La simulation, ma prison

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Cahier de Valentin

Est-ce qu’on ne peut pas revenir en arrière ?

Dois-je perdre définitivement Églantine pour quelques mots lâchés dans un moment de colère ? Comment reprendre contact avec une personne qui me bat froid depuis lors ?

Je l’aime.

Je l’aime et ce n’est que maintenant qu’elle ne veut plus me parler que je m’en rends compte. Je m’en veux terriblement mais cela ne changera rien, ce que je lui ai sorti, je ne peux pas l’effacer.

On dit qu’il n’y a que l’écrit qui reste, eh bien, c’est faux.

Quand on poignarde avec des paroles, celles-ci suintent dans le cœur bien plus longtemps que je ne l’aurais cru.  Je n’arrive pas à me dédire, à soigner ses blessures morales. D’ailleurs, elle ne m’en laisse pas l’occasion.

Ô Églantine ! Bon Dieu ! pourquoi ne pas me laisser une chance ?

Voilà les quelques phrases que je me rabâche depuis lors. Je n’ai plus écrit dans mon journal depuis que je suis rentré du front, pour ne pas me laisser surprendre à cette activité que je ne pourrais pas effectuer en étant aveugle.

Je me ronge de devoir lui mentir, de tenir tête à ce subterfuge pour ne pas retourner au front.

Je me sens lâche, imposteur, coincé dans une voie sans autre issue que jouer ce jeu jusqu’à ma mort au risque de perdre ceux que j’aime, ceux qui m’aiment quand ils découvriront la vérité. Et plus je persiste dans mon jeu stupide, plus je m’enfonce dans ce gouffre. Je suis foutu.

J’en pleure tous les soirs. Je sanglote sans pouvoir sortir de cette ornière et peut-être est-ce tout simplement la mort qui m’en délivrera.

Tout a commencé à la sortie de cette bataille où j’ai chargé tête baissée, pour ne plus sentir les horreurs du combat. Certes, c’était un acte suicidaire mais l’ordre donné par mon capitaine l’était tout autant.

Je devais lancer mes soldats à la boucherie, alors qu’on savait pertinemment que cette charge était perdue d’avance. J’étais véritablement prêt à me tuer ; j’avais la force et le désespoir de commettre cet acte, pour ne plus envoyer mes hommes à la mort. Cette manière de me suicider ne plongerait pas ma famille dans l’opprobre. Je me tuais, je sauvais les hommes, ma mère en recevrait les honneurs et moi, je quitterais le champ de bataille pour toujours.

Quand la charge a commencé, j’ai ordonné à mes hommes de rester à couvert jusqu’à mon retour. Je me suis faufilé, je devais bourrer d’explosif le début d’un petit ravin que les Allemands devaient franchir s’ils chargeaient vers nous. Je menai ma mission en déposant au fur et à mesure les charges, en me demandant quand les Bosch tireraient sur moi, pour s’offrir un magnifique feu d’artifice. Ils m’ont laissé tout déposer. Était-ce parce qu’ils étaient trop crevés ou parce qu’ils étaient aussi las que nous d’avoir à supporter des ordres suicidaires ? J’en étais presque déçu. Je n’arriverais sans doute pas à me faire tuer.

Tout à coup, un ordre en allemand a été donné comme si leur supérieur avait été déjeuner et, qu’une fois de retour, il réprimandait ceux qui veillaient en première ligne. Un ou deux coups de fusil ont éclaté et je me suis mis à découvert pour courir vers notre tranchée.

Un coup de fusil a enclenché la dynamite qui dans une longue pétarade m’a protégé des tirs allemands mais m’a complètement assommé. C’est un de mes subordonnés qui a tiré sur l’explosif pour me protéger. Celui-là même a ensuite rampé jusqu’à moi et m’a tiré hors d’atteinte.

Tout a été très vite. C’était étrange, c’est comme si tout à coup on soufflait sur une bougie et qu’on se retrouvait dans l’obscurité complète, le silence et le froid d’une église. Je volais au-dessus du champ de bataille ; les tirs des deux camps avaient repris. Je sentais quelques soldats qui me frôlaient comme une caresse avant de s’envoler vers le néant. Ce n’est qu’alors, que je me suis dit « eh bien voilà, c’est fait : je suis mort. C’est donc ça la mort ? J’aurais dû y penser plus tôt, ce n’est pas si désagréable ! » Je me souviens d’avoir ri de cette pensée, d’un petit rire doux, cristallin, légèrement moqueur sur mes convictions philosophiques.

Et puis, je me suis senti entraîné dans un tourbillon de noir.

Je me suis réveillé, un bandeau sur les yeux, j’entendis autour de moi, quelques cliquetis de vaisselle et de soin. D’une voix pâteuse, j’ai émis :

  • Où suis-je, donc ?

J’ai entendu qu’on s’agitait autour de moi, en une fois, une petite effervescence s’est créée.

