Les cadenas ouverts

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Alors que le brouhaha joyeux retombait derrière nous, Manon nous sourit, les traits encore tendus mais les yeux brillants.

— Il est drôle, ce communiqué, quand même, dit-elle.
— Ce qui compte, c’est que ce CCSEG soit derrière nous, répondit Mehdi.

Manon hocha la tête.

— Les garçons qui sont en camp disciplinaire devraient être libérés dans les prochaines heures.
Puis elle baissa la voix, comme si le reste du monde n’avait plus à entendre ce qui suivait.
— Quand les négociations ont abouti, j’ai demandé au cabinet du ministre qui m’a reçue s’ils pouvaient localiser Sam.
Elle poursuivit :
— Clément… tu avais raison. Il est en camp disciplinaire depuis dimanche.
Elle marqua une pause. Avala sa salive.
— Et putain… il ne va pas bien du tout. Il va avoir besoin de vous, les gars.

Lucas, Mehdi et moi échangeâmes un regard. Il n’y avait rien à discuter.
— Bien sûr qu’on sera là pour lui, dis-je simplement.

Les quatre campus votèrent la levée des occupations et la reprise des cours le jeudi. Certains s’y étaient opposés, estimant que c’était le moment de poursuivre le mouvement, de pousser plus loin, jusqu’à la chute du gouvernement.

Partout, des célébrations spontanées éclataient. On chantait, on riait, on pleurait parfois, sans vraiment savoir pourquoi. Une joie brute, presque désespérée, flottait dans l’air, comme si, enfin, on respirait tous un peu plus librement.

Les cartes du CCSEG furent brûlées.
Les barrières démontées.
Les cadenas ouverts.

Ce qui avait servi à enfermer servait maintenant à libérer.

Manon et Adam s’embrassèrent, sans se cacher, comme si le reste n’avait plus d’importance.

— On ne savait pas que vous étiez ensemble, dit Emma en souriant.
— Nous non plus, répondit Manon. Vous le découvrez en même temps que nous.

Emma et Mehdi s'embrassèrent à leur tour.
Moi, je serrai la clef de l'appartement de Raph dans ma main.
J'avais hâte d'aller le retrouver ce soir.

— Vous savez, je me suis décidée, dit soudain Marion en levant les yeux vers nous.
— Décidé de quoi ?
— De mes études.
Elle marqua une pause avant de reprendre d’un ton plus calme :
— J’en ai marre des sciences sociales. Je deteste ça en fait. C’est pas pour moi.

Je souris.

— Je veux reprendre le droit et les sciences politiques, dit-elle.
— Tu vas y arriver, dîmes-nous en cœur.

C’est alors que, du bas de l’amphi, je l’aperçus, debout en haut, dans l’ombre de la coursive, les mains dans les poches de son vieux manteau, observant la scène avec un sourire discret. Petrov. Celui qui s’était soi-disant trompé de chapitre… pour nous parler d’Étienne de La Boétie.

Je montai les marches, le cœur battant, et m’approchai doucement. Lucas, Adam, Manon, Emma et Mehdi me rejoignirent, silencieux, attentifs.

— Bonsoir, Monsieur. Merci pour votre cours. Merci pour vos conseils, dis-je simplement.

Il sourit, lentement, et ses mots tombèrent comme des pierres précieuses sur le sol de l’amphi :

— Vous êtes… les meilleurs étudiants que j’aie jamais eus. Chacun d’entre vous. Même toi, qui n’es pas dans ma classe, dit-il à Adam.

Il fit une pause, laissant ses paroles flotter dans l’air comme une brise chaude après l’orage. Puis, il ajouta :

— Vous avez montré non seulement de l’intelligence, mais du courage, de l’audace, une volonté de comprendre et d’agir qui dépasse tout ce que j’ai pu voir. Vous venez de le faire. Vous avez brisé la servitude volontaire. Vous avez vu la chaîne et vous l’avez rompue.

Un frisson me parcourut, et je sentis les mains de mes amis se serrer les unes contre les autres, silencieusement, pour ancrer la force de ce moment.

