La charité, ma petite chérie !
Du temps, nous en eûmes plus que de raison. Chaque jour, après mes cours qui me prenaient de moins en moins de temps car plusieurs professeurs étaient en renfort dans les hôpitaux de la guerre, je prenais un des livres allemands et, caché sous la jaquette d’un livre français, nous nous installions dans le parc où j’appris l’allemand, à force de lire la langue.
Tante Marguerite voyait d’un très bon œil notre relation qui s’étendait du rire aux confidences, des soins aux promenades dans le parc. Elle pensait, à juste titre d’ailleurs, qu’une liaison plus sérieuse s’installait et elle ne désespérait pas nous marier.
Après deux mois, Valentin aurait dû retrouver la vue. Il n’en fut rien. Les médecins ne comprenaient pas vraiment pourquoi. Il lui firent faire beaucoup d’examens. Il pensèrent, à ma grande stupéfaction, que Valentin simulait une cécité pour ne pas repartir au front. Il est vrai qu’on aurait pu croire que Valentin n’était pas aveugle. Il avait le regard effrayé vers un lieu indistinct, comme s’il était encore sur un champ de bataille. Mais imaginer qu’il refusait de servir la France était un affront à la famille et au soldat. Il dût partir en observation dans un hôpital militaire.
À la demande de tante Marguerite, j’allai lui rendre visite. Je ne m’y rendis pas de gaité de cœur. J’avais atrocement peur de revenir à ce que j’avais vu lorsqu’on était allée le chercher. Il n’en était rien. Nous n’étions pas sur le front et la plupart des soldats quoique salement amochés n’étaient pas en train d’agoniser. Je traversai la salle sous les regards curieux et sous quelques commentaires déplacés. J’arrivai à son lit, rouge pivoine. Quand les soldats s’aperçurent que la visite était pour le capitaine, ils se turent et semblèrent regretter leurs paroles grivoises.
Valentin était allongé sur son lit, les yeux perdus dans le grand mur blanc devant lui. Je posai une main sur la sienne :
- Bonjour Valentin, c’est Églantine.
- Églantine ! dit-il en s’agrippant à ma main. Je ne m’imaginais pas que les propos salaces de ces pauvres soldats vous étaient destinés !
- En effet, murmurai-je.
- Vous devez être rouge écrevisse.
- En effet, répétai-je.
Valentin rit doucement. Il continuait à regarder le mur mais il semblait très heureux de ma visite. Je l’observai. Il avait le teint frais. Les tics étaient plus nombreux que jamais. Il paraissait terrorisé. Je fus légèrement étonnée de constater une petite brûlure sur son front. Je me penchai pour l’observer, Valentin ne broncha pas jusqu’à ce que mon souffle lui caresse le visage. Je touchai la brûlure, il sourit.
- Ils ont approché une flamme de mon œil pour voir si je ne simulais pas. Ils ne se sont aperçus que trop tard qu’ils étaient en train de me brûler les sourcils !
- Mais quelle horreur !
- Oh, il y a pire, il y a une semaine, on m’a dit d’aller tout droit en longeant le mur, pour aller aux sanitaires. Je me suis vautré dans les escaliers et je me suis cassé trois doigts.
- C’est une honte ! m’écriai-je.
- Calmez-vous Églantine, depuis, ils me foutent la paix.
- Non, je ne me calme pas ! je suis écœurée par cette manière d’agir ! Où est ce bourreau ?
- Derrière vous, ma petite dame, déclara une voix derrière moi.
Je me tournai vivement et je dévisageai un instant l’homme en blouse blanche qui me toisait. À l’évidence, il était trop vieux pour être sur le front, mais pas assez pour quitter l’hôpital. Il me jaugeait derrière ses lunettes de presbyte avec un petit air pincé.
- Vous me considérez donc comme un bourreau d’avoir tenté d’aider votre fiancé à recouvrer la vue...
- Je ne crois pas que ce soit en le poussant dans les escaliers ou en lui brûlant les sourcils qu’on arrive à guérir unecécité.
