la pauvre petite chérie
Tante Marguerite reçut une lettre d’un médecin l’informant qu’elle devait venir rechercher Valentin qui était blessé et en convalescence dans un hôpital derrière les lignes de combat. Tante Marguerite et moi nous nous rendîmes directement à son chevet.
Mes cours théoriques ne m’avaient pas préparé à tant d’horreur, les blessures de Valentin paraissaient tout à coup dérisoires face à l’horreur d’une tête à moitié déchiquetée ou d’un corps entièrement brûlé. Valentin avait un pied cassé, deux côtes fêlées, et une sale blessure à l’épaule. Actuellement, il avait perdu la vue, mais, suivant les médecins, cela devait se rétablir.
Comme en sortant de la chambre de la pauvre Ernestine dont l'accouchement avait été fatal en Provence, je sentis la même répulsion face à l’odeur de la mort qui régnait dans l’hôpital. Malgré toute leur bonne volonté, les infirmières et les médecins étaient trop débordés pour donner aux blessés l’amour nécessaire à la guérison. Ils bandaient, charcutaient, recousaient sans trop de ménagement parant au plus pressé. Je vis une ou deux infirmières se faire réprimander parce qu’elle passaient trop de temps, près de tel blessé qui n’en valait plus la peine ou dont les soins étaient terminés. Je compris pourquoi Alexis m’avait gardé près de lui comme infirmière personnelle. Même sans anesthésie, il avait dû moins souffrir que ces pauvres hommes ! Nous ramassâmes Valentin et quittâmes ces visions d’horreur avec soulagement.
Je me demandai si j’avais bien choisi mon métier. Pourquoi manifestai-je tant de dégoût face à la mort ? J’envisageai de terminer mes études, celles-ci me passionnaient ; mais de ne jamais pratiquer. Cette résolution me mettait très mal à l’aise. Je trouvais que c’était du gaspillage et pas très honnête envers mes hôtes, mes parents et Paul qui m’avait si bien encouragée.
Un jour, alors que je soignais Valentin, je pensais à cela justement. Valentin semblait ne plus se souvenir de notre friction au milieu de l’escalier et c’était tant mieux car, je me devais de le soigner. Il était, pour finir, un patient facile, calme et drôle, même s’il était extrêmement cynique. Nous avions à peu près le même âge. Son sort le désolait, mais il ne s’en lamentait pas. Il s’était juré de palier sa cécité en exerçant un métier dont l’usage des yeux étaient totalement inutiles. De temps en temps, il énumérait les vocations qu’il pourrait prendre. Cette fois-là, il me déclara :
- Je pourrais devenir goûteur de tout ce qui ne se mange pas. Les cafards, par exemple, sont peut-être délicieux et personne n’en sait rien.
- Quelle horreur ! dis-je, en finissant le bandage.
- Voyez les escargots ; qui a eu l’idée saugrenue de les manger ?
- Quelqu’un qui avait très faim assurément !
- Eh bien, je n’attendrai pas d’avoir très faim, je vous prie de me donner quelque chose qui vous répugne, je le goûterai et vous dirai si c’est véritablement mauvais.
- Impossible, si cela me répugne, je ne pourrais pas le prendre en main !
- Mais rien ne vous répugne ! Je vous sens trifouiller dans ma chair, sans aucune gêne ! Vous m’avez déjà dit qu’il vous était arrivé de mettre un asticot dans une plaie pour qu’il bouffe les chairs mortes ! Dites-moi ce qui vous répugne ?
Je me tus. C’était tout à fait vrai. Je pouvais prendre des asticots, suturer des plaies purulentes, trifouiller dans un muscle ou ramasser du vomi sans sourciller, mais il y avait bien une chose qui me répugnait, c’était la mort et surtout l’odeur qu’elle dégageait. Je le regardai. Il était bourré de tics nerveux dont il n’avait jamais souffert avant la guerre ; son regard bleu qui ne voyait rien se perdait parfois dans la brume de ses souvenirs, il y passait alors une lueur de terreur qui se marquait dans tout son corps. Pourtant, quand il me parlait ainsi, il était serein, beau, jeune. J’avais déjà remarqué qu’au bout d’un demi-heure de discussion, ses tics étaient nettement moins présents.
- Églantine ? Vous êtes toujours là ? demanda-t-il en reprenant, bien malgré lui, une figure terrifiée.
- Oui, répondis-je.
- Pourquoi êtes-vous silencieuse tout à coup ?
- Pour rien.
- À d’autre ! Dites-moi, je vous prie, si je vous ai choqué ou si je vous ai fait mal.
- Ni l’un ni l’autre.
- Mais ?
Je soupirai.
