le tirage du jeu de la spirale
- Cette meute de loup, dans le fond de votre carte, désigne un événement extérieur dramatique dont vous ferez les frais.
- Un incendie au journal ? m’interrompit Olivier, mon père adoptif.
- Mmm peut-être, mais cela me paraît trop faible, il y aura des victimes, beaucoup de victimes. Vous n’affronterez pas l’événement comme la plupart des familles, mais vous en serez touché et vous en serez la mémoire. Vous n’aurez vraiment pas une période facile, vos affaires en pâtiront légèrement. Vous devrez affronter une terrible perte, elle vous assombrira pendant plusieurs mois.
Nous étions en juillet 1914, j’avais rassemblé le cercle de jeu autour d’une cascade dans la forêt ardennaise. L’endroit était propice à la paix et au recueillement. C’était exactement cela qu’on attendait du lieu où devait se dérouler le jeude la spirale. Cela permettait aux joueurs accueillir la période avec recul même si les prévisions étaient mauvaises.
Ce jeux de cartes m’avait été confié par ma mère lors de sa mort. C’était un jeu ancestral qui duraient depuis tellement de générations que nul ne pouvait affirmer la date de sa création. Le meneur, moi en l’occurrence, se devait de convier le cercle pour une période définie au pendule. Cette fois, nous attendrions cinq ans avant de retirer les cartes. Je devais veiller à la sauvegarde ainsi qu’à l’entretien des cartes, les redessiner si ces dernières étaient trop effacées.
Le Cercle était composé d’une quinzaine de personnes qui étaient liées entre elles jusqu’à leur morts. Il pouvait s’agir des frères et des sœurs d’une même famille mais aussi d’une amie intime, d’un cousin, d’un serviteur ou d’un employé. Pour la déterminer, j’avais reçu un pendule que j’agitais bien avant le Tour.
- C’est marrant, intervint Bruno, alors que je terminais de décrire celle de mon père. Tout le monde a des loups sur sa carte, sauf moi.
Bruno était mon seul et unique petit frère. Je pris sa carte et mon ventre se noua, sa mort m’était annoncée. Je me souvenais vaguement comment mon premier père, Charles, l’avait annoncé à mon frère Joseph, mort quelques minutes après le tirage du jeu. Je déclarai à l’enfant en bredouillant :
- C’est parce que tu vas partir en voyage... Un voyage très loin d’ici. Il n’y aura pas de mauvais loup, et tu nous reviendras sous une autre forme.
- Ah bon ? Je ne serai plus un humain ?
- Si, mais ce que tu vivras t’aura tellement changé, qu’on ne te reconnaîtra pas !
Je savais qu’il se réincarnerait dans les traits du fils de Kathleen. Cela faisait partie des croyances de notre famille. Nous étions d’un père catholique et d’une mère protestante, mais nous croyions à la réincarnation. Sauf Dorothy, ma mère adoptive. Elle n’avait jamais cru à la réincarnation jusqu’à la naissance de sa dernière enfant : dans la famille, c’était moi qui choisissais les prénoms de mes sœurs et frère parce que, d’après mes parents, je décelais dans la frimousse du nouveau-né, la future personne et ses grands traits de caractère. D’après eux, le prénom devait correspondre à la personnalité, ainsi un garçon turbulent devait s’appeler « Patrick » ou « Marc », tandis qu’un enfant plus calme « Bruno » ou Brieuc ».
Dorothy fut étonnée lorsque du premier coup d’œil, je donnai « Kathleen » à ma dernière sœur. Nous étions exactement douze ans après la mort de Catherine, ma mère biologique et celle-ci, alors qu’elle lui prédisait sa mort prochaine, lui promit également de se réincarner douze ans plus tard, dans sa petite dernière. Lorsque je nommai « Kathleen » ce petit bout de vie, je ne pensai nullement aux ressemblances qu’il pourrait y avoir avec cette femme que j’avais à peine connue, mais plutôt, parce qu’avec ses joues roses, son teint pâle et ses cheveux roux, elle ressemblait à une véritable anglaise et qu’il était temps que nous ayons un prénom anglophone dans la famille. Dorothy accueillit le prénom avec une immense joie qu’elle ne s’expliqua pas davantage.
Bruno, devant moi, ouvrait ses yeux tout rond. Je ne lui dis pas qu’il nous reviendrait sous les traits du fils de Kathleen, à quoi bon ? Il ne pouvait pas le comprendre.
Dorothy n’avait pas vraiment écouté ce que je venais d’annoncer, elle regardait sa carte les sourcils froncés en la tournant dans tous les sens. Seule Fanny qui avait été également tutrice du jeu entre le décès de ma mère biologique et l’âge auquel je pouvais reprendre le flambeau, avait perçu la mort prochaine de l’enfant. Gravement, en ne me quittant pas des yeux, elle me fit un petit hochement de tête ; comme pour me signifier que je ne devais pas aller plus loin. Afin qu’il n’y ait pas d’autres questions, elle me tendit sa carte.
- Vous, Fanny, les loups ne vous affecteront pas trop. Vous serez plus à l’abri et ils vous délivreront d’un piège qui vous a enfermé depuis de nombreuses années.
Fanny observa sa carte, elle sourit. Elle connaissait pertinemment bien le piège que je venais de citer. C’était son mariage. Depuis qu’elle avait migré du sud de la France pour suivre Guillaume, son mari, et s’installer en Belgique, ce dernier l’avait délaissée. Rien ne les liait plus l’un à l’autre si ce n’est les convenances qui les obligeaient à vivre sous le même toit. Elle avait avalée beaucoup trop de couleuvres pour ne pas se réjouir de cette « délivrance ». Tout à coup, elle se demanda si cette nouvelle liberté n’était pas l’annonce de la mort prochaine de Guillaume. Elle jeta un œil discret sur la carte de son mari qui lui révéla ce sombre avenir. Un peu honteuse d’avoir souri, Fanny mordit sur sa lèvre inférieure. Je penchai légèrement la tête avant que Dorothy me tendît sa carte en disant :
- Ne me ménage pas !
Son jeu désignait un arbre en hiver dont une branche était au sol. Le soleil ne traversait pas la ramure, il était caché derrière un nuage gris. Un loup, les dents menaçantes rôdaient au pied de l’arbre. Dorothy était assise à côté d’Olivier, elle lui serrait la main à lui broyer les phalanges. Je pris une grande inspiration et annonçai :
- Votre période n’est pas heureuse. Vos fondations seront ébranlées par une terrible déchirure. Vous n’en serez que la spectatrice et ce coup en sera d’autant plus violent. Cela vous affectera pendant longtemps mais je peux aussi vous prédire que l’arbre retrouvera ses pousses dans des périodes ultérieures.
Je ne l’avais pas épargnée, comme elle me l’avait demandé. Dorothy accusa le coup. J’annonçais sûrement la perte d’un être cher mais aussi sa réincarnation.
Sur l’heure, devant le deuil qui la frapperait, elle se maudit de n’avoir pas fait plus attention aux prédictions données à mes sœurs et frère, tant elle était occupée à déchiffrer la sienne. Je penchai la tête, en lui faisant un sourire très doux et ajoutai :
- On ne peut rien y changer. Sachez que vous arriverez à vous relever et que vous aurez le soutien nécessaire pour passer au-delà de cette mauvaise période.

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