- Vous voyez les soldats autour de vous ? Aucun n’est véritablement malade ou blessé. Ce sont des pithiatiques, des simulateurs… Qui me dit que votre fiancé n’est pas en train de feindre ? Un spécialiste de l’œil l’a examiné : son œil est intact, la pupille réagit à la lumière, la cornée n’a aucun décollement qui pourrait expliquer son handicap. La seule explication possible est qu’il y ait eu une lésion sur le nerf optique, or il n’a aucun traumatisme crânien. Nous n’allions pas l’opérer pour voir si ce fameux nerf est brisé, donc nous avons vérifiéles faits par d’autres moyens. Mais je venais justement dire au capitaine, qu’il pouvait rentrer chez lui ; il est réformé provisoirement.
- Provisoirement ! ricanai-je, quand donc aurez-vous besoin d’aveugle au combat ?
L’homme soupira bruyamment et crissa :
- Vous ne comprenez pas que des gars comme lui pourraient recouvrer la vue, rien que parce que leurs peurs ont disparu ? Si c’est le cas, d’ici trois mois, il n’y a aucune raison que votre fiancé ne retourne pas au combat, aider ses camarades à vaincre l’ennemi. Nous avons besoin de forces vives et votre fiancé est bâti comme un lion.
Je regardai un instant Valentin. Il était aussi blanc que ses draps. Ses lèvres pincées, son regard perdu me firent pitié.
- Je doute sincèrement qu’on puisse jouer la comédie d’une manière si persistante ! Ma sœur est aveugle et je décèle les mêmes comportements chez l’un comme chez l’autre. Comment osez-vous porter un jugement pareil !
Valentin se leva et se mit au garde à vous devant son lit. Forcément, il n’était pas face au docteur, mais il semblait le penser.
- Colonel, j’espère que votre diagnostic est juste et que d’ici les trois mois, je pourrai retourner au front. Je m’y battrai le cœur vaillant, jusqu’à ce que mort s’en suivent, comme je l’ai fait depuis le début de la guerre.
Il prit alors le bras du docteur et murmura, sur le ton de la confidence :
- Venez ma fiancée, le colonel n’est pas un mauvais bougre ; même si vous n’appréciez pas ses méthodes, il ne fait que son travail.
Le médecin se dégagea sèchement, fit demi-tour et quitta la salle d’un pas autoritaire. Quelques malades qui avaient suivi la scène riaient sous leurs draps.
Je revins à la maison, accompagné de Valentin. Sa mère était aux anges, elle me pria de raconter comment j’avais réussi à le libérer. Quand je lui relatai ma conversation avec ce docteur, elle me déclara :
- Encore des ânes ! ma chère Églantine, il est grand temps que vous deveniez médecin pour palier à leurs bêtises !
Sans répondre, je regardai au loin, dans le parc, Valentin qui racontait une histoire à son plus jeune frère. Se pouvait-il que sa cécité était provisoire ?
Je détournai les yeux et vit que Tante Marguerite me fixait d’un œil attendri. Je devinai tout de suite qu’elle envisageait la suite de ma vie au bras de son fils ainé et j’en fus terriblement mal à l’aise. J’étais très loin de me soucier de mariage et Valentin n'était surement pas envisageable. Je lui souris gauchement et me retirai avant qu’elle m’encourage dans cette voie.
Il y avait parmi mes professeurs, un neurologue, le docteur Delrée, avec qui je m’entendais très bien. Il était un des seuls à me considérer à égalité avec les autres étudiants masculins. J’étais la seule femme de mon cours, trois autres étaient inscrites dans les classes inférieures.
Je lui parlai du cas de Valentin et de ses compagnons de chambrées. Delrée me confirma qu’on voyait beaucoup de soldats qui revenaient de la guerre avec des maux dont on ne comprenait pas l’origine (si ce n’est la guerre) et qu’on pouvait prendre pour des simulations. Cependant, à son humble avis, il n’en était rien. C’était pour lui une réaction de survie face à un trop grand choc émotionnel. Il me parla d’un hôpital à Tour où ce genre de cas étaient traités. Il devait assister à une démonstration, il me proposa d’aller avec lui. J’acceptai d’emblée.
