Une gentille dans la grande boucherie
Cahier de Valentin :
Il ne me semble pas que j’ai déjà évoqué cette petite provinciale qui habite pour l’instant à la maison. Elle s’appelle Églantine. Elle a à peine dix-sept ans et elle est entrée en fac de médecine. Je me demande combien de temps elle y restera !
Elle est mignonne et « gentille ». Le mot « gentille » prend ici tout son sens. Elle aide ma mère à diverses tâches et surtout, elle lui tient compagnie. Pour mes frères et pour leur éducation, c’est une providence aussi. Elle les aide aux devoirs scolaires et règle sagement leurs petites bagarres quotidiennes.
De plus, c’est une héroïne de guerre ! Elle a, paraît-il, sauvé plus d’une vingtaine de personnes de la mort, en se désignant comme otage aux Boches. Alors qu’elle devait être fusillée, elle a miraculeusement échappé à la sentence par un officier qu’elle avait soigné. Tout cela me paraît trop beau pour être vrai.
Ce curriculum vitae, je l’ai appris par les lettres de ma mère. Elle me bassine les oreilles avec cette fille, alors que je suis toujours dans la gadoue à me demander si demain, je serai encore vivant.
Cette guerre est atroce. Depuis qu’on a commencé à torpiller les Fritz, je me demande quel sens cette boucherie prend. Car oui, c’est une grande boucherie. Je ne vois que des boyaux des tripes et même de la cervelle, dès qu’on tente une sortie. Nous vivons avec les rats qui se délectent de nos cadavres.
De tous ceux qui ont commencé la guerre avec moi, nous ne sommes plus que la moitié. Je ne peux que donner raison à l’expression « ce sont les meilleurs qui partent les premiers » . Je n’ai pas le temps de pleurer mes amis et mes compagnons d’armes, tant je suis occupé à défendre ma peau. Et, si les Fritz sont nos ennemis déclarés, les puces, les rats, les morpions le sont plus encore ; insidieux, voraces et prolifères, ces parasites nous affaiblissent autant que les ordres stupides des haut gradés qui ne mettent jamais un pied dans la boue.
Hier, Charles, mon ami d’enfance est devenu fou. Il avait couru lors de la charge, en criant, comme le font la plupart des assaillants pour se donner du courage. Un obus a chopé quelques soldats devant lui, il s’est retrouvé avec une partie de la tête d’un soldat dans la bouche. Il n’arrivait pas à recracher les cheveux et la cervelle qui le souillait tout entier. Il s’est rué dans un petit ru qui déversait une eau boueuse, composée de nos déchets des défections. Quand je l’ai cherché, je l’ai retrouvé mort, noyé. Quand j’ai fait le rapport de l’incident, mon commandant m’a demandé d’être moins précis, sans quoi, il devrait ajouter que c’est un suicide, ou pire, une désertion.
Que voulez-vous ajouter à cela ?
Où sont les mauvais dans l’histoire ?

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