  • Mon capitaine ? me dit la voix douce d’une infirmière.
  • Je ne suis pas capitaine, murmurai-je, je suis le lieutenant Loquet...
  • Non, me répondit la voix, après l’acte de bravoure que vous avez effectué sur le front, on vous a nommé Capitaine à titre posthume.
  • Posthume ? Je suis donc mort ?
  • On vous croyait mort, mais vous ne l’étiez pas vraiment.

J’appris qu’on m’avait promu capitaine pour encourager les hommes sur le front à avoir autant de bravoure d’imbécillité que moi. J’avais trois côtes cassées, ma vue m’était momentanément ôtée, par les éclats d’obus et la trop grande lumière que j’avais subie. Mais d’après les médecins, elle reviendrait par bribes. Cela durerait quelques temps, mais je recouvrerais la vue, tout en étant très sensible à la lumière. Je fus renvoyé dans mon foyer, en attendant que ma vue guérisse.

C’est alors que j’ai pris la ferme résolution que je ne retrouverais pas mes yeux, tant que la guerre sévirait. Je me suis entraîné minutieusement à ne pas voir. J’ai pris un soin démesuré à garder mes réflexes d’aveugle alors que mes yeux me revenaient petit à petit.

Sans le vouloir, Églantine m’y a aidé. Elle m’a gentiment appris à me débrouiller sans la vue, et j’ai appris à fixer un point sans le voir, à perdre le réflexe de regarder les personnes pour fixer un point juste derrière eux.

Puis les médecins sont revenus, étonnés par mon manque de progrès alors que mes pupilles réagissaient à la lumière. Je me suis aperçu trop tard que j’aurais dû simuler une trop mauvaise vue pour les combats plutôt que la cécité absolue. Ils m’emmenèrent dans leur clinique pour fous.

Des fous, nous étions deux dizaines dans la chambrée et une bonne cinquantaine dans l’hôpital. Je ne sais combien étaient comme moi, à simuler plutôt qu’à subir les affres d’une guerre trop atroce.

Mes compagnons de chambrée avaient l’un une jambe à angle droit, l’autre un dos tordu, le troisième, les mains définitivement fermées... mais aucun traumatisme clinique, si ce n’est une trop grande peur de retourner au front. J’étais loin d’être le seul à hurler pendant la nuit. Certains même urinaient dans leur draps et se faisaient réprimander comme des enfants par les infirmières. Il nous fallait une bonne dose de somnifère pour nous permettre de dormir, sans nous réveiller trempés de sueur, à quatre pattes en tenant notre oreiller convulsivement.

Personne ne comprend que ces pithiatiques sont loin d’être des simulateurs. Ils sont tout aussi victimes que les soldats mutilés par un obus. Ici, ils ont perdu non pas un membre mais la raison. J’ai passé quinze jours à me faire insulter, torturer. Quinze jours où j’ai pu me rendre compte que les malheurs de la guerre allaient perdurer bien au-delà des souffrances physiques pour la plupart d’entre nous. 

La scène qu’Églantine a joué à l’hôpital était la bienvenue parce qu’elle est la seule à avoir pris notre défense. D’autre part, elle a failli tout gâcher par trop de véhémence auprès de ce médecin. J’ai craint qu’en parlant de sa sœur aveugle, elle mette la puce à l’oreille du médecin chef et qu’il comprenne que je simulais.

Et nous voilà : elle fâchée et moi coincé dans mes mensonges. Je ne pourrai jamais lui avouer ma couardise. Elle est tellement sûre de ma bonne foi, elle est tellement persuadée de parler à un héros de guerre, que je ne peux faire marche arrière sans la décevoir au point de la perdre.

Je ne pourrai jamais revivre en voyant parce que je ne peux plus décevoir les miens. Je me sens prisonnier de mes mensonges, j’ai l’impression d’être dans une camion d’explosifs qui s’élancera sur les miens si je lâche le frein.

En réponse à mon refus et aux inepties que je lui ai lancées, Églantine m’a imposé cette nonette. C’est une excellente riposte. Une fois la surprise passée, j’aurais bien éclaté de rire, tant elle a répliqué à mes propos avec justesse et humour.

Depuis, sœur Albert vient tous les après-midis. Je crois qu’Églantine a cru que je la renverrais aussitôt mais la bonne sœur al’esprit vif et une ouverture d’esprit que je n’aurais pas cru imaginable chez une nonette. Cela me plait. Nos conversations sont passionnantes et dépourvues de presque tous les tabous.

Depuis, Églantine s’est tout simplement retirée de ma vie. Je l’entends rentrer des cours, parler avec mes frères, les consoler ou les gronder. Je l’entends rire avec Mère, je la sens parfois tout près de moi, elle me frôle quand nous nous mettons à table ou quand je demande à sœur Albert de nous promener dans le jardin. Mais plus jamais, elle ne m’adresse la parole et j’en souffre.

Il y a quelques jours, alors que j’étais en pleine discussion avec sœur Albert, je me suis arrêté de parler parce que je l’ai entendue rentrer. J’espère toujours qu’elle viendra me saluer mais non, elle était déjà en pleine discussion avec mes petits frères.

