Dimanche
Après le départ de Raph, je restai un instant à observer l’appartement, comme pour graver chaque détail dans ma mémoire. Puis je m’habillai, pris mes affaires, et sortis. Je refermai doucement la porte derrière moi, la clé confiée glissant dans ma main comme un petit trésor. Je me mis en chemin pour rentrer chez moi.
Je marchai lentement, sans hâte. Pas de course, pas de précipitation. Juste le temps de savourer le souvenir de sa présence encore chaude dans l’air.
Bientôt, j’arrivai au bas de mon immeuble. Je montai les escaliers, ouvris la porte de mon appartement, et entrai.
Ma mère était dans le salon. Après quelques échanges, elle dit d’une voix calme :
— Il y a une lettre pour toi, Clément. Je l’ai posée sur ton bureau.
Je traversai le couloir sans répondre. Mes pas étaient lourds, trop lents. Mon cœur, lui, battait déjà trop vite.
Dans ma chambre, l’enveloppe m’attendait, bien en évidence sur le bureau. Blanche. Trop blanche. Et ce logo du CCSEG, imprimé en haut à gauche, qui suffisait à lui seul à tout alourdir.
Je restai immobile une seconde. Puis je m’en approchai.
Mes mains tremblaient quand je la pris. Je l’ouvris avec une lenteur que je ne me connaissais pas.
Convocation au CCSEG.
Lundi matin.
Infraction de niveau 1.
Je relus deux fois.
Ce n’était sans doute rien. Le retard de vendredi, probablement. Lucas m’avait prévenu : il y avait eu un contrôle d’assiduité. J’étais arrivé en retard, oui, mais à cause d’une fouille du CCSEG. J’avais une explication. Je n’avais rien à me reprocher.
Ça allait juste pourrir le lundi matin, voilà tout.
Sport à l’aube. Puis le CCSEG, à pied, puisque je n’avais toujours pas le droit de prendre le bus. Voir Mendez. Expliquer. Ensuite la fac. Normalement, le lundi matin, on travaillait à la bibliothèque.
Rien de grave.
Et pourtant.
Une pensée froide me traversa, brutale.
Et si ce n’était pas le retard ?
Et si l’infraction de niveau 1 concernait autre chose. Quelque chose de réel. De sérieux.
Et s’ils avaient découvert que j’avais menti à l’IOSD sur mes préférences.
Et si le contrôle au bord du canal n’avait pas été aussi anodin que je l’avais cru.
Est-ce qu’on avait été repérés ?
Mon souffle se bloqua.
Non. Ce n’était pas possible. Sinon, Raph aurait reçu la même convocation.
À moins qu’il ne l’ait pas encore vue.
Avions-nous vérifié sa boîte aux lettres ?
Je secouai la tête. Non. Le timing ne collait pas. Le contrôle datait d’hier soir. Une convocation aussi rapide… c’était improbable. Le retard de vendredi correspondait beaucoup mieux.
C’était logique. Administratif. Banal.
Mais l’angoisse était là quand même.
Parce qu’on n’est jamais totalement sûr.
Parce qu’on peut toujours avoir fait quelque chose sans le savoir.
Parce qu’avec eux, rien n’est jamais complètement innocent.
Je sentis la peur remonter, sourde, compacte, s’installer dans ma poitrine. J’inspirai profondément. Je me forçai à respirer lentement.
C’était le retard.
Rien d’autre.
Je me répétai cette phrase comme un mantra.
Le retard de vendredi. Celui pour lequel je ne serai pas sanctionné.
Je repliai la lettre, mais mon cœur refusait de se calmer, tambourinant encore dans ma poitrine. Il fallait que je me ressaisisse. Je devais rejoindre Adam et sa sœur, enfin, Mada et Limonade, pour faire le point sur les recrutements et préparer la réunion du lendemain soir. Lundi serait décisif : go ou no go. Et, sauf catastrophe, ce serait le go. La révolte, le mardi à 10h, attendait, implacable, et je ne pouvais pas me permettre de faiblir.
Je sortis de l’appartement et me mis en chemin.
Heureusement, Adam habitait vraiment tout près.
