Valentin

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Madame Loquet ne voulait pas que je l’appelle madame car elle ne voulait pas qu’on puisse croire que j’étais à son service. Nous convînmes ensemble que je la nommerais Tante Marguerite. C’était une toute petite femme aux yeux vifs et à l’allure dégourdie. Elle fut une des premières femmes à rétrécir son éternelle robe noire pour marcher et courir plus facilement.

Elle n’était pas très maternelle, elle était toujours très occupée par diverses activités pour venir en aide aux soldats du front. Elle me confia que c’était une manière de suppléer son mari défunt et de s’assurer que son Valentin serait bien traité. Ses enfants étaient quelques peu laissés aux bons soins d’Irène qui se souciait mieux de leur maintien et de leur propreté, que de leur éducation. Je devins rapidement la grande sœur, calmant les petits bobos et les peines de « récréation ».

J’aimais bien cette famille, j’y retrouvais ce que j’avais toujours vécu, des cris d’enfants, un désordre de bon alois. Il y avait un seul bémol dans cette vie parisienne, c’était la manière dont Tante Marguerite racontait mon histoire avec maints détails qu’elle inventait. Je n’osais la contredire de peur de la froisser ou de diminuer son aura auprès de ses amies, mais je sentais sur moi peser un sentiment de charité qui me faisait honte. Je n’ai jamais aimé la charité. J’ai toujours trouvé que cette soi-disant vertu était un des pires fardeaux qu’on pouvait imposer à quelqu’un. D’une part, il rendait la personne redevable auprès ceux qui octroyaient des largesses et en même temps, il donnait un pouvoir à la personne lésée de réclamer un statut spécial.

Je n’avais aucun mérite à ce que j’avais vécu et je ne supportais pas les regards de pitié qu’on me lançait ni les portes qui ne s’ouvraient que parce que j’étais une « héroïne de guerre ». Je n’étais point une héroïne, j’estimai que tout le monde aurait fait ce que j’avais fait.

Le véritable héros de mes péripéties était sans doute cet officier allemand qui m’avait épargné au risque de sa vie. Mais cela, je ne voulais pas encore me l’avouer tant ça me mettait mal à l’aise de considérer un ennemi comme un modèle.

Tante Marguerite m’avait permis de puiser dans les livres de son fils, Valentin, pour me distraire. Il avait une bibliothèque entière parlant de philosophie. Je lus partiellement quelques essais mais très vite, j’abandonnai, cela m’ennuyait profondément ou alors je n’en comprenais rien ou presque, je devais relire trois fois une phrase avant d’en percevoir le sens. De toute façon, j’étais entrée en faculté de médecine, je n’avais plus assez de loisir pour me plonger dans un livre quel qu’il fût.

Sans le connaître, Valentin me fascinait par ses lectures. Je l’imaginais suprêmement intelligent pour s’élever à ce point, dans les grandes sphères des philosophes. Certes, sa bibliothèque était en désordre et on trouvait côte à côte Molière et Darwin, mais cela ajoutait au prestige que je me faisais de l’homme parce que, comme disait mon père :« une bibliothèque qui est en ordre démontre à coup sûr, des livres oubliés qui n’ont plus été ouverts depuis des lustres. Et un livre fermé, poussiéreux, dans une bibliothèque, est un livre mort. »

Lors d’une permission de Valentin, celui-ci m’avait déçu grandement. Il jouait à perdre la raison avec ses frères, blaguant, riant pour un rien, presque de manière hystérique. Il ennuyait sa pauvre mère en déplaçant les bibelots et son tricot qu’elle cherchait ensuite en pestant. Dès qu’elle apprenait que c’était une blague de Valentin, elle soupirait, me regardait d’un air fataliste en disant :

  • Il faut bien que jeunesse se fasse.

Pour ma part, je n’étais absolument pas d’accord et je jugeais très sévèrement ce fils si peu respectueux. Je le trouvais stupide et prétentieux. Je me disais qu’il n’avait pas dû effleurer la couverture des livres de sa bibliothèque, qu’il avait dû en hériter, sans qu’il puisse en comprendre une bribe.

Un jour, il me coinça dans les escaliers et, d’un air un peu menaçant, il me mit en garde :

  • Il me semble que mes livres ont changé de place. Qui vous a permis de les lire ?
  • Votre mère, répondis-je, mais je ne les ai pas déplacés.
  • Ça c’est bien une réflexion de femme ! Ce doit être la première bibliothèque que vous rencontrez !

Cette condescendance me souffla au point de ne plus savoir lui répondre. Mes yeux lui lança des éclairs ; je lui tournai le dos et descendis une marche. Il me rattrapa, me bloqua le passage en descendant une marche de plus que moi et continua :

  • Je tolère que vous viviez ici, mais il n’est pas question que vous touchiez à mes livres. Est-ce clair ? Sinon je serais dans l’obligation de demander à ma mère de vous congédier.
  • Je ne suis pas à son service, auquel cas, je ne serais pas logée dans la chambre à côté de la vôtre, lui rappelai-je sèchement. Si ma présence vous oppresse à ce point, j’ai d’autres adresses où je peux séjourner. Expliquez simplement à vos proches, pourquoi je dois déménager et je le fais de ce pas.

Valentin se calma. Il savait que j’étais une providence pour sa mère et pour ses frères qui, depuis mon arrivée, avait considérablement augmenté leurs notes scolaires ; ils étaient plus sereins et moins bagarreurs qu’avant son départ à la guerre. Pour ma part, je ne décolérais pas d’une once. Je lui aurais bien craché à la figure et je me serais fait un plaisir de l’envoyer au bas des escaliers par une petite prise de kung fu pour le remettre à sa place.