— Vous l’avez compris, dit-il enfin, sa voix basse mais ferme, que le plus grand pouvoir des tyrans réside dans notre consentement silencieux. Et vous… vous venez de le refuser. Vous venez de reprendre votre liberté.

Il nous observa encore un instant, son sourire à la fois grave et bienveillant, puis fit un léger signe de tête.

— Allez maintenant… et souvenez-vous de ce que vous avez accompli, souvenez-vous de cette énergie, de ce moment, de cette soirée, pour le reste de votre vie.

Sans un mot de plus, il tourna les talons et sortit de l'amphi puis disparut dans l’ombre du couloir.

Dans ce silence solennel, dans ce frisson qui continuait de vibrer en moi, je sus que nous ne serions plus jamais les mêmes.

Un peu plus tard, Sam arriva. Il était pâle, brisé, mais sur son visage flottait une lueur de soulagement, comme si le simple fait d’être sorti du camp disciplinaire lui redonnait un peu d’humanité.

Nous passâmes la soirée avec lui, à parler de tout et de rien. À l'écouter quand les mots se bousculaient, à respecter les silences lorsqu'ils devenaient nécessaires. Il avait besoin de déposer ce qu'il portait sur les épaules, de laisser sortir l'indicible.

— Dès que quelqu'un faisait une erreur, on était tous punis, dit-il d’une voix tremblante. Tous, sans exception. Ils nous ont foutus au garde-à-vous, en slips, dans le froid, pendant presque une heure, juste parce qu’un garçon avait mal lacé ses chaussures.

Sa voix se brisa.

— Ça n’arrêtait jamais, Clément… Je comptais les minutes... Et j'avais pris une semaine.

Les larmes coulèrent sans retenue. Et personne n’essaya de l’interrompre. Il poursuivait, il racontait. Il en avait besoin.

Peu à peu, à force de mots et de silences partagés, les couleurs revinrent sur son visage, un peu. Quand il finit par se lever, épuisé, il esquissa un sourire fatigué, presque timide.

— Je vais dormir… dans un vrai lit, dit-il, simplement.

On le serra dans nos bras, longtemps. Comme pour nous assurer qu’il était bien là. Qu’il ne repartirait plus.

Puis, Mehdi et Emma partirent main dans la main.
Adam et Manon aussi.

Lucas et moi sortîmes de la fac.
L'air était toujours frais. Une brise soulevait les feuilles.

— Putain de journée, dit-il.
— Ouais.
— À demain, mec.
— Ouais. Je passerai dans l’après-midi.

Je m’approchai de l’arrêt de bus.
Je pouvais à nouveau le prendre.

Le bus arriva presque vide. Une dame âgée était assise près de l’avant. Je lui souris, elle me rendit mon sourire sans un mot. J’allai m’asseoir au fond.

Je serrai la clé de l’appartement de Raph dans ma main.
C’était ma destination.

Le bus démarra lentement, et pour la première fois depuis des semaines, je n'avais plus l'impression de fuir. Mais dans mon esprit, une question persistait, silencieuse et insistante. Le CCSEG était terminé, certes, mais ce n'était qu'un symptôme, pas la maladie. L'AG avait voté l'arrêt du mouvement, mais si, malgrè ça, ce n'était que le début ? Si cette révolte avait ouvert une brèche plus vaste, une fissure dans le système ? À quoi ressemblerait le monde après tout ça ? Le système, lui, restait intact. Même s'il n'y avait plus de CCSEG, le gouvernement qui l'avait instauré était toujours là, solide et implacable, la presse était toujours muselée.

Il y avait aussi cette question qui ne cessait de tourner : pourquoi nous avaient-ils fait ça ? Était-ce un simple dérapage, du sadisme, ou une volonté délibérée de nous soumettre ? Une action préventive, en sorte, contre ceux qui pourraient les faire vaciller ?

Mais ce soir-là, je ne laissai pas ces pensées me submerger. Ce n’était pas le moment. Je me concentrai sur l’instant, sur ce que nous avions accompli. Mais quelque part, dans un coin de ma tête, je savais que ce que nous avions commencé ne pourrait pas être effacé si facilement.

Le bus continuait son chemin vers l'appartement de Raph.

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