- Voudriez-vous avoir les confidences d’une « pauvre petite chérie » ? répondis-je enfin.
Valentin sourit les yeux posés dans le vide, il se cala confortablement dans son fauteuil et dit :
- Oh oui, mais faites apporter une infusion, il me semble vous avoir entendu dire que l’heure du thé était sacrée.
Je ris et je m’échappai pour donner l’ordre à la cuisinière de nous servir le thé. Je lui narrai ensuite les tracas qui m’assommaient depuis que nous étions allées le chercher sa mère et moi, à l’hôpital. Il réfléchit, il me posa quelques questions, il prit un temps fou à me titiller jusqu’au plus profond de mes entrailles pour connaître le fond de mes répulsions et de mes angoisses. À la fin de cette profonde discussion, je lui mis la main sur son bras en lui disant :
- Eh bien, voilà un métier dont les yeux n’ont aucun rôle, que du contraire ! Vous pourriez devenir, conseiller des pauvres petites chéries !
Il attrapa ma main et la retint quelques secondes en la caressant du bout du pouce :
- Vous êtes loin d’être une pauvre petite chérie, mais vous êtes bien rancunière ! M’en voulez-vous encore autant pour cette petite algarade ?
- Non. Pour tout vous dire, depuis que je suis allée vous chercher dans votre ambulance, je me trouve, en effet,être une pauvre petite chérie. Je m’en excuse.
- Il n’y a pas de quoi. Vous m’avez rappelé que le monde ne tournait pas autour de moi. Cela m’a fait du bien. Vous parlez allemand ?
- Grand-Dieu, non ! m’écriai-je.
Valentin rit.
- Ce n’est pas la langue du diable ! Ce n’est pas parce qu’un Guillaume entre en guerre que tous les Allemands sont des terroristes ou des bêtes assoiffées de sang.
- Mais enfin Valentin ! vous étiez à la guerre, comment pouvez-vous pactiser avec l’ennemi ?
- Le véritable ennemi est celui qui décide, non celui qui exécute, croyez-moi. Les soldats allemands sont aussi mal en point que nous. Un jour, je me suis retrouvé face à un Boch. Nous rampions tous les deux dans la boue à la recherche de notre unité. Nous avions perdu l’un et l’autre le sens de la bataille, nous ne pouvions pas dire dans quel sens il fallait se retirer. L’homme devant moi était aussi terrorisé que moi ; nous nous sommes regardés pendant au moins une minute sans rien faire. Je lui ai parlé en allemand, il m’a répondu en français. Nous nous sommes mutuellement orientés puis, nous nous sommes quittés sans nous tuer en pensant qu’on aurait pu, voire qu’on aurait dû, le faire et surtout qu’on le fera, sans doute, lors de la charge suivante. Églantine, je vous choque peut-être, mais je vous jure que les gars qui sont dans la tranchée d’en face sont exactement dans le même cas que nous. Ils ont les mêmes corvées, ils mangent la même chose et les rats qui grouillent à leurs pieds ne parlent ni français ni allemand.
Les propos de Valentin me trottèrent en tête pendant plusieurs jours. Je n’osais pas lui en reparler, même si l’envie m’en brûlait parce que j’avais peur qu’il m’avoue qu’il ne ressentait aucun patriotisme. Il y revint lui-même un dimanche matin, alors que tous allait à l’église, sauf lui - il ne pouvait plus croire en un dieu qui laissait mourir ses ouailles par milliers - et moi qui avais adopté la religion de ma mère depuis quelques années.
- J’ai repensé à notre conversation, me dit-il, j’espère que je ne vous ai pas choquée.
- Non répondis-je, cependant, je n’y suis pas indifférente. Je vous trouve très osé, peut-être un brin provocateur.
- Provocateur ? dit-il avec un grand sourire. Est-ce de la provocation que de dire que tous les êtres sont égaux ?
- Vous n’avez pas dit cela ! m’écrirai-je. Vous avez dit que les Allemands étaient tout aussi victimes que vous. Vous oubliez que c’est eux qui ont déclaré la guerre !
- Ce n’est pas le soldat que je dois tuer qui l’a décidé mais Guillaume II ! Celui qui partage ma boue mes puces et mes poux n’a pas vraiment le choix : il tue pour ne pas être tué. Églantine, c’est épouvantable, on est en train de créer une génération de fous, je vous promets que personne n’en ressortira indemne. Je ne veux plus être un instrument de mort, je veux être un instrument de paix. Et cette paix, je ne l’imagine que si les deux camps s’en repartent sans compter les morts mais en comptant les vivants. Que le trésor de guerre soit nul qu’il n’y ait aucun vainqueur, aucun perdant.
