D'une cave à l'autre
Deux jours plus tard. L'officier déposa sans un mot du pain et de l’eau et repartit tout aussi vite. Avait-il honte ? Me laissait-il à digérer seule mon infortune ou bien, au contraire, il voulait-il me donner une leçon supplémentaire ? J’étais loin de m’approfondir sur la question, il n’aurait rien pu faire pour me soulager. Je pansais mes plaies de corps et cœur dans la solitude, perdue dans un coin de cette cave humide.
Le jour suivant, il revint avec le même plateau d’une main et un broc de l’autre. D’une voix calme et dénuée de colère, mais extrêmement sèche, il me dit :
- Lavez-vous, je reviens dans une demi-heure pour que vous me soigniez.
Quand je retirai ma chemise en lambeau, le tissu avait collé aux deux longues plaies qui rayaient mon dos. Je ne m’étais pas rendue compte que la plaie avait saigné autant. Je serrai les dents en décollant le tissu.
J’étais heureuse de passer de l’eau sur mon corps. Je réenfilai ma chemise à l’envers pour que la grande déchirure se trouve dans mon dos, ce qui était nettement plus convenable. Le sang séché rayait désormais mon ventre et ma plaie était au sec. Quand il revint, j’étais presque présentable, seuls mes habits déchirés et sales témoignaient encore de l’agression.
Il m’observa d’un œil sévère. Il ne dit rien, déposa sur la table des bandages propres et il s’assit sur l’unique tabouret de la pièce. Je nettoyai sa plaie ; elle était déjà très propre, les asticots avaient déjà bien travaillé. Je lui bandai l’épaule quand je voulus utiliser la dernière bande de tissu, il mit la main sur la mienne en disant :
- C’est suffisant pour moi, vous utiliserez celle-ci pour votre ventre.
Je regardai mon ventre avec surprise, et je compris qu’il me la destinait pour soigner les coups de ceinture. Je me retirai sans un mot au fond de la cave avec la bande en main. Il fut légèrement étonnée de me voir disparaître dans le noir. Il se leva, me salua d’un petit hochement de tête
- Demain, vous soignerez d’autres soldats.
Il quitta ma prison aussi rapidement.
Un soldat descendit quelques heures plus tard avec un paquet en main, il changea le seau d’aisance et l’eau du broc et se retira. Je crus que le paquet était des bandages et de quoi faire les premiers soins aux soldats blessés. Il n’en était rien, c’étaient des vêtements propres et décents. J’enfilai la chemise sans hésiter. Ma chemise était dans un trop triste état pour la garder. Je jugeai que ma jupe était encore tout à fait convenable bien qu’elle n’était pas de la toute première fraîcheur, et je laissai donc celle offerte au fond du paquet. Je gardai les chaussettes et le long châle qui me couvrirait les épaules. Il faisait froid dans la cave. La seule fenêtre était un soupirail qui n’avait plus de vitre. Les nuits commençaient à être fraîches et je ne voulais pas tomber malade.
Le lendemain, deux soldats vinrent me chercher. Je fus admise dans une infirmerie de campagne où quatre blessés m’attendaient. Je me mis directement au travail. Deux étaient gravement atteints, des plaies d’obus non soignéesannonçaient une septicémie si je n’agissais pas rapidement. Les deux autres n’avaient qu’un pied cassé, il ne me fallut pas grand-chose pour remettre le membre en place et les soulager.
L’officier arriva vers midi. Il apporta un repas, qu’il déposa sur une table. Puis il s’assit et tout en se déboutonnant sa veste, il me dit :
- Je voulais vous dire que les trois hommes qui vous ont brutalisée sont au fer. Ils passeront en cour martiale, d’ici peu.
J’avais envie de lui demander ce qu’ils couraient comme peine, mais je me tus. Il répondit à ma question muette :
- Ils risquent gros ; peut-être même la peine capitale.
Il guettait manifestement ma réaction, mais je restais impassible.
