Quand la guerre s'invite à l'heure du thé

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La grande Histoire ne démentit pas mes sombres présages, sur l’ensemble de mes équipiers. Ce mardi 25 août 1914, nous prenions le thé en famille. Nous étions depuis dix jours sous occupation teutonne. Je ne puis dire pourquoi, nous n’avions pas encore vu un soldat.  Mais, je le savais, cela n’allait pas tarder et, comme de nombreux Belges, nous en subirions les affres.

J’avais supplié Dorothy d’envoyer les plus jeunes en Provence. Mes rêves avaient démontré tant d’horreurs à venir que, pour la première fois, elle m’obéit directement, peut-être aussi pour tenter de contrer l’oracle, comme elle l’espérait toujours. Exceptées Alice et moi, les cinq autres étaient partis sous la bonne garde de James et Françoise, nos employés de maison, à la bastide chez mon frère. Ils ne devraient revenir que lorsque j’en donnerais l’autorisation.

Dorothy imaginait avoir éloigné le spectre de la mort et se félicitait d’avoir suivi mes conseils. Sur l’heure, en ce 25 août, il faisait une chaleur caniculaire qui rappelait à Dorothy et à Olivier les étés provençaux. Ils étaient les seuls à s’en souvenir. Tout en prenant le thé, nous parlions de la météo car les atrocités commises par les Allemands étaient à glacer le sang. À Dinant, nos envahisseurs avaient tué, sans distinction de sexe ou d’âge, plusieurs centaines de civils en les fusillant contre un mur. Dans d’autres villages, nous avions appris les viols et les assassinats collectifs perpétrés sur les civils. Certains d’eux n’étaient pas morts, ils avaient rampé hors de portée des tirs et s’étaient présentés chez nous, traumatisés, pour être soignés et cachés. Dorothy avait installé rapidement une infirmerie dans l’aile droite du château. Depuis deux jours, les blessés étaient si nombreux que nous avions travaillé sans nous arrêter, en ne dormant qu’une heure ou deux, de temps à autre. Ce thé à l’ombre de l’eucalyptus était notre première pause dans le carnage. 

Nous ne faisions plus vraiment attention aux bruits de canon et aux coups de feu. Depuis début août, c’était un bruit de fond continu qui, même s’il était effrayant, ne nous inquiétait plus. Mais tout à coup, un tir fut bien trop précis, bien plus fort pour que ne pas nous tétaniser.

  • Ça y est, c’est pour nous, murmura Olivier.

Nous vîmes nos deux palefreniers courir vers nous en criant. Bob et Arthur s’effondrèrent dans la rafale suivante. Alors que tout le monde restait prostrés devant la scène qui venait de se dérouler, je pris la commande des opérations :

  • Alice et Dady, cachez-vous dans la cheminée. Mamy et Grand-mère, retournez chez les blessés, mettez un masque, nous leur ferons croire que nos malades ont le typhus. Grand-père...
  • Je reste avec toi, Églantine ! dit Égide. Tu ne vas pas rester toute seule devant eux !
  • Je ne risque rien, dis-je, ils viennent pour se faire soigner. Mais vous allez y perdre...
  • Ne discute pas ! répliqua-t-il, tu risques beaucoup, au contraire !

Il se tourna vers les autres et d’une main les envoya vers l’intérieur. Grand-Père et moi nous nous rassîmes avec notre tasse de thé en main.

Quand les soldats arrivèrent à notre hauteur, Egide se leva et servit le thé dans les tasses qui avaient été utilisées quelques minutes avant. Sans se presser, il releva la tête, ignora les fusils braqués sur lui et offrit une tasse au supérieur. Celui-ci hésita un instant. Il était salement blessé au bras. Je n’avais pas bougé. Je buvais mon thé, essayant de disparaître derrière ma tasse, pour ne pas dévoiler ma peur.