  • Vous brûlez, n’est-ce pas ? m’a demandé sœur Albert.
  • Je brûle ?
  • Vous brûlez d’amour, mais vous ne vous sentez pas être à la hauteur de cette femme, je me trompe ?
  • Certes non.
  • Qu’attendez-vous pour faire le premier pas ?
  • Mes yeux ! lui ai-je répondu un peu sèchement. Comment voulez-vous que cette femme soit amoureuse d’un homme aveugle ?
  • Ils ne sont pas de verre, ils sont même ouverts, murmura-t-elle.

Je restai muet avec une solide crainte qui me remplit le ventre et accéléra mes battements de cœur.

  • Vous simulez, capitaine, je l’ai remarqué quand vous me donnez le bras, ajouta-t-elle tout doucement, mais je ne vous dénoncerai pas.

Je n’arrivais pas à reprendre pied, mon regard tout doucement vers elle. C’était la première fois que je la voyais. Elle ne devait pas dépasser le mètre cinquante, sa figure était aussi frippée qu’une vieille pomme, mais le regard sagace qu’elle me lançait démentait largement les affres de du temps.  Elle me souriait en penchant la tête.

  • Dans les conversations que nous avons eues, je vous suis totalement dans votre envie de voir les responsables au combat et les soldats des deux camps rentrer dans leur foyer. Vous m’avez convaincue que les victimes des deux camps fomenterontde nouveaux conflits parce que ce qui se passe sur le front est intolérable. Je comprends aisément que vous trompiez l’armée mais ne vous trompez pas de vie. Votre vie est à côté de cette jeune femme, pas à côté d’une personne charitable qui, certes, aime discuter avec vous, mais qui approche furieusement de ces quatre-vingt-dix ans.
  • Un lâche qui vit avec une héroïne de guerre, c’est incompatible !
  • Vous n’êtes pas lâche. Vous avez sauvé la vie de quatre hommes en les sommant de rester à couvert. Mais ce n’est pas de cela que nous parlions, Valentin. Votre femme est là et vous êtes en train de passer à côté d’elle.

Je savais qu’elle avait raison mais elle ne me donnait aucune piste pour quitter ma cécité sans me dédire complètement.

  • Elle a appris qu’on guérissait les pithiatiques à Tour, elle voudrait que j’y aille, lui avouais-je, découragé. Je ne peux pas. Je sais comment on y soigne. Cela ressemble plus à de la torture qu’à une thérapie. Je n’en ai plus la force.

Je lui ai raconté comment on nous avait traités à l’hôpital militaire et les pauvres diables qui en sortaient debout physiquementmais déjà morts car une fois sur le champs de bataille, ils n’étaient plus à même de prendre un fusil et même de courir pour se protéger. Compatissante, sœur Albert hochait la tête tout au long de l’explication et même longtemps après que je me sois tu, comme pour ordonner les éléments que je lui avais fournis.

  • Mais elle va d’abord aller voir à Tour avant de vous le proposer, n’est-ce pas ? me dit-elle.
  • Oui, elle y sera la semaine prochaine.
  • Elle ne vous y emmènera pas, a-t-elle déterminé fermement.

Tandis que je la regardais avec un brin de scepticisme, elle a continué son raisonnement :

  • Vous venez de me raconter qu’elle vous avait défendu devant le médecin et qu’elle avait trouvé ce qu’on vous avait fait subir de honteux et dégradant. Quand elle verra de quoi est composé cette thérapie, elle prendra ses jambes à son cou. C’est évident !

C’était à mon tour d’hocher longuement la tête. Elle a sans doute raison mais si le médecin était persuasif ou si son professeur voulait faire ses propres expériences sur moi ? J’avais peur, je tremblais devant Églantine et sa volonté de me guérir.

  • L’amour ne peut reposer que sur la confiance, a persévéré la nonette, comme si elle entendait mes craintes.
  • Je fais entièrement confiance à Églantine pour ce qui est de vouloir coûte que coûte me soigner ! ai-je répondu avec un petit sourire désabusé.
  • Dans ce cas, dites-lui la vérité ! Pourquoi avez-vous peur de sa réaction ? Ne m’avez-vous pas dit qu’elle adhérait à votre façon de voir la guerre ?
  • Certes, notez, je n’en suis même pas certain. Quand nous sommes ensemble, c’est moi qui parle le plus. Je suis bien trop peureux pour elle.
  • C’est une femme de caractère, certes. C’est grâce à cela, que nous parlons depuis des semaines ! Mais vous ne voyez pas ses yeux quand nous passons à côté d’elle : elle nous envie, elle aimerait bien revenir auprès de vous, mais sa fierté l’en empêche. Il faudra bien, qu’un de vous fasse le premier pas et, à mon avis, la balle est dans votre camp.

Sur ces belles paroles, sœur Albert s’est levée et je l’ai raccompagnée jusqu’à la porte.

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