La clairvoyante, aveuglée par un homme qui simulacre une cécité
Lundi 11 novembre, ma famille devait reprendre le train pour Reims. De là, une voiture les attendait pour traverser les lignes de front afin de retourner au château. Personne n’avait vraiment dormi et nos hôtes tentaient vaille que vaille de nous remettre d’aplomb après la terrible nouvelle du mariage de Violette. Pour finir, je fus bien heureuse qu’elle ne l’eût pas annoncé avant, cela aurait certainement terni leur voyage.
Dorothy et Olivier me firent promettre de voir quelles étaient réellement les intentions du futur époux, en lui demandant de faire une escale à Paris. Une fois à la gare, ma famille ne put prendre le train car tous ceux-ci étaient réquisitionnés, nous n’avons compris qu’à 11 heures que l’Armistice avait été signée. Décidément, nous étions en décalage avec tous les Parisiens : les intentions de mariage de Violette avaient terni la liesse qu’on aurait pu ressentir à l’annonce de la fin de la guerre. Dorothy et Olivier s’efforcèrent de ne plus y penser, pour faire bonne figure auprès de leurs hôtes.
Le mois suivant passa sans qu’on y prit garde. J’étais devenue l’assistante du docteur Delrée et cela me prenait bien plus de temps que les cours. Je rentrais chaque jour très tard et épuisée. Je n’eus pas beaucoup de temps à accorder à Valentin et surtout pas celui qu’il me réclamait pour le « libérer ». Je ne comprenais toujours pas où il voulait en venir et, j’avoue ne pas avoir cherché à ce qu’il s’explique tant cela me mettait mal à l’aise. Était-ce une proposition totalement malhonnête ? Voulait-il de moi sans nous marier ? Et si ce n’était pas le cas, qu’attendait-il de moi pour le libérer ? J’avais l’impression d’avoir un pouvoir sur lui, ce qu’en aucun cas, je ne désirais.
Cela me posa mille questions et un nombre deux fois supérieur de suppositions de réponses. Je réalisai que j’étais légèrement déçue par cette absence de proposition de mariage. Je l’aimais profondément, il me faisait rire et nous avions une telle complicité que je ne doutais pas que nous pouvions faire un mariage heureux.
Dans mon lit, j’y pensai souvent. C’est alors que je réalisai que je ne prévoyais plus quelques éléments de la vie quotidienne depuis longtemps. Madame Peeters m’avait prévenue que cela pouvait s’atténuer avec l’âge quitte à disparaître totalement pendant un certain temps et même de longues années. Je n’en éprouvais aucun regret, sauf pour le cas présent où j’aurais tant aimé savoir comment se terminerait mon histoire avec Valentin. Je décidai que s’il ne me demandait rien d’ici la fin de mon travail d’assistanat auprès du docteur Delrée, je retournerais en Belgique entamer véritablement ma vie et ma carrière.
Je ne pensais plus vraiment à la mission que mes parents m’avait confiée auprès d’Adrien. Je fus un peu surprise d’apprendre, par un courrier express, qu’il débarquerait à Paris, dans une dizaine de jours.
Depuis que nous avions eu la nouvelle, je me demandais comment je reconnaîtrais le prétendant de Violette. Je pestais sur ma sœur qui n’avait pas prévu de signe de reconnaissance. J’en fis part à Valentin qui s’amusa à me décrire l’individu de toutes sortes de manières.
- À force d’avoir vécu en Afrique, me dit-il, vous le reconnaîtrez facilement, il sera habillé en pagne ou alors, ilaura la couleur des « nègres[1] » ! Vous le verrez peut-être avec un chapeau colonial et un énorme fusil de chasse, à moins qu’il se promène tout simplement avec un éléphant sur l’épaule ! Pourquoi vos parents vous chargent-ils de cette mission ?
Je bénis le Ciel qui ne me vis pas à ce moment. Je ne désirais nullement lui confier ce don qui me faisait défaut actuellement, j’en avais relativement honte. Je bredouillai une réponse vague et j’entamai directement une longue discussion sur les éléments qui feraient d’un couple un mariage heureux.
- La complémentarité ! dit Valentin, comme votre sœur boîte, il faut que son compagnon l’accepte et ne la fasse pas courir !
- Comment savez-vous que ma sœur est boiteuse ?
Pris de court, Valentin se tut un moment. Puis il répondit :
- Le rythme, pardi ! son pas fait toc toctoc. Il faut aussi une grande complicité entre les deux, enchaîna-t-il. Il faut qu’ils puissent rire des mêmes choses, s’émerveiller des mêmes lieux, bref, tuer le lion à deux.