Très excitée, je relatai ma conversation à Valentin. Il me répondit sur un ton glacial :
- Je ne me souviens pas vous avoir demandé de vous pencher sur mon cas.
Je reçus la remarque comme une douche froide. Je répondis moins assurée :
- Certes, mais ne seriez-vous pas heureux de retrouver la vue ?
- La question n’est pas là ; je ne veux pas que vous vous mêliez de mes affaires. Je crois avoir déjà été assez clair sur cette question.
- Je vous signale que je fais des études de médecine et que, dans ce cadre, il est dans mon devoir de soigner tout ce qui peut être soigné.
Valentin crispait ses mains sur le pommeau de sa canne. Il fut secoué par un épouvantable tic qui lui défigura la tête puis il grinça :
- Vous ne voulez pas être médecin, vous êtes dégoûtée par la mort. Certes, si votre jeu est de jouer docteur avec des pauvres bougres qui ne vous demandent rien, c’est une solution pour pratiquer la médecine sans avoir de responsabilité sur la guérison. Pour ma part, vous allez me foutre la paix. Restez la petite chérie tranquille qui lit des livres au grand estropié, c’est tout ce que je vous demande.
J’étais soufflée, brisée, à la fois vexée et furieuse. Je me levai, le toisai et répondis :
- Je ne suis pas votre dame de compagnie. Et, puisque vous êtes si heureux d’être aveugle, débrouillez-vous tout seul !
Je le laissai au fond du parc et je me retirai dans la bibliothèque et je pleurai de rage. Valentin me scandalisait.
Au dîner, Tante Marguerite nous trouvait particulièrement silencieux. J’étais entourée par deux des deux garçons qui étaient en âge de manger avec nous, les deux autres étaient en face de moi.
Valentin était à un bout de la table, Tante Marguerite à l’autre. Elle animait la conversation autour de ce qui se passait en ville. Par manque de répondant, elle se tut, puis demanda :
- Vous n’êtes pas bien bavard, Valentin. Auriez-vous pris froid?
Tante marguerite passa son regard de moi à lui et comprit directement que nous nous étions disputés. Elle soupira et continua la conversation sans plus y prêter attention.
Notre dispute dura une semaine. Lorsque je rentrais de la faculté, je me mettais directement à la révision de mes cours et je ne passais plus des heures à converser avec Valentin. Nos discussions me manquaient, mais elles créaient un vide encore plus grand à Valentin qui n’avait pas d’autres occupations que ces moment-là. Un jour, je l’entendis arriver. J’étais encore très en colère. Je ne voulais pas lui parler mais il était trop proche pour que je quitte la bibliothèque sans le croiser dans le couloir. Je décidai de ne rien dire et de ne pas bouger.
- Églantine ? dit-il.
Je ne répondis pas. Il attendit une minute puis dit :
- Églantine, je sais que vous êtes là, votre parfum vous trahit.
Comme je restais silencieuse, il avança au centre de la pièce et appuyé sur sa canne, il attendit que je fasse le moindre mouvement qui trahirait ma présence. Je le fixais sans bouger. J’étais très forte à ce jeu, on y jouait souvent avec Victoria. Dans la cadre présent, ma rage était loin d’être tombée, je regardais froidement cet homme pitoyable cherchant l’endroit où je me terrais.
- Églantine, je sais comment on soigne les pithiatiques. C’est de la torture et cela ne sert à rien. Vous l’avez vu à l’hôpital. Je ne comprends pas pourquoi vous vous obstinez dans cette direction. J’ai besoin de vous. Vos conversations me manquent, n’avez-vous pas un peu de pitié pour moi ?
Je me levai en une fois. Il tourna la tête vers le bruit du froufrou de ma robe et il me sourit doucement.