Un soldat fit trois pas vers Egide et le tua à bout portant. Je tournai lentement la tête vers mon grand-père dont la main tenait encore la tasse. Le gravier se colora doucement de sang. Mes yeux ne quittaient pas la dolomie et ces tentaculesrouge qui se glissaient sous les cailloux. L’officier dit quelques mots à son subordonné qui recula pour se mettre à la hauteur des autres. Je vis les bottes de cet officier se planter devant moi.  Ses soldats restaient en faction, l’un d’eux lança une phrase en allemand, les autres rirent d’un rire gras bien imbibé d’alcool. Le bout de son révolver sous mon menton, l’officier m’obligea à relever les yeux vers lui.

  • Où est la guérisseuse ? dit-il.

Très calmement, je déposai ma tasse et me levai. L’homme était immense, ma tête lui arrivait à la hauteur de la poitrine. Je mis la main sur sa blessure, diminuant instantanément la douleur qu’il devait percevoir. L’homme en parut étonné. Sans le quitter des yeux, je commençai à déboutonner sa chemise d’uniforme. Je murmurai cette phrase et je la répétai sans cesse, pour me donner du courage :

  • Maudit serment d’Hippocrate, maudit serment d’Hippocrate...

Certes, je n’avais pas encore prononcé ce serment mais il était mien, depuis que je me savais destinée à soigner.

D’un geste ferme, je l’obligeai à s’asseoir à ma place pour mieux le soigner. La plaie n’était pas belle, la gangrène s’installait, deux asticots se régalaient déjà des peaux mortes. Je me demandai comment il se faisait que cet homme fûtencore debout ; c’était à coup sûr, une force de la nature. Il me fallait de l’eau et des bandages. Je tournai les talons pour aller en chercher. Tout de suite, un soldat, celui qui avait tué mon grand-père pointa son arme vers moi. Je m’arrêtai :

  • Ben oui, tuez-moi et vous n’aurez plus personne pour vous soigner ! dis-je.
  • Où allez-vous ? répliqua l’officier.
  • Chercher des bandages, des potions, de l’eau et une pince.
  • Restez ici !

Sans me laisser répondre, il donna l’ordre à ses subordonnés de quérir ce dont j’avais besoin pour le soigner. Un des soldats qui était resté sur place lança une plaisanterie grivoise, l’officier aboya un ordre qui les fit taire.

En attendant, je sortis les asticots de leur festin, les déposai soigneusement sur la sous-tasse de ma tasse de thé. D’un geste, il voulut les écraser, je l’en empêchai d’un geste calme.

Les soldats revinrent en tenant en joue, du bout de leur baïonnette, Dorothy et Hortence qui avaient les bras chargés du matériel que j’avais demandé. Hortence vit son mari dans la flaque de sang. Son hurlement de douleur ne passa la gorge que dans un frêle son, tant sa déchirure venait du fond de ses entrailles. Dorothy la soutint juste avant qu’elle ne s’écroule. Elle était pâle, verdâtre, elle se tenait à Dorothy comme à une bouée de secours. 

Celui qui avait tué mon grand-père, je le reconnaissais aux tâches de sang qui maculaient ses bottes et sa manche, tenta de lui parler, mais d’un geste, le supérieur l’obligea à s’éloigner de quelques pas.

Je soignai son bras en retirant la balle à main nue, il grimaça sans émettre un son. Quand la plaie fut propre, je remis un des asticots sur la peau morte et lui fit un bandage. Je le fixai et lui dis par geste qu’il devrait garder cette bestiole pendant deux jours. L’homme était très pâle, il avait transpiré un peu. Il fit signe qu’il avait compris et il réenfila sa chemise.

Enfin, l’assassin réussit à lui communiquer en allemand ce qu’il avait à dire avant que je le soigne. L’officier me fixa les yeux terrorisés ou furieux, je ne pus pas le déterminer, et, dans un français parfait, il me dit :

  • C’est quoi cette histoire de typhus ?
  • Nous avons quelques malades qui en souffrent parce qu’ils ont dû vivre avec des cadavres dans leurs pieds pour ne pas se faire tuer par des bouchers de votre espèce !
  • Églantine ! souffla ma mère, dans mon dos.
  • Et vous me l’avez contaminé, c’est ça ?
  • Croyez-vous que je me serais lavée les mains avant de vous soigner et que j’aurais demandé des bandages propres ? Non monsieur ! ma conscience m’oblige à soigner même ceux qui n’ont pas la moindre parcelle d’humanité ! répliquai-je.

L’homme avala la remarque en crispant les mâchoires. Il pointa son révolver sur moi, mais un de ses soldats lui demanda à mi-voix une faveur, qui devait être celle de le soigner avant de me tuer. L’officier hocha la tête et d’un ordre le fit asseoir sur la chaise qu’il avait utilisée pour son traitement.

Je soignais ainsi toute la patrouille de divers bobos. Seul l’assassin de mon grand-père n’avait pas de blessure. Il me regardait d’un œil mauvais.

Dorothy m’assista tandis qu’Hortence s’était agenouillée devant son mari et le pleurait silencieusement en lui caressant la tête. Méfiant, l’officier ne m’avait pas quitté des yeux durant toutes ses opérations. Il ruminait mes paroles que je savourais intérieurement. J’avais été étonnée de mon audace et de mon à propos ; je ne les regrettais nullement. À la fin de toute la séance de soin, je me relevai et le toisai en réajustant une mèche rebelle.

  • Voilà ! c’est fini, lui dis-je. Vous pouvez vous en aller tuer ailleurs.
  • Que ferez-vous de ces bandages souillés ? me demanda-t-il en désignant le plateau.

Je haussai les épaules en répondant :

  • Nous les brûlerons.
  • Vous êtes d’accord qu’il faut brûler ce qui est infecté ?

Je compris directement où il voulait en venir. Je sentis mon ventre se nouer.

  • Non ! répondis-je d’une voix rauque. Ne faites pas ça, ce ne sont que des femmes et des enfants. Ne les tuez pas.
  • Et alors ? Ils sont infectés !
  • Dans ce cas, tuez-moi aussi, répliquai-je, en tournant les talons pour bloquer l’entrée du château.

L’officier attrapa mon bras et il le tint fermement. D’une prise de kung fu, je me dégageai vivement. Il en fut surpris, il se massa le bras que je venais de tordre. D’un mouvement de tête, il ordonna à ses subordonnés de m’attraper. Je donnai un coup de pied dans l’estomac du premier et lançai le tranchant de ma main vers la nuque du second. Je ratai ma cible mais l’envoya quand même valser un peu plus loin tout en perdant légèrement l’équilibre moi-même. L’officier me rattrapa et me maintint avec son révolver pointé sous mon menton. Il grinça :

  • Vous vous battez bien, petite, mais face à ceci vous n’êtes plus en situation de force. Restez tranquille.
  • En situation de force ? m’écriai-je en émettant un ricanement. C’est donc cela : tuer est votre seule force ! Mais allez-y, prouvez-moi votre virilité et poussez sur cette gâchette !
  • Je ne vous permets pas d’en juger, répliqua l’officier, piqué au vif.
  • Je vais me gêner ! J’aurais dû vous laisser crever, vrombis-je.
  • Églantine ! souffla Dorothy dans mon dos. Reprends-toi.
  • Vous n’êtes plus un homme, vous n’êtes plus qu’une bête à tuer, continuai-je, sans prêter attention à la mise en garde de ma mère.

L’officier me lança un coup de cross dans la mâchoire. Je perdis l’équilibre et tomba à ses pieds. La tête me tournait. Malgré tout, je me redressai sur les coudes. L’Allemand mit un pied sur mon thorax, il me visait avec son révolver.

  • Stop ! hurla Dorothy. Il n’y a pas de trace de typhus dans notre ambulance. Ma fille vient de soigner toute votre troupe, cela ne vous suffit pas ? Faut-il vraiment que vous la tuiez pour la remercier des services qu’elle vous a rendus ?

L’Allemand abaissa son arme.

  • C’est bien ce que je voulais entendre. Il n’y a aucun cas de maladie contagieuse, c’est bien cela ?
  • Oui, souffla Dorothy. Laissez-nous vivre. Tant que nous vivrons, vous pourrez vous faire soigner, si vous la tuez, nous ne pourrons plus rien pour vos blessures. C’est elle la guérisseuse ! Je vous en prie. Elle est trop jeune pour se faire tuer... S’il vous plaît...

L’officier détourna les yeux pour observer ma mère quelques instants. Il plissa les lèvres ; il me donna un coup de pied dans le ventre. Je me tordis en deux. Sous un ordre, deux soldats me relevèrent. L’officier me toisa :

  • Il y a pire que la mort, tu viendras avec nous et tu continueras à nous soigner. Si tu refuses ou si tu nous infectes de n’importe quelle maladie, nous brûlerons le château et tous ceux qui y vivent ; tandis que tu seras la putain de mes soldats. On verra jusqu’où vont tes belles paroles.
  • Je te jure que je n’en retirerai aucune, lui crachai-je.

Il tira mes cheveux en arrière jusqu’à ce que mon visage lui arrive sous son menton et il ajouta à l’adresse de tous :

  • Si mademoiselle s’évade, ou si vous tentez la moindre action pour la libérer, nous brûlerons aussi le château et nous userons de votre fille jusqu’à ce qu’elle ne soit plus digne de se redresser. Vous avez compris ?

Tout au long de cette longue marche forcée qu’il m’imposa entourée de quatre soldats, je me refis la scène de ce que je venais de vivre. Je pensais à mon grand-père et aux autres victimes du château et je n’osais les pleurer ; je ne voulais pas m’épancher devant mes bourreaux. D’autre part, j’avais bien trop peur pour assimiler leur disparition. Comme l’avait dit mon grand-père quelques heures plus tôt et comme l’avait répété l’officier : il y a pire que la mort. J’étais terrorisé par la torture.

Nous arrivâmes tard dans la nuit. L’officier entra dans une maison qui devait avoir été réquisitionnée pour en faire leur quartier général. Il envoya un ordre sur le pas de la porte et, sur-le-champ, trois soldats dont l’assassin de mon grand-père m’emmenèrent non loin de là, dans une seconde habitation qui ressemblait à un atelier, au fond d’un jardin.

Ils me firent descendre dans une cave qui, à coup sûr, leur servait de salle d’interrogatoire. L’assassin dit une phrase en allemand et me poussa violemment contre un autre. Celui-ci m’attrapa au vol et arracha ma chemise et avant que je ne puisse me défendre, il me lança à un autre soldat. Je compris alors ce qui se passerait dans les minutes suivantes. Sous leurs rires gras et lubriques, l’homme tenta de me défaire de ma jupe. Je me défendis dans un volteface lui envoyant, dans le même mouvement, le tranchant de ma main dans son cou. L’homme s’effondra. Les autres soldats se précipitèrent sur moi, ils me rouèrent de coups, je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, Je me retrouvai nue, à plat ventre sur une table, les mains et les pieds attachés à m’en écarteler aux pieds du meuble. L’homme que j’avais assommé était revenu à lui, il tenait une ceinture en main, il la claqua sur mon dos. Je criai à peine, en serrant les dents.  Il frappa plusieurs fois pour passer la rage de s’être fait assommé en un seul mouvement par une femme. Une fois que le sang coula trop fort, un de ses compagnons, l’arrêta en lui proposant de passer à la phase suivante. L’homme acquiesça et face à moi, il dégrapha son pantalon. Il passa un doigt sur mon dos, appuya sur les brûlures faites par les coups de ceintures. Quand il m’écarta les fesses, j’hurlai. Les hommes rirent aux éclats. Un ordre claqua et les trois hommes se turent brutalement ; l’officier venait d’entrer dans la cave. Il les sermonna vertement et les bourreaux quittèrent la pièce, sans plus un mot.

L’officier déposa un plateau sur un tabouret, puis il coupa mes liens au couteau et il me laissa sans autre parole. Je me rhabillai tant bien que mal en sanglotant sur mon sort. Je pense avoir pleurer pendant deux jours entiers.

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