Les murmures de la révolte
La suite de l'après-midi se dilua dans une suite de visages et de paroles murmurées.
Je ne recrutais pas au grand jour.
Je testais.
Je sondais.
Avec ceux que je connaissais du lycée.
Avec quelques anciens camarades.
Des amis. Des presque amis. Des garçons qui avaient déjà serré les poings, déjà baissé la tête trop souvent..
Je ne parlais pas encore de révolte.
Pas ouvertement.
Je parlais d'injustice.
De contrôles qui nous broyaient.
De sanctions qui n'avaient aucun sens.
De la peur qui glissait sous la peau de tout le monde.
Je les observais.
Certains détournaient immédiatement les yeux.
D'autres crispaient la mâchoire.
Puis il y avait ceux qui se fermaient complètement, qui n'osaient même plus répondre.
— Laisse tomber, Clément, me disait l’un d’eux. Trop risqué.
Je ne forçais pas.
D’autres hésitaient.
Ils ne disaient pas non.
Ils ne disaient pas oui non plus.
Ils se contentaient de se perdre dans un silence qui pesait lourd.
Je n’insistais pas.
Je leur disais simplement :
— Réfléchis. On en reparlera.
Et puis, il y en avait quelques-uns, peu.
Ceux qui ne baissaient pas les yeux.
Ceux qui murmuraient, comme si chaque mot était une promesse secrète :
— Tu n’es pas le seul à y penser.
À eux, je parlais de cellules.
Petites. Étanches.
Des relais invisibles. Rien de plus. Pas de noms.
Pas de listes.
Je leur donnais simplement la possibilité de comprendre ce que ça signifiait vraiment.
— Si ça échoue, tu ne sauras rien.
— Si ça marche, tu sauras quand agir.
Ils acquiesçaient.
Gravement.
Puis, le crépuscule tomba, lourd, comme un poids sur mes épaules.
Je rentrai chez moi.
Ma mère était dans la cuisine.
Elle préparait le dîner. L’odeur de la nourriture, familière, m’assomma presque.
C'était comme une claque, un retour brutal dans une vie trop calme, trop ordonnée.
— Ta journée ? me demanda-t-elle.
— Fatigante, répondis-je, la voix détachée.
C’était vrai, mais pas pour les raisons qu’elle pensait.
Nous dînâmes ensemble.
Elle parla de son travail, de collègues, de choses sans importance.
Je hochais la tête. Je répondais quand il le fallait.
Tout en m’efforçant de ne rien laisser paraître.
Et puis...
— Tu as l’air préoccupé, dit-elle enfin.
Elle continua, comme si elle l’avait toujours su :
— Ça fait presque quinze jours, depuis la mise en place du CCSEG, non ? C’est ça qui te tracasse, Clément ? Et puis, tu pars tôt le matin, parfois tu ne dors pas ici… Tout va bien, mon chéri ?
Je ne répondis pas.
Je baissai les yeux.
— Le CCSEG, tu sais, c’est surtout pour les fortes têtes. Pas pour des garçons comme toi, hein ?
— Oui, je sais, même si les contrôles réguliers, c’est embêtant, répondis-je, comme si c'était ça le problème.
Elle ne savait pas. Elle ne comprenait pas. Elle ne pouvait pas.
Mais elle voyait bien que son Clément avait changé.
Après le repas, j'allai dans ma chambre.
Je fermai la porte derrière moi avec une lenteur glaciale, comme si chaque geste me détachait un peu plus de ce monde.
Je regardai les murs, les draps. La lumière du soir filtrait à travers les rideaux.
Je pensai à Raph.
La nuit dernière, il était là, dans cette chambre.
Je m’allongeai sur le lit et regardai le plafond.
Les pensées se mêlaient dans ma tête.
Puis la nuit m’engloba, profonde et silencieuse.

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