Zone libérée
Trois duos de contrôleurs du CCSEG avaient été déployés ce matin-là à l’intérieur de la faculté.
L’un d’eux s’était posté à la sortie d’une cage d’escalier, procédant à des contrôles systématiques : scan des cartes, questions ponctuelles, regards scrutant la moindre réaction suspecte. Rien d’exceptionnel, juste la routine sécuritaire du CCSEG.
Les deux autres duos arpentaient les couloirs, salle après salle. Leur méthode était implacable : scanner les cartes des garçons présents pour en déduire les garçons absents. Ceux-ci recevraient une convocation du CCSEG pour infraction de niveau 1. Ils seraient sanctionnés.
Ce matin-là, pourtant, les contrôleurs ignoraient une chose : ils n’étaient pas seuls. Dès leur entrée dans la faculté, une cellule les avait pris pour cibles. Un observateur par duo, invisible et méthodique, les suivait discrètement.
À 10h00 précises, la même scène se produisit devant chaque duo de contrôleurs.
Un étudiant, l’air distrait, feignant de ne pas les voir, laissa tomber l’emballage d’une barre chocolatée devant eux. Comme prévu, les contrôleurs se tournèrent immédiatement vers lui et exigèrent sa carte.
L’étudiant ne broncha pas. Il fixa un instant les agents, puis, d’un mouvement vif, pivota sur ses talons et s’élança vers la sortie de la fac. Les contrôleurs, surpris, se lancèrent à sa poursuite en criant des ordres.
Les trois fuyards, un pour chaque duo, franchirent l’un après l’autre les portes de la faculté, talonnés par les contrôleurs.
Lorsque le dernier duo passa le seuil, une cellule postée à l’entrée verrouilla les portes avec des cadenas lourds et imposants, puis barricada l’issue. Les autres sorties furent sécurisées de la même manière.
Les trois fugitifs se précipitèrent dans une voiture qui attendait à l’angle de la rue, prête à partir en trombe. En quelques secondes, ils disparurent dans les rues, laissant derrière eux les six contrôleurs, figés, qui se regardèrent avec stupéfaction.
À 10h15, une autre cellule passa à l’action. Ses membres se déployèrent dans les couloirs, salle après salle, pour annoncer une assemblée générale exceptionnelle à 11h30 dans le grand amphi. Leur message était simple, mais percutant :
— La faculté est désormais une zone libérée du CCSEG. Les contrôleurs ont été neutralisés. Vous n’avez plus rien à craindre.
Un détail, cependant : les sorties étaient bloquées.
— Personne n’est prisonnier, précisaient-ils. Un sas sera ouvert pour ceux qui souhaitent quitter les lieux. Mais attention : une fois dehors, il sera impossible de revenir.
Et d’ajouter, face aux murmures inquiets :
— Les cours de l’après-midi seront peut-être annulés. Un vote sur ce point aura lieu en AG tout à l’heure. À partir de maintenant, c’est à nous de décider.
Moi, j’étais avec un étudiant de la fac de sciences sur le toit du bâtiment, en train de mettre en place l’antenne. Celle qui nous permettrait de communiquer avec les autres campus. Les mains occupées par les câbles et les outils, je levai les yeux un instant pour embrasser d’un seul regard l’étendue du campus en contrebas. Je sentais une énergie nouvelle, presque palpable, monter des coursives et des pelouses. Pour la première fois depuis longtemps, j’eus l’impression que l’histoire s’écrivait sous mes pieds.
Un grésillement sec retentit dans l’oreillette de mon camarade.
— L’antenne est opérationnelle, murmura-t-il, les yeux brillants d’excitation. On capte déjà les signaux des autres campus.
Je me penchai vers le boîtier de contrôle, où des voyants verts clignotaient par intermittence.
— Parfait.
Le vent glacé du toit me fouettait le visage, mais je ne sentais plus le froid. Un nouveau grésillement retentit dans l’oreillette de mon camarade.
— Les autres campus sont libérés, annonça-t-il avec un sourire en coin. Ils veulent savoir si on a réussi.
Le même plan avait été mis en œuvre en fac de sciences, en fac de médecine et… en STAPS. Avec nous, le campus de sciences humaines et sociales, cela faisait quatre campus. Seul le campus de droit n’était pas inclus : le nombre de cellules y était insuffisant pour permettre une révolte.
Je fis un signe à notre scientifique-télécommunicant. Il transmit l’information.
Quatre campus libérés.
La révolte avait commencé.

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