- C’est totalement impensable ! Vous demanderiez à ceux qui ont perdu un frère, un mari ou au père de ne pas se révolter contre ceux qui ont tué leur proche ? Je me demande ce que vous leur direz !
- Je sais, dit-il les yeux perdus dans ses brumes. Je ne le sais que trop bien. Nous ignorons tous les deux qui va gagner mais je vous jure qu’à la fin des combats, dans les deux camps, on déversera tant de rancœur et d’amertume qu’on provoquera d’une manière ou d’une autre, le conflit suivant. Pour ma part, je bénis cette cécité, elle me dispense de tuer mes semblables.
- Je ne peux pas entendre ça, Valentin ! Ce sont vos ennemis ! Un point c’est tout. De plus vous devriez recouvrer la vue d’ici un mois ou deux.
- Non, me dit-il en me prenant le bras brutalement. Non, Églantine, ce sont mes semblables. Vous qui vous destinez à la médecine, vous savez parfaitement que sous nos uniformes, nos corps répandent la même odeur, contiennent les mêmes viscères, se protègent des mêmes peurs. Vous croyez vraiment que l’Allemand qui a tué votre grand père était un monstre sanguinaire ? Pensez-vous réellement que si aucune propagande ne lui avait bourré le crâne sur l’atrocité des Belges, il aurait tiré à bout portant sur un vieillard ? Réfléchissez, Églantine, je sais qu’au fond de votre cœur vous connaissez la réponse. Vous m’avez déjà confié que vous n’aviez plus peur de l’officier allemand dans le fond de votre cave et que, même, vous l’appeliez par son prénom.
- Ce n’était pas lui qui avait tiré sur mon grand-père. Celui-là m’avait sauvé de l’exécution, rectifiai-je en me rendant compte que j’ajoutais de l’eau à son moulin.
- Eh bien, voilà encore une preuve de plus ! Les bons ne se trouvent pas toujours du même côté !
Je restais sans voix. Je savais qu’il avait raison, mais comment pouvais-je accepter que ceux qui avaient brisé sa vie en le privant définitivement de vue pouvaient en sortir en toute impunité ? Le temps coula dans cette petite méditation. Valentin rit doucement :
- Vous voyez, dit-il sur un ton plus doux, je ne vais pas à la messe mais je vous prêche un sermon bien plus catholique que ce qui s’y formule. Jésus n’a-t-il pas dit qu’il fallait s’aimer les uns les autres et pardonner à ses propres bourreaux ? Et le pire dans tout cela, c’est que je déteste la morale !
Il n’avait pas lâché mon bras, il caressait doucement ma main.
- Eh bien voilà, dis-je, vous pourrez vous faire curé ! Je ne pense pas que vous ayez besoin de vos yeux.
- Oh ça, jamais. J’ai besoin d’une femme à mes côtés et je n’ai pas envie d’avoir rien que des grenouilles de bénitiers, moustachues et poilues.
Nous restâmes dans le silence. Il ne m’avait pas lâché la main et je ne la retirais pas non plus. Il la pressa un peu plus fort et dit :
- Je vous prie de garder cela pour vous. Si Mère apprenait le fond de ma pensée, je crois qu’elle aurait une crise cardiaque.
- Certainement !
- Vous souvenez-vous que je vous aie demandé si vous parliez allemand ?
- Oui, je n’en suis plus offusquée.
- Bien ! s’exclama-t-il avec bonne humeur. Allez me chercher le livre dont le titre est Die Philosophie der Freiheit, de Rudolf Steiner ; il se trouve dans ma bibliothèque derrière mes livres d’image.
- Ah, c’est pour cela que vous ne vouliez plus que j’approche votre bibliothèque ? Vous cachiez des livres allemands ?
- Oui ! j’ai peur que ma mère les brûle. S’il vous plait, ne le dites à personne, il n’est pas bon « pactiser », comme vous le disiez, avec l’ennemi.
- Mais ce n’est pas « pactiser » que d’avoir quelques références, ce n’est pas cela que je voulais dire.
- Certes, mais dépêchez-vous. La messe ne nous laisse plus beaucoup de temps.
Quand j’allai dans sa bibliothèque, je m’aperçus qu’il avait une collection entière de livres dans la langue de Goethe. Je ne comprenais rien au titre mais j’étais tellement fascinée par l’ensemble de cette bibliothèque secrète, que je laissai le temps s’écouler sans m’en rendre compte. J’entendis tout à coup la famille revenir de la messe, je sortis sur la pointe des pieds et sans le livre attendu dont je ne me souvenais déjà plus du titre.
Valentin ne s’offusqua pas quand je lui glissai que je ne me souvenais plus du titre.
- De toute façon, c’est trop tard ! Nous verrons cela dès que nous aurons encore un moment à nous.

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