Le soufle de la liberté

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Manon retourna voir l'officier du CCSEG pour l'informer de notre réponse.

Il était furieux. La réponse l’avait mis hors de lui. Il se tenait droit, une lueur de rage dans les yeux, et annonça d’une voix rauque et glaciale :

— Les sanctions de niveau 1 et 2 seront augmentées immédiatement. Les conditions de vie en camp disciplinaire sont durcies à partir de maintenant.

Il marqua une pause, savourant l’effet de ses mots.

— La révolte sera matée. Tous les garçons ayant pris part à ce mouvement seront envoyés en camp disciplinaire, sans exception. Ils goûteront aux plaisirs de conditions de vie qu'ils viennent de rendre encore plus difficiles.

Son regard perça, comme une lame acérée, une menace silencieuse et évidente.
— Quant aux filles, elles seront poursuivies.

* * *


À 15h30, la nouvelle tomba. Plusieurs lycées avaient rejoint le mouvement. Les garçons n’étaient pas encore directement concernés, mais il ne leur faudrait que peu de temps pour l’être. L’onde de choc avait déjà traversé les murs des établissements, portée par le simple bouche à oreille, cette communication directe qui échappait à tout contrôle. Les garçons savaient qu'ils ne pouvaient plus rester les bras croisés, pas après ce qu’ils avaient entendu. Les filles, elles, n’hésitaient plus. Elles se levaient maintenant avec la même détermination. Le gouvernement l’avait sous-estimé : ce n’était plus juste l’affaire des garçons. Une génération se levait, unie dans le refus de plier.

À 16h00, l’officier du CCSEG exigea de revoir Manon. Il proposa de nouvelles concessions. Il pensait pouvoir nous amadouer. Mais ces concessions furent rejetées avec la même fermeté que précédemment. En assemblée générale, les quatre campus se prononcèrent à l’unanimité contre toute forme de compromis.

À 17h00, les lycéens bloquaient les boulevards et les ronds-points. La circulation était paralysée. Des pneus brûlaient sur l’asphalte. Et un autre événement se produisit : le système informatique du CCSEG s’effondra. Personne n’était certain de la cause. Un bug ? Une cyberattaque ? Peu importait. C'était le symptôme d'une crise qui échappait à tout contrôle.

À 18h00, un envoyé du gouvernement se présenta pour prendre la suite des négociations. Notre revendication était claire : un retour en arrière. Plus de CCSEG. Comme avant.

À 19h00. Le vent était en train de tourner... Et ce n’était pas la brise du soir. C’était un vent plus franc, celui qui soulève les étendards improvisés, fait danser les cheveux, les écharpes, les poings levés. C’était le souffle même de la foule, cette haleine collective qui précède les grands bouleversements. Il tournait, ce vent, il tournait enfin, emportant avec lui les dernières hésitations, les peurs, les chaînes invisibles. Il apportait quelque chose de neuf, de brut, une promesse.

Les aînés, les parents, ceux qui jusqu’alors s’étaient tenus à l’écart, sortirent enfin de leur silence.

Certains ne savaient pas ce qui se passait. Leurs yeux étaient voilés par les mensonges distillés par la presse, ces récits édulcorés où la répression se parait des ors de la nécessité, où des voyous trop longtemps excusés étaient enfin contrôlés, encadrés, sanctionnés. Ma propre mère faisait partie de ceux-là. Elle errait dans le brouillard de l’ignorance, aveugle, largement de par ma faute. Je l’avais privée de la vérité. Par honte. Pour la protéger. Parce que certaines choses sont trop laides pour être dites. Parce que je savais qu’elle ne pouvait rien faire.

Et puis, il y avait ceux qui savaient. Ceux qui étaient d’accord, parce que la sécurité valait bien cela. Et ceux qui, horrifiés, se sentaient impuissants.

Il y a des effets de seuil. Lorsque ceux qui refusent deviennent assez nombreux pour former une marée, quand les voix s’unissent dans un même cri, la servitude volontaire prend fin. La peur se dissipe. Les barrières tombent. Les mains se tendent. L’impossible, semble soudain à portée de main.

Et alors, vient le basculement. Ce moment où la masse se fait force, où l’on se sent enfin légitime, où l’on comprend, comme La Boétie, que la première raison de la servitude volontaire, c’est la « coutume ». Mais ce soir, la coutume vacillait. La peur de la répression perdait son emprise. Celle de la marginalisation n’avait plus de poids. L’idée même de pouvoir changer les choses s’imposait, évidente.

Les agents du CCSEG, privés de leurs écrans, de leurs ordres, n’étaient plus que des silhouettes perdues dans la tempête. Les policiers avaient quitté les abords du campus et couraient vers les places où grondait la révolte, là où le peuple, enfin, cessait de consentir à son mal.

L’onde de choc n’était plus une menace lointaine : elle était là, palpable, irrésistible. Et pendant ce temps, les négociations se poursuivaient entre le gouvernement et Manon

À 20h00, Manon revint avec un large sourire.

— Ils ont cédé, dit-elle. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas laisser ce mouvement s'étendre. Vous allez entendre le communiqué.

Elle appuya sur le bouton du vidéo-projecteur. L’écran s’illumina, la chaine d'information continue s'apprêtait à transmettre un communiqué du Gouvernement.

Il apparut, comme un couperet :

Communiqué Officiel
Le Gouvernement annonce le succès du dispositif CCSEG.

Puis, les mots tombèrent, tout aussi froids que la voix qui les prononçait :

Le Gouvernement salue les résultats exceptionnels obtenus grâce à la mise en œuvre du dispositif CCSEG, déployé il y a quelques semaines. Grâce à l’engagement sans faille des officiers de suivi et de discipline, des contrôleurs et des agents du CCSEG, l’ordre et la sérénité ont été rétablis dans l'ensemble du pays. Les mesures correctives, appliquées avec rigueur, proportionnalité et pédagogie, ont permis de résoudre la crise des garçons.

Ayant pleinement atteint ses objectifs et rempli sa mission avec succès, le dispositif CCSEG est désormais clos. Le Gouvernement annonce aujourd’hui la fermeture de cette agence et la levée des mesures d’exception qui s’appliquaient aux garçons.

Dès l’origine, l’action du Gouvernement a poursuivi un double objectif : préserver la tranquillité de tous les citoyens respectueux des lois, tout en accompagnant l’épanouissement individuel et collectif des garçons.

La réussite dont nous nous félicitons aujourd'hui témoigne, une nouvelle fois, de la capacité de notre pays et de son Gouvernement à relever les grands défis avec détermination et unité.

Le communiqué s’acheva, et à l’écran, un plateau télévisé montra des spécialistes discutant de ce succès, sans évoquer les évènements qui se déroulaient dans la rue au même moment.

Un silence incrédule tomba sur l’amphi. .Puis, lentement, comme une libération collective, des applaudissements éclatèrent, suivis de hurements et de cris de joie.

Dehors, la nuit était tombée. Mais dans l’amphi, la lumière venait de renaître.

Nous avions gagné.

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