- La sincérité est l’élément le plus important, continuais-je. Il faut qu’ils puissent tout se dire, qu’ils ne se cachent aucun secret, qu’ils soient aussi nus qu’un nouveau-né l’un pour l’autre.
Valentin esquissa un sourire.
- Nus ? dit-il quelques peu goguenard.
Je devins rouge pivoine.
- Je parie que vous êtes aussi rouge que lorsque je vous parle d’un certain marquis !
- Valentin, c’était à prendre au sens littéral ! répondis-je très vite pour qu’il arrête ce genre de plaisanterie douteuse.
Je dissertai sur la nécessité de ne pas cacher un passé douloureux ou établir son amour sur un mensonge. Je prisl’exemple d’une amie de ma mère extrêmement jolie, mais qui était myope comme une taupe. Elle avait caché ce défaut à son fiancé parce que ses parents l’avaient toujours obligés à enlever ses lunettes devant les invités. L’homme l’épousa et elle mit six mois à dire à son mari qu’elle devait porter des lunettes et qu’elle éprouvait d’épouvantables maux de tête, ce qui la rendait terriblement irritable.
- Cette histoire est peu importante, concluais-je, le mari en rit et la femme se sentit aimée pour ce qu’elle était et non par sa beauté ! mais imaginez un instant que l’on cache quelque chose de plus fondamentale...
- Quoi par exemple ? demanda Valentin qui ne souriait plus du tout.
- Prenons le cas de cet homme dont vous m’avez parlé qui s’est fait passer pour son frère jumeau décédé pour être réformé parce que celui-ci avait eu la polio. Imaginez qu’il épouse une fille qui croit que son futur est le poliomyélitique, alors qu’en réalité, elle épouse un homme qui devrait être considéré comme un déserteur...
- Il n’est pas déserteur puisqu’il a été réformé.
- Vous comprenez très bien ce que je veux dire, il a profité de la mort de son frère pour ne pas faire la guerre !
- Moi je dis que cet homme a de la chance d’avoir eu un frère jumeau.
- Je ne dis pas le contraire mais le débat n’est pas là ! m’exclamai-je. Je ne voudrais pas d’un mari qui me trompe sur ce qu’il est !
Valentin resta silencieux. Je le vis reprendre certains tics en jouant avec le pommeau de sa canne. Il hochait la tête lentement. Pour ma part, je réalisais que mes paroles me concernaient plus que je ne voulais l’admettre. Le jour où je me déciderais à me marier, il faudrait que j’avoue à mon futur que j’avais ce don de guérisseuse ainsi que celui de prévoir quelques éléments de l’avenir. Je regardais Valentin.
Il avait le regard quelques part perdu dans les brumes de son passé. Oserais-je lui avouer tout ce que j’avais cachés soigneusement ? Sans le vouloir, il me fixa tout à coup. Il avait l’air désepéré, triste, incapable de continuer la conversation. Il prit une grande inspiration et dit :
- Églantine, que pensez-vous du frère qui s’est fait passer pour son jumeau afin d’éviter la guerre ?
Je ne comprenais pas pourquoi il entamait cette conversation et je n’étais pas très à l’aise sur ce terrain parce que je ne savais pas comment réagir entre l’éducation que j’avais reçue, qui me ferait dire que l’homme était un couard et un filou et ma pensée plus profonde qui pencherait plus vers une clémence et l’opportunité de ne pas se faire tuer. Tandis que j’hésitais à répondre, Armand, le plus jeune frère de Valentin nous interrompit pour me demander de l’aider dans ses tables de multiplication. Je pris la tangente et quittai Valentin avec le soulagement d’un écolier qui entend la sonnerie de la fin des cours.
Nous ne parlâmes plus jamais de ce que nous nous étions dit et même, je trouvais que Valentin semblait m’éviter ou s’éloigner de moi. J’en fus chagrine.
Cependant, il m’accompagna à la gare. Même s’il n’était d’aucun secours, il avait tenu à être présent. La gare débordait d’activité. Les soldats étaient démobilisés depuis quelques jours, ils rentraient en masse et des proches venaient voir si leur soldat dont il n’avait plus de nouvelles serait sur le quai. Heureusement, le train d’Adrien arrivait du sud et non de la ligne de front. Une fois la salle des guichets passée, notre quai était presque désert. Jusqu’au moment où le train arriva. De nombreux passagers descendirent. Je cherchai dans la foule, celui qui devait ressembler à un aventurier. Dans ma tête, je le voyais le teint hâlé, grand, une moustache imposante, des cheveux blonds en broussaille et, évidemment, vêtu de blanc, en tenue coloniale, puisque toute ma jeunesse avait été bercée, par ses exploits de chasse. Je tendais le cou, observais les voyageurs en éliminant ceux qui étaient trop guindés ou trop pâlot.
- Mademoiselle de Soignes