- Je savais que je pouvais compter sur votre compassion, murmura-t-il alors que je m’approchais de lui.
Je grinçai :
- Je ne suis pas bonne sœur. Ma compassion va à ceux qui la méritent. Vous, vous n’attendez que de la charité. Ne comptez pas sur moi pour ça !
- Églantine ! murmura-t-il en me prenant le poignet.
Tout à coup, j’eus une idée, bien peu charitable, mais que je me décidai à mettre en œuvre sur le champ.
- Vous voulez de la charité ? Très bien ! Rendez-vous demain dans le parc, je vous traiterai comme tel !
Et je quittai la pièce, un petit sourire aux lèvres. Je l’entendis soupirer et dire qu’il préférait la charité à l’indifférence dans laquelle je le plongeais. Je n’y pris garde, j’avais déjà mon plan en tête.
Le lendemain, j’allai au couvent des dominicaines, à un pâté de maisons de chez nous. J’expliquai qu’un pauvre soldat aveugle se morfondait à deux pas de chez elles et que si l’une d’elle pouvait lui faire la lecture quelques heures par-ci par-là, ce seraient à coup sûr, un baume sur son cœur. Elles faillirent me remballer car leurs activités multiples et urgentes en ces temps de guerre ne leur permettaient pas de libérer une des leurs pour un cas unique, quand une toute vieille nonette, manifestement trop vieille pour participer à leurs charges, se proposa.
Bien que je trouvasse que les propos de Valentin lui valaient une réponse de la sorte, j’étais assez honteuse d’emmener une vieille nonette sur le chemin de ma petite vengeance. Sur le chemin qui nous menait à la maison, je lui avouai que le soldat était toujours d’humeur acariâtre et qu’elle ne devrait pas se formaliser s’il l’envoyait sur les roses. Elle était tellement heureuse de quitter son couvent pour quelques heures, que même si le malade étaient enragé elle s’y rendrait à cœur joie, me confia-t-elle. Quand je lui dévoilai que Valentin était féru de philosophie et qu’il avait des idées étranges, elle fendit sa figure toute fripée d’un large sourire. Elle m’expliqua qu’elle-même était également très attirée par les différents penseurs et qu’elle avait lu tout ce que leur bibliothèque contenait.
- Ne vous inquiétez pas, me dit-elle. Je m’entendrai bien avec ce pauvre homme. Nous aurons beaucoup à discourir.
Je n’en étais pas si persuadée, mais je me sentis moins coupable de profiter de la vieille femme pour répondre à l’attaque de Valentin. Celui-ci était sur son banc habituel, dans le parc, le regard dans le vague. Il m’attendait avec impatience. Je tentai de calquer mes pas sur ceux de la vieille dame, pour qu’il ne puisse pas imaginer que nous étions deux. Ceux-ci étaient légèrement traînants et Valentin tendit l’oreille.
- Qui est là ? demanda-t-il.
- La charité ! lui répondis-je.
- Ahh Églantine ! Pourquoi traînez-vous les pieds autant ? Je suis content que vous soyez venue...
- Poussez-vous ! le coupai-je.
Valentin se recula jusqu’au bout du banc avec un petit sourire soulagé. J’aidai la vieille femme à s’asseoir, puis je déclarai :
- Valentin, je vous présente sœur Albert. Sœur Albert Voici le capitaine Loquet. Sœur Albert est prête à lire quelques lignes par jours, mais pas trop, parce que ses yeux larmoient facilement. Par contre, vous pourrez discuter avec elle sur tous vos sujets de prédilection.
La mâchoire de Valentin s’affaissa légèrement et je le vis passer par toutes les couleurs. Après la surprise passée, bon joueur, il salua ma réplique avec un petit sourire crispé et s’adressa directement à la nonette :
- Vous connaissez Darwin, Steiner ou Marx ?
Bien entendu ! Par où voulez-vous qu’on commence

Annotations
Versions