Pendant un mois, je soignai les soldats de cette garnison. J’avais sauvé les deux soldats en prise avec la septicémie. L’un d’eux, Boris reprit rapidement le dessus. Il ne resta à l’infirmerie que pour poursuivre la cicatrisation de ses plaies. L’autre étaient encore dans un état critique. Bien qu’aucune infection n’était à craindre, il restait frêle et n’arrivait toujours pas à s’alimenter. Les deux autres à la jambe cassée s’appelaient Hans et Karl (entre eux ils s’appelaient par leur nom de famille, mais ils m’avaient donné leur prénom, c’était beaucoup plus facile à retenir, à l’heure où j’écris ces lignes, je ne me souviens pas du tout de leur patronyme). Ils étaient très joviaux, ils riaient beaucoup avec Boris qui bien que plus mal en point qu’eux, participaient à leurs blagues. Ils donnaient à l’infirmerie un petit air frais dans cet enfer. De temps en temps, ils parvenaient même à me dérider alors que je m’étais juré de ne pas leur parler. Dès qu’un supérieur entrait dans l’infirmerie, ces deux patients geignaient à fendre l’âme et donnaient tous les symptômes pour feindre leur guérison. J’eus vite compris qu’ils n’étaient pas pressés de retourner au combat et je jouai leur jeu car s’ils traînaient à l’infirmerie, cela équivalait à deux soldats ennemis en moins sur le terrain !
J’eus d’autres blessés mais ce n’était pas de très mauvaises blessures ; nous n’étions plus dans les lignes de tirs et l’infirmerie était trop petite pour recueillir les soldats qui jonchaient les plaines de combats.
L’officier venait toujours à douze heures trente, il m’apportait un repas du mess des officiers. Je sus qu’il s’appelait Alexis, son nom de famille était bien trop compliqué pour moi, je le nommais dans ma tête Alexis von Machin. On venait me rechercher vers dix-sept heures pour me recondruire dans ma cave. Puis je restais dans le noir jusqu’au lendemain.
Un matin, Boris, Karl, Hans descendirent dans ma cave. Ils avaient une figure fermée et grave. L’officier, Alexis von Machin descendit à son tour. Il m’attacha les mains derrière le dos et me dit à mi-voix :
- Le commandant va vous lire le chef d’accusation ainsi que la sentence. De grâce, mademoiselle, ne réagissez pas et tout ira bien.
Sur ces mots, il me prit fermement le bras et me fit monter les marches d’un pas décidé. Un homme manifestement plus gradé qu’Alexis nous attendait dehors avec feuille de papier. Les soldats me tenaient en joue d’un air grave.
« Églantine du Seuil, vous êtes coupable de terrorisme et de tentative d’assassinat. Vous serez fusillé sur-le-champ.
J’étais abasourdie. Mes oreilles bourdonnaient, je crois que j’allais m’effondrer si je n’avais pas été retenue par la main d’Alexis qui me tenait encore le bras. Poussée dans le dos par une baïonnette et maintenue par l’officier qui, lorsque je fis mine de vouloir résister, me rappela à l’ordre d’un ton presque suppliant :
- S’il vous plaît, mademoiselle, laissez-vous faire. Sinon, il demandera à d’autres soldats d’intervenir.
J’avais le souffle court, je tentai de me calmer, mais je n’y parvenais pas vraiment. Ils me conduisirent derrière le mur d’enceinte. Des taches noirâtres et des impacts de balle démontraient que ce mur était le réceptacle des exécutions sommaires auxquels les Allemands livraient trop souvent en cette période. Mes quatre soldats étaient silencieux, ils boitaient encore mais s’étaient levés pour l’occasion.
Alexis me bandit les yeux et, d’un mouvement sec, il me fit tomber.
- Restez à terre ! m’ordonna-t-il à mi-voix.
J’entendis l’ordre, la fusillade. Je compris qu’on venait de m’épargner. Je tremblais de tous mes membres. Quand on me tira par les aisselles et qu’on m’embarqua sans ménagement dans un camion j’étais tellement choquée que je me laissai faire comme un pantin. C’était exactement ce qu’il fallait cependant, si un témoin s’était approché, il aurait vu les tremblements que je n’arrivais pas à maitriser.
On me transporta non loin de là, dans une maison inhabitée. Quand enfin, on me retira le bandeau, j’étais à nouveau dans une cave. Celle-ci était dépourvue de fenêtre. Une seule trappe avait été ouverte et donnait un peu de lumière. L’officier m’apprit à ce moment-là ce qui m’avait valu d’être fusillée. Les soldats qui m’avaient brutalisée avaient été libérés en prétendant que je les avais non seulement aguichée mais que j’avais presque tué l’un d’eux, en lui assenant un coup dans la nuque. Ils avaient aussi relaté ma défense au château. J’en fus abasourdie.
