Ce sera dix

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J'avais pris l'habitude de courir pour me déplacer. Je n'avais pas vraiment le choix. Il faudrait encore tenir quinze jours. J'avais fait la moitié de ma punition. Je tiendrai pour l'autre moitié et je pourrai à nouveau me déplacer normalement.

Après presque une heure de course, j’arrivai enfin devant le CCSEG

Je présentai ma convocation et ma carte à l’entrée.
Bip.

On me désigna un banc métallique, dans le hall, et on me dit d’attendre que mon numéro soit appelé.
Je m’assis.

J’avais peur. Je savais que je ne serais pas sanctionné si l’infraction concernait le retard de vendredi. Mais je ne pouvais pas être certain que ce soit ça.
Avec eux, on ne l’est jamais.

Je fixai mes mains posées sur mes genoux.
Elles tremblaient légèrement.
J’essayai de les immobiliser.

Soudain, un bruit sourd traversa le hall. Un clap sourd et mat, comme un coup de battoir sur un tapis épais. Puis un hurlement provenant d'un bureau. Mon estomac se contracta violemment... La pagaie. Un garçon était en train de se faire sanctionner. Dix jours plus tôt, c’était moi.

Les coups se succédèrent, espacés, méthodiques. À chaque impact, un cri. Puis un silence bref. Puis un autre coup. Le temps semblait se dilater entre chaque bruit, comme s’ils voulaient que chacun s’imprime.

Je respirais à peine.

Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit. Un garçon sortit du bureau, en larmes. Il ne regarda personne. Son visage était défait, son corps secoué de sanglots qu’il n’essayait même plus de contenir.

Puis l’écran s’alluma.
120-4811. Mon numéro.

Je me levai, les jambes lourdes, et m’avançai vers le bureau.
Mendez me fit signe d’entrer.

La porte se referma derrière moi dans un claquement sec. Le bruit résonna comme une condamnation.

Mendez alla s’asseoir de l’autre côté de son bureau.
Moi, je restai debout.

Je ne savais pas quoi faire de mes mains.

Mendez me fixa.
— Tiens-toi droit, aboya-t-il.

J’avais pourtant l’impression de l’être. Mais pas assez, visiblement. Je me redressai encore, crispé, bombant légèrement le torse, comme dans un simulacre de garde-à-vous.

— 120-4811, tu as été absent en cours vendredi matin, dit-il d’un ton glacial.

Un soulagement m’envahit.
C’était bien ça, le retard de vendredi. Celui dont je n'étais pas responsable.
Je me sentis soudain léger, presque apaisé : je n’aurai pas de sanction.

— En fait, j’étais présent, monsieur, mais je suis arrivé avec dix minutes de retard.

Je m’empressai d’ajouter
— Je dois me rendre chaque matin au stade central pour les séances de sport obligatoires, qui se terminent à 7h30. Sur le trajet entre le stade et la faculté, j’ai été soumis à une fouille du CCSEG. J’ai bien sûr respecté la procédure sans protester, mais la fouille a pris du temps et c'est la raisson pour laquelle je suis arrivé en cours avec un léger retard.

Mendez ne leva même pas les yeux.
— Je ne vois pas en quoi cela justifie le retard.

Le silence qui suivit me tomba aussitôt dessus, lourd, compact, comme une pression sur la poitrine.

Mendez reprit, toujours les yeux rivés sur ses notes.
— Tu as été scanné à 7h48, poursuivit-il. Dirigé vers la zone de stockage, pour attendre ton tour. Puis fouillé et libéré à 8h07. Dix-neuf minutes.

Il parlait comme on lit un relevé.
— À 8h07, tu te trouvais à six kilomètres de la faculté. Tu aurais pu sprinter. Arriver à l’heure.

Il marqua une pause, calculée.
— Un garçon de ton âge est capable de tenir une cadence de 3’50’’ au kilomètre pendant une vingtaine de minutes. Le retard n’est donc pas justifié.

Je me sentis plaqué contre un mur invisible. Mes mots s’étaient consumés trop vite. Il ne restait plus que des cendres.

— C’est que… balbutiai-je.
— C’est que quoi ? coupa-t-il aussitôt.

Je baissai les yeux. Ma gorge se serra. Aucun mot ne venait. Aucun ne tenait.

— Un retard ou une absence n’est pas admissible, reprit-il. Le contribuable paie pour que les étudiants soient présents et sérieux. Pas pour qu’ils arrivent quand bon leur semble.
Il conclut, sans hausser le ton :
— Un retard ou une absence constitue une infraction de niveau 1.

Tout s’effondra d’un coup. Merde. Merde. Merde.
Je connaissais la suite. La pagaie. Le bois. Le bruit avant même la douleur.
Cinq coups. La brûlure immédiate. Les cris. Les hurlements.
Puis les jours d’après. La douleur qui persiste. Putain.

Mendez marqua une pause.
Il leva les yeux vers moi.
Il me regarda vraiment, cette fois.

Il y avait presque un sourire au coin de ses lèvres.

— Tu as déjà reçu une sanction pour infraction de niveau 1 dans les quinze derniers jours.

Chaque mot tombait lentement.
Calculé.

— Lorsqu’une deuxième infraction a lieu dans ce délai, cela signifie que le garçon n’a pas compris la première sanction.

Il se tut.

Le silence n’était pas vide.
Il pesait. Il écrasait.

Mendez attendait.
Il savourait.

— Et pour que le garçon comprenne, on double le nombre de coups.

Un frisson glacial me traversa la colonne vertébrale, un fourmillement s'installa dans mon ventre, s'étendant jusqu’à mes jambes, comme un poison paralysant.

J’avais subi cinq coups, il y a dix jours. Je connaissais la douleur, je savais ce que c'était.
Cinq coups, c’était déjà l’enfer.
Dix… je n’arrivais même pas à les concevoir. Dix coups, c’était une folie.

— Déshabille-toi. Mets-toi en position.

Je me déshabillai, le corps tremblant. Je pliai chaque vêtement lentement, mécaniquement, comme si ce rituel pouvait encore me protéger. Puis je me mis en position.

Putain.

Mendez saisit la pagaie de la main droite.

— Tu vas morfler, dit-il en me regardant dans les yeux.

Sa voix était basse, presque intime, mais chaque syllabe craquait comme un os sous la pression.

Il se leva. Lentement. Je l’entendis contourner la table, le sol craquant sous ses pas. Mon corps se verrouilla, muscle par muscle. L’air resta coincé dans ma gorge, brûlant, épais. La douleur était déjà là, anticipée, prête à frapper.

Et soudain, le premier coup.

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