  • Vous devez comprendre que je mets un temps précieux à retrouver le livre que je voudrais consulter, me dit-il plus doucement.
  • Sûr que votre mère doit tomber dans la même rage que vous, quand vous déplacez son tricot ou ses bibelots ! Notez, son temps n’est certainement pas aussi précieux que le vôtre !

Je le contournai pour descendre. Il m’attrapa par le bras et maugréa :

  • Le mien est compté, mademoiselle, et cela vous ne pouvez pas le nier.

Cette réplique m’exaspérait parce qu’elle était destinée à mettre les interlocuteurs dans la compassion voire la charité et... je n’aimais pas la charité. Tout en me dégageant par ma prise chérie de taï-chi, je lui répliquai :

  • Il nous est tous compté, monsieur. La guerre ne vous dispense pas de la courtoisie la plus élémentaire. Vous lisez les grands philosophes, vous adhérez au mouvement des suffragettes, mais vous êtes incapable du moindre respect que votre mère pourrait attendre. Maintenant, si vous voulez m’excuser, je dois me rendre à mes cours.
  • La courtoisie, le respect ! répéta-t-il d’un ton condescendant, tout en se frottant le bras que j’avais meurtri. Que savez-vous de la guerre, ma pauvre petite chérie ? Il est bien aisé de poursuivre ses études quand d’autres s’en vont à la Grande Boucherie !

Je n’aimais pas me plaindre ou faire étalage de ce que j’avais vécu mais j’avalai difficilement « ma pauvre petite chérie » je rétorquai :

  • Je suis certaine que votre mère vous a conté mon histoire. Je sais ce qu’est la guerre.

Il marqua la remarque par un petit mouvement de tête. Il se calma et demanda :

  • Qu’est-ce que vous avez lu ?
  • Toute votre collection de livres d’images et ceux de la bibliothèque rose, répondis-je narquoise. Vous pensez bien qu’une « pauvre petite chérie » n’ouvre pas un autre style de livre !
  • Menteuse. Vous avez touché aux Darwin et Marx n’est plus à sa place, non plus.
  • Peut-être, est-ce parce qu’ils étaient mal rangés.
  • Dites-moi ce que vous avez lu, exigea-t-il d’une voix rauque.
  • Darwin répondis-je dans un soupir.
  • Je parie que vous n’en avez rien compris.
  • Je ne vous permets pas de le juger.
  • Quoi encore ?

J’étais furieuse. Sa condescendance n’avait aucune mesure. Je sentais très bien qu’à la moindre occasion, il allait approfondir une question philosophique qui prouverait aussi bien à lui qu’à moi que je n’étais qu’une petite provinciale mal dégrossie.

  • Je n’ai pas trouvé celui que je cherchais, mais je vous promets que je n’ai pas dérangé vos livres. Maintenant, si vous voulez bien me laisser passer.
  • Et que cherchiez-vous, donc ? dit-il d’un ton hautain.

Mon Dieu, qu’il m’énervait ! j’étais coincée, si je lui disais que je cherchais seulement un bon roman pour passer le temps, il allait se gausser de moi. Si je lui réclamais un livre dont les propos volaient plus haut, il l’aurait probablement, voire il m’en donnerait un autre et je me devrais de le lire jusqu’au bout pour lui faire étalage de ma culture. Valentin, devant moi, eut un petit sourire sarcastique qui m’énerva davantage, si cela était possible. Je me creusai la tête pour savoir ce que je pourrais lui balancer afin qu’il avale sa morgue. Je trouvai alors le seul livre qu’il ne devait pas avoir, parce qu’il était à l’index et définitivement scandaleux. J’avais entendu, jadis, Olivier et Égide en discuter, tous les deux s’accordant à le condamner définitivement. Il fallait que ce torchon comme l’appelait mon père ne soit plus publié. Il y a des livres qui doivent mourir. Valentin élargissait son sourire moqueur et en une fois je lui répondis sur le ton le plus placide que je pouvais prendre :

  • Peut-être « les cent vingt Journées de Sodome » du marquis de Sade, allez savoir !

La mâchoire de Valentin s’affaissa d’un bon centimètre. Il me fixait abasourdi, ses yeux bleus sortant de leur orbite, sans pouvoir rien ajouter. Puis il réprima un sourire et répondit :

  • Ah certes ! ce livre manque furieusement à ma bibliothèque. Cependant, ce ne sont pas des lectures pour une pauvre petite chérie, je suis même étonné que vous en connaissiez le titre.
  • Vous aussi manifestement !

Je fixai Valentin qui me dévisageait non plus avec fureur mais avec une certaine curiosité quant à la suite de nos propos. Je n’avais aucune envie de poursuivre la conversation et le plantai en dégringolant les escaliers pour rejoindre mes cours.

Valentin avait en partie raison ; nous ne connaissions que quelques bribes de la guerre et même si nous entendions les atrocités des tranchées, Tante Marguerite se persuadait que ce n’était que de mauvaises rumeurs pour mettre notre moral à l’épreuve. La « grande boucherie » émise par Valentin me semblait tout aussi exagérée et je le considérais dès lors comme un tir au flanc qui ne méritait pas que je m’y intéresse. Les permissions étaient rares et cela me convenait parfaitement mais depuis cette incartade, il montra plus de respect pour sa mère et pour moi.

Ses frères étaient en admiration devant leur ainé. Ils demandaient régulièrement des nouvelles du front et saluaient sa photo comme s’il était un héros, vantant des exploits qu’il n’avait pas accomplis, prévenant à la moindre dispute qu’ils allaient appeler Valentin. Cela me faisait sourire.

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