Il me dévisagea un instant.
- Demain, je devrai me rendre chez vos parents. Nous devons perquisitionner le château et en tuer tous les hommes. Je sais qu’un homme s’est dissimulé quand nous étions venus. Où se cachera-t-il ?
Je le fixai avec des yeux ronds. Je n’allais quand même pas lui remettre la tête de mon père sur un plateau d’argent ! Il comprit la méprise et se reprit :
- Si vous me dites où il se dissimulera, je vous promets de ne pas chercher à cet endroit-là.
Je restai sans voix. Je n’avais pas vraiment confiance ; d’autre part, il venait de me sauver la vie. j’étais pratiquement certaine qu’il ne le trouverait pas et je mesurais le risque de dévoiler à cet homme la planque ou justement de la cacher. Il n’intervint pas dans mes tergiversations internes. Cela semblait même l’amuser. Je finis par dire :
- Vous ne le trouverez pas. Il s’enfuira par une porte dissimulée dans la cuisine.
- Bien.
- Allez-vous apprendre ma mort à mes parents ? demandai-je.
- Préférez-vous que je m’en abstienne ?
J’hésitai encore. Leur annoncer ma mort était ne leur donner aucun espoir, la leur taire était les angoisser jusqu’à la fin de la guerre, mais leur laisser de l’espoir. La guerre ne devait pas durer, c’était ce qu’on nous avait prétendu, bien qu’il me semblait qu’elle allât perdurer pendant plusieurs années. Les Allemands étaient passés par la Belgique pour envahir la France. Une fois qu’ils auraient passé la frontière, nous ne serions plus harceler...
- Dites-leur que je les aime.
Les soldats partirent en me laissant seule, dans le noir de ma cave. Je ruminai ma situation pendant une bonne partie du jour et de la nuit suivante. Alexis revint le lendemain soir. Il m’apporta à boire et à manger et tandis qu’il me regardait manger, il me dit :
- Pourquoi ne m’avez-vous pas dit la vérité ?
Je m’interrompis et le dévisageai un instant sans comprendre.
- Votre père, expliqua-t-il, il n’était pas dans la cuisine, mais dans la cheminée du salon.
- Vous l’avez trouvé ? murmurai-je.
- Oui. Et vous avez risqué sa vie. Nous étions six à fouiller le château. En plus de nous quatre, il y avait Wagner et Holder. Ces deux-là n’étaient pas dans la combine, nous devions être très vigilants pour ne pas nous trahir. Heureusement, c’est moi et Brecht qui avons fouillé le rez-de-chaussée.
- Brecht ?
- Hans Brecht.
- Ah, je vois, répondis-je d’un ton atone.
Je repris mon repas. J’aurais sans doute lui dire merci, mais je n’y pensai même pas. Je crois que j’étais au-delà de la bienséance et surtout, malgré qu’ils m’aient sauvée, ils restaient des ennemis. Alexis me dévisagea un moment les sourcils froncés.
- Vous rendez-vous compte, me dit-il, que je vous ai sauvé la vie au risque de la nôtre ?
Je relevai les yeux sur lui, avec une pointe de colère.
- Vous n’avez qu’essayer de sauver ce que vous aviez déjà détruit, lui répliquai-je.
- Pardon ? dit-il, furieux.
- Si quand vous étiez arrivé au château, il y a plus d’un mois, vous aviez tout simplement demandé à vous faire soigner, on n’en serait pas là !
- Vous savez que ce n’est pas moi qui ai tiré sur votre famille, c’est Holder. C’est Holder qui vous a conduite à la cave, et c’est Holder qui vous a brutalisée. Et c’est ce même Holder qui était avec nous lors de la perquisition du château. Je ne suis pas responsable des actes de cet homme !
- Ah bon ? Je vous croyais son officier !
- Je suis son officier, mais...
Alexis von Machin s’interrompit en plein vol. J’eus un sourire sarcastique.
- Mais ? demandai-je.
Il fit demi-tour, s’apprêta à monter les escaliers et se retourna vers moi en me pointant du doigt :
- Vous êtes injuste, mademoiselle, me dit-il. Holder faisait son devoir en tuant votre grand-père, c’est nous qui avons manqué au nôtre en vous sauvant de la sorte ainsi que votre père. Mais puisque vous êtes si fière, débrouillez-vous !