Quand j’arrivai, on entra directement dans le vif du sujet. On passa en revue les cellules, les relais, les points de contact. Ce n’était pas parfait, non, mais c’était solide. Plus solide que ce que nous avions osé espérer. Il y avait aussi cette attaque informatique, possible, depuis la fac de sciences. Si elle fonctionnait, elle pouvait tout faire basculer. Créer une brèche. Un instant de chaos suffisant.
On se quitta. On se reverrait le lendemain soir pour finaliser. Ajuster. Verrouiller. Après ça, il n’y aurait plus de retour en arrière.
Je rentrai ensuite chez moi pour manger un morceau.
Nous eûmes quelques échanges banals. Puis, ma mère m’interrogea sur le CCSEG. Une collègue à l’hôpital avait un fils de mon âge. Il disait que c’était horrible, qu’ils traitaient les garçons comme du bétail, et qu’il avait même reçu une punition physique. Sa mère jurait qu’il était sage comme une image, mais la mienne était sceptique, même si elle ne l'avait jamais renconté.
Face aux écarts de leurs enfants, les parents réagissent de mille façons : certains les réprimandent, d’autres ne voient rien et se convainquent qu’ils ont affaire à de petits anges. Et ma mère se disait que si ce garçon, sage comme une image, avait reçu des punitions, c'est bien qu'il avait fait quelque chose pour être puni.
Elle avait répondu à sa collègue qu’elle me trouvait certes stressé, mais que je ne lui avais jamais parlé de violences ou de choses aussi graves.
Elle me tendait quand même une perche pour en savoir plus, ne posant pas la question directement. Moi, je n’avais aucune envie d’ouvrir cette porte. J’avais trop honte de ce qu’ils m’avaient fait. Je ne voulais pas en parler il y a dix jours, et je ne voulais pas en parler plus aujourd'hui. Alors je restai flou, évasif. Je minimisai.
Après le dîner, je repartis.
Direction la résidence universitaire de Sam.
Il devait rentrer ce soir de son week-end de cohésion et je voulais le voir. Lui parler. M’assurer que ça allait. Et, si le week-end n’avait toujours pas été validé, s’il devait encore y retourner la semaine suivante… être là. Le soutenir. Lui rappeler qu’il y avait d’autres options. La possibilité de se cacher. De ne plus subir seul.
Je m’attendais à ce que Sam arrive tardivement. La semaine précédente, j’étais rentré après 22h. Peut-être 23h. Alors ce sera sans doute pareil pour Sam. Je pris des livres avec moi. Des trucs à réviser. De quoi tuer le temps.
Une fois arrivé, je m’installai dans le hall, prêt à attendre.
C’est à ce moment-là que Lucas arriva.
Je levai la tête en entendant la porte vitrée s’ouvrir. Il s’arrêta net en me voyant, l’air aussi surpris que moi. On ne s’était pas concertés. Mais il avait eu exactement la même idée que moi.
— Toi aussi ? demanda-t-il simplement.
Je hochai la tête.
Il s’assit à côté de moi, laissant tomber son sac à ses pieds. Son corps avait cette raideur particulière de ceux qui font semblant d’aller bien. Les épaules un peu trop droites. Les gestes retenus.
Le hall était presque vide. Une lumière blanche, crue, tombait du plafond sans douceur. Elle écrasait tout. De temps en temps, quelqu’un passait : des pas rapides, une porte qui claquait, un courant d’air. Puis le silence revenait, épais.
On n’attendait pas n’importe quoi.
On attendait Sam.
Les minutes s’étiraient.
22h30.
Rien.
Le temps semblait suspendu, comme si même l’horloge hésitait à avancer. Lucas tapotait parfois du pied, sans s’en rendre compte. Moi, je fixais la porte. Encore. Toujours. Comme si la regarder assez longtemps pouvait la faire céder.
23h00.
Toujours rien.
Nous étions là comme deux proches assis dans la cafétéria d’un hôpital, à attendre qu’un chirurgien sorte pour dire comment s’était passée l’opération.
23h30.
Il n’était toujours pas là.
— Il va rentrer tard, souffla Lucas.
— Oui.
On n’ajouta rien.
Minuit passa.
Le hall n’avait pas changé. La lumière non plus.
Je finis par m’assoupir sur le canapé. Lucas fit de même.
Mais même en fermant les yeux, je restais aux aguets, tendu vers la porte.

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