Le visage de la révolte
La phrase fendit l’air comme une lame. « Les agents du CCSEG encerclent le campus, ils sont accompagnés d'agents de police. »
Un silence de mort s’abattit sur l’amphi. Les murmures s’éteignirent net, comme si on avait coupé l’oxygène. Les regards se figèrent, certains happés par les fenêtres, comme si les vitres pouvaient révéler l’étendue du piège qui se refermait, d’autres rivés à l’estrade, vers Adam et Manon, comme s’ils étaient les seuls à détenir la clé d’une issue impossible.
Mon cœur explosa dans ma poitrine, sourd, violent, comme un tambour de guerre battant la charge.
Une voix brisée, presque enfantine, vint du fond de la salle. Une question qui flottait comme une supplication.
— On fait quoi, maintenant ?
Une autre. Plus tremblante encore.
— On se rend ?
Le mot « se rendre » pourrit l’air, empoisonna les esprits. Une capitulation avant même d’avoir combattu.
— NON !
Le cri déferla comme une vague de colère. Une voix anonyme, enragée, qui refusait l’idée même de la défaite. Qui hurlait ce que nous pensions tous.
Manon avança d’un pas sur l’estrade.
Elle ne cria pas.
Elle ne hurla pas.
Elle parla.
Et chaque mot tomba comme un coup de masse.
— Aujourd’hui, commença-t-elle, la voix pure, cristalline, les garçons subissent un système conçu pour les briser. Deux semaines de contrôle. Deux semaines de traque. Deux semaines où la moindre incartade se paie en sang, en sueur, en douleur. Pas des sanctions. Non. Des châtiments. Des sévices. Adam vous l’a dit : on les traite comme du bétail.
Sa voix enfla, gonfla, comme la marée avant la tempête.
— On les convoque.
Un silence.
— On les force à ramper.
Un frisson parcourut l’assistance.
— On les fait courir jusqu’à l’épuisement, sous les insultes. On les bat. On les fouille. On les humilie. On les réduit à l’état de choses.
Elle frappa l’air de son poing, une fois, deux fois, comme pour enfoncer l’absurdité de ce système dans nos crânes.
— Et pour quoi ? Pour un mégot ? Pour un retard ? Pour un regard qui a déplu ?
Un souffle collectif souleva la salle. Des poings se serrèrent. Des larmes coulèrent.
Parce que nous savions. Tous.
Nous avions vu les visages.
Nous avions entendu les cris dans les couloirs.
Nous avions senti la peur coller à nos peaux comme une seconde épiderme.
Manon inspira profondément, puis plongea son regard dans le nôtre, un à un, comme si elle voulait graver ses mots au fer rouge dans nos âmes.
— Ils nous ont encerclés, murmura-t-elle, la voix soudain plus basse, plus intime. Une confidence faite à des frères d’armes. Ils nous ont donné un choix, ajouta-t-elle avec un sourire amer. Une illusion de choix.
Un silence.
— La docilité… ou la résistance.
Les mots résonnèrent comme des cloches.
— La soumission… ou la lutte.
Un frisson parcourut l’amphi.
— L’anéantissement… ou l’honneur.
Elle marqua une pause.
Puis, soudain, sa voix explosa, tonitruante, comme le tonnerre avant l’orage.
— PERSONNE N’EST PRISONNIER ICI !
Les murs tremblèrent.
— Ceux qui ne veulent pas combattre peuvent partir.
Un murmure parcourut une partie de la salle.
— Mais que ceux qui veulent se battre…
Sa voix devint rauque, brûlante.
— Ceux qui refusent de plier l’échine…
Elle serra les poings, les yeux brillants comme des braises.
— QU’ILS RESTENT !
Et ce fut comme si l’amphi tout entier prenait feu.
Ce ne fut pas un cri.
Ce ne fut pas un applaudissement.
Ce fut un rugissement.
Un souffle unique, viscéral, primitif, soulevant des centaines de poitrines. Comme si, d’un coup, nous comprenions tous la même chose.
La peur était derrière nous.
La liberté était devant.
Et entre les deux ?
Il n’y avait plus qu’une seule voie possible.
Celle du feu. Celle de la révolte.
Manon leva le poing, solennelle, comme une générale avant la charge.
— ALORS ? ON SE BAT ?
Et l’amphi entier hurla en réponse,
une seule voix,
un seul cœur,
une seule âme :
— OUI !
La révolte avait désormais un visage. Et ce visage, c’était le leur.

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