Durant un temps indéterminé, je perdais petit à petit la notion du temps, ce sont les autres soldats qui venaient à tour de rôle me nourrir. Durant cette période, je ruminai les paroles de l’officier et je m’avouai qu’il n’avait pas véritablement tort, j’avais été injuste, vis-à-vis de ces sauveurs. J’avais manifestement vexé Alexis von Machin suffisamment pour qu’il se désintéresse de moi et qu’il ne revienne plus me voir. À vrai dire, je n’en étais pas marrie, car je redoutais le moment où je devrais l’aborder et lui présenter des excuses sur mes accusations.
Un jour, Alexis von Machin revint en coup de vent, en pleine nuit. Il ne me laissa pas le temps de me remettre de ma surprise, il me prit la main et m’emmena sous les bombes dans une autre cachette, une troisième cave. Il m’apprit à ce moment-là que les trois autres soldats avaient été mutés à Dunkerque. Désormais, il s’occuperait de moi.
Le lendemain, il vint avec un rasoir et me demanda de le raser.
- C’est l’excuse, me dit-il que j’ai trouvée pour vous nourrir sans qu’on me demande où je me rends.
Durant ses visites, il me parlait de sa famille, de ses loisirs et de son amour pour la Provence. Il aimait ce pays arride, ses odeurs et même le bruit assourdissant des cigales. Je ne répondais que rarement aux questions, je laissais souvent les conversations s’éteindre, Je ne voulais en aucun cas, pactiser avec lui ; malgré tout ce qu’il avait fait pour moi et pour ma famille, je continuais à le considérer comme un ennemi. Il continua son monologue durant tout le temps de ma captivité, essentiellement pour le plaisir de s’entretenir avec quelqu’un d’autre que ses subordonnés ; sans doute aussi, pour sortir de l’horreur de sa tâche qui consistait à organiser l’enfouissement des soldats morts au cours du mois d’août.
Il me changea quatre fois de cave. Je n’avais plus vu la lumière du jour, depuis des semaines et l’homme venait me ravitailler de manière totalement irrégulière. Dans la solitude de mon cachot, je me parlais toute seule, je m’étais mis à appeler Alexis par son prénom, pour me persuader qu’il serait plus humain s’il était nommé ainsi. Cela m’aidait à tenir bon. Je chantai aussi très souvent et je faisais la forme de Taï-chi pour me maintenir en éveil. J’appris aussi à méditer à m’asseoir en tailleur et à faire le vide. Mais tout cela n’était pas suffisant, j’étais au désespoir. J’avais des crises de sanglot que seul le sommeil arrivait à interrompre.
Un soir, Alexis revint avec un pieu en bois planté dans sa jambe. Il avait également une entaille assez profonde sur la joue. Il était venu avec de l’alcool fort et de quoi le soigner. Il but une grande rasade avant que je ne puisse le toucher. La plaie du visage fut vite recousue, mais le pieux avait laissé de nombreuses échardes et je mis plus de deux heures à trifouiller dans la plaie pour l’assainir. Quand enfin le bandage fut terminé, Alexis était endormi, complètement ivre, sur ma paillasse. Il avait laissé la trappe ouverte pour me donner plus de lumière. J’hésitais à monter, il y avait peut-être là-haut des soldats qui me attraperaient, me violeraient ou me tueraient (bien que de cela, je n’y croyais pas puisque les cartes m’avaient annoncé une très longue vie). Je me décidai et montai les deux premières marches précautionneusement. D’une main ferme, Alexis me retint par la cheville.
- Pourquoi tu t’en vas, petite ? souffla-t-il. Il n’y a qu’ici que tu es à l’abri. Dehors, c’est pas beau à voir.
Sans me lâcher, Il me fit redescendre. Il me prit par les épaules, il mit son nez dans mes cheveux, il les huma longuement. En murmurant :
- Merci pour tes soins. Je ne sais pas si tu peux m’appeler « homme », mais toi, tu as tant d’humanité, que tu pourrais m’en donner un peu pour retrouver mon intégrité.
Il referma la trappe. Doucement, il me coucha sur la paillasse.
Alexis se coucha près de moi, il mit son bras autour de ma taille d’une manière très familière et il se rendormit. Je restai éveillée un bon moment. Puis à mon tour, bercée par le rythme régulier de sa respiration, je sombrai dans un sommeil profond. Quand je me réveillai, il n’était plus là. Un plateau avec un morceau de pain et un broc d’eau était posé sur les marches de l’escalier. Je pleurai l’occasion perdue, sans cette stupide hésitation au pied de l’escalier peut-être aurais-je été libre. Et puis, pourquoi ne lui avais-je pas balancer une prise ou l’autre de karaté ? Je m’étais si bien défendue, par ailleurs, que je ne m’expliquai pas cette défaillance.
Il ne revint pas ce jour-là, ni sans doute le suivant. Quand enfin, il ouvrit cette maudite trappe, j’étais prostrée dans un coin de la cave. Il me couvrit délicatement de ma couverture et il me fit sortir. Nous étions au tout petit matin. Un brouillard recouvrait la nature et c’était tant mieux, me souffla-t-il dans l’oreille. Le choc en était moins grand.
Je remarquai tout de même que les villages que nous traversions n’étaient que ruines, je n’arrivais pas à les reconnaître, je ne savais plus où nous étions. Nous avions aussi changé de saison, nous étions à la fin de l’automne ou déjà en hiver, les quelques arbres qui n’avait pas été carbonisés avaient déjà perdus leur feuilles. Il me fit monter dans une automobile.
Tandis qu’il conduisait, je lui lançai quelques regards furtifs. Il ne disait rien, lui-même me jetait de temps en temps un coup d’œil et quand nos regards se croisaient, il souriait d’un air gêné. Il s’arrêta devant le parc du château. Il sortit et ouvrit la portière. Il prit une grande inspiration et me dit doucement :
- Au revoir, Églantine. Holder reste à la garnison ; Il reviendra au château, il soupçonne que vous n’êtes pas morte. Il vaudrait mieux que vous quittiez le château pour quelques temps. Pour ma part, je repars en Allemagne, il paraît que je leur serai plus utile là-bas qu’ici.
- Merci, murmurai-je en m’extirpant du véhicule.
Il me caressa le bras Il me fixa d’un regard intense, presque fiévreux :
- Vous êtes quelqu’un de bien, Églantine. Je voudrais vous revoir dans d’autres circonstances. Je vous promets qu’alors je serai de même camp que le vôtre. Celui de la vie.
Sans attendre que je ne réagisse, il partit me laissant complètement pantoise. J’entrai par le fond du parc et traversai la grande prairie derrière le château. Dorothy et Olivier me virent tituber enroulée dans ma couverture et mirent quelques minutes à me reconnaître. Encore en « cheveux », Dorothy cria mon prénom en s’élançant à travers la terrasse , directement suivi par Olivier.
Je m’effondrai dans leur bras.
Ils m’avaient recherchée dans toutes les prisons et dans tous les hôpitaux de la région, ils étaient même allés jusqu’à Bruxelles, à la prison de Saint-Gilles. Les ordres avaient été donnés aux soldats allemands qui occupaient la quasi-totalité de la Belgique d’être moins violents envers la population. La guerre avait été engagée dans toute l’Europe ; Mais les combats s’éternisaient sur une longue ligne de front s’étalant du nord de la Belgique aux Vosges. (Ils ne me parlèrent pas de la ligne de front de l’est, peut-être n’étaient-ils pas au courant)
Dorothy ne pouvait pas me voir sans me toucher pour se convaincre que je n’étais pas un leurre. Elle avait perdu une grosse dizaine de kilos. C’est à ce moment, que je compris qu’une mère à qui on arrachait un de ses enfants était déchirée jusqu’au plus profond de son ventre. Pour ma part, je perçus dans mes veines ce que « filiation » signifie.
Je me souviens que je me promenais longtemps dans le parc du château, sans autre but précis que de sentir la nature, l’humus ou la pluie et même, écouter mes pas dans la neige. Je prenais un plaisir réelle à remuer la terre de mon jardin médicale. J’avais l’impression de renaître.
Très rapidement, je suivis le conseil de l’officier allemand. Dorothy avait des connaissances partout, il ne fut pas difficile pour elle, de me trouver un logement à Paris. J’habitai chez Loquet, une famille parisienne dont le père était mort quelques années plus tôt, laissant à sa veuve six garçons à élever. L’ainé, Valentin était parti à la guerre, les autres enfants étaient nettement plus jeunes, le dernier n’avait que quatre ans.

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