La proposition
Manon revint de sa séance de négociation à 14h00.
Adam, Lucas, Mehdi, Emma et moi étions dans la salle jouxtant l'amphi où avait eu lieu l'AG. Elle se planta devant nous le visage fermé. Un silence s’installa, lourd comme une menace. Puis elle parla, d’une voix claire, presque mécanique :
— Le CCSEG propose des « avancées »… en échange de la levée du blocage et de la fin du mouvement.
Elle utilisa ses doigts pour mettre des guillemets dans l'air lorsqu'elle prononça le mot « avancées ». Puis elle énuméra, point par point, les « concessions » :
— Le nombre de coups de pagaie pour une infraction de niveau 1 passerait de cinq à trois.
Elle continua :
— Le châtiment pour une infraction de niveau 2 serait également légèrement réduit.
C’est là que je découvris ce qu’ils infligeaient pour une infraction de niveau 2.
Putain. Mon sang se glaça.
Manon poursuivit, impassible :
— Les fouilles aléatoires n’auraient plus lieu par groupe de six, mais garçon par garçon, sous le barnum. Pour mieux respecter l’intimité.
Elle poursuivit :
— Les garçons en camp disciplinaire auraient droit à un deuxième repas par jour. Et les douches glacées de cinq minutes, deux fois par jour, qui leur sont imposées seraient ramenées à quatre minutes et une fois par jour seulement.
Elle continua :
— Les punitions collectives pour une faute individuelle seront limitées à la chambrée du garçon concerné, et non plus à l’ensemble du camp.
Elle lut la liste jusqu’au bout, sans une once d’émotion.
Puis elle s’arrêta, baissa les yeux, et reprit, la voix soudain plus basse :
— Par contre…
Elle avala sa salive.
— Si on ne lève pas le blocage dans une heure…
Un silence s’abattit.
— Toutes les sanctions pour les infractions de niveau 1 passeront de cinq à dix coups. Celles de niveau 2 seront aggravées. Et les conditions en camp disciplinaire… Elle s’interrompit, comme si les mots lui brûlaient la gorge. …seront encore durcies.
— Putain, lâcha Mehdi, les poings serrés.
Adam se redressa, le visage dur.
— Il faut en parler en AG. Et voter.
— On ne va quand même pas accepter ?! explosa Lucas, les joues rouges de colère.
— Je ne suis pas pour accepter, répondit Adam, calme. Mais c’est une décision qu’on doit prendre ensemble.
Nous nous rendîmes en amphi pour informer le mouvement. Adam annonça les propositions du CCSEG, insista sur la nécessité d’un vote. Manon précisa que, selon elle, le simple fait que le CCSEG tente un compromis prouvait une chose :
— Ils ont peur. Ils ne sont pas connus pour leur sens du dialogue. S’ils négocient, c’est qu’on les a fait reculer.
Elle recommanda de rejeter la proposition.
Un garçon, au fond de la salle, se leva :
— Qui vote ? Les garçons, ou les filles aussi ? Parce que c’est nous qui subirons les dix coups de pagaie si ça foire ! Là, on a obtenu des avancées. C’est pas grand-chose, mais c’est mieux que rien. Trois coups, c’est supportable. C’est le quatrième et le cinquième qui tuent.
Il parlait d’expérience. Moi, j’en avais reçu dix la veille. Il avait raison : les premiers coups, on les encaisse. Les derniers, on ne les oublie jamais.
Une voix s’éleva de l’autre côté de l’amphi :
— Et les gars en camp disciplinaire, là, maintenant ? Si on dit non, leurs conditions empirent tout de suite. C’est ça ?
Je pensai à Sam.
Putain. Ils avaient un de mes potes en otage.
Adam monta sur le podium. Sa voix porta, claire et sans trembler :
— Le CCSEG, c’est une honte. Parce que quelques-uns d’entre nous ont merdé, on doit tous en payer le prix. Faut qu’on supprime cette merde. On devrait être soumis à la police et à la justice, comme les filles, mais au lieu de ça, on à une agence de contrôle qui nous traite comme du bétail. Aujourd’hui, on est pas des garçons. On est des prisonniers qu'on laisse dehors. Fouillés. Contrôlés. Punis. Battus.
Il fit une pause, balaya l’amphi du regard.
— On a lancé ce mouvement parce qu’on ne veut plus de leurs chaînes. Pas pour en négocier la longueur.
Des applaudissements claquèrent, nourris, déterminés.
Mehdi, d’habitude timide, se leva à son tour. Sa voix trembla un peu, mais il parla :
— Ce mouvement, ce n’est pas juste celui des garçons. C’est le mouvement de tous. Les filles qui sont avec nous en font partie, même si elles ne sont pas personnellement concernées. Elles auraient pu décider de partir tout à l'heure. Celles qui sont restées font partie du mouvement. Et elles doivent voter. Si elles veulent s’abstenir, qu’elles le fassent. Mais leurs voix comptent autant que les nôtres.
J’étais d’accord avec lui.
Les discussions se poursuivirent, tendues, passionnées. Enfin, nous procédâmes au vote. Toutes et tous purent voter, mais la plupart des filles s’abstinrent. L’assemblée, dans son ensemble, vota pour rejeter la proposition du CCSEG.
Les trois autres campus décidèrent la même chose.
La lutte continuait.

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