais si, au fond, c’était mieux comme ça ?

Moi, le sport à 5h30 tous les matins, ça me fait chier.
Vraiment.
Mais en même temps, je sens que mon corps devient différent.
Plus fort. Plus fluide.
Je monte les escaliers sans être essoufflé.
Et c’est vrai que… ça m’a fait du bien.

Et puis, je n'ai plus de smartphone, plus le droit.
Ça aussi, c'était pénible.
Mais en même temps, avant je perdais mon temps à regarder des vidéos débiles.
C'est vrai que c'est mieux de faire du sport que de regarder un téléphone.

Léa, deux rangées plus loin, écoutait le prof et prenait des notes.
Je fixais son dos.

Et si elle avait raison, finalement ?
Et si le CCSEG, c’était dur, mais dans l’intérêt de tout le monde ?
Même le nôtre.
Même celui des garçons.

Et si on était juste des enfants gâtés ?
Et si on devait simplement serrer les dents, encaisser, respecter les règles ?
Et si on avait tort de vouloir monter une révolte ?

Je fis une pause.
Je me tournai vers Sam.
Et je vis son regard.
Vide.
Éteint.

Et là, je sus.
Je savais, au fond de moi, que je n’avais pas tort.
Que quelque chose n’allait pas.
Que ce n’était pas normal.

Cette boule, c’était juste ma lâcheté.
Moi qui me fabriquais des raisons d’accepter.
Des excuses pour céder.
Pour ne rien faire.

Parce que résister... ça fait peur.

* * *

La sonnerie retentit enfin.

Je me tournai vers Sam.
Il savait ce que j’allais lui demander.
Il me devança, le regard las :

— Je vais y aller, demain. Je n’ai pas le courage de me cacher, de désobéir.

Si je ne valide pas, on en reparlera lundi.
Peut-être que je suivrai ton idée, après tout.

Je ne répondis rien.

Il ramassa son sac.
Le geste était lent, imprécis.

Sa fermeture éclair resta coincée.
Il tira trop fort.
Le tissu céda avec un bruit sec.

Il s’immobilisa.
Les épaules légèrement affaissées.

— Putain… murmura-t-il.

Il ne chercha même pas à réparer.
Il glissa le sac sur son épaule, comme ça.

— Putain, Sam… tiens bon, dis-je.

Il hocha la tête.

Mais ses mains tremblaient encore quand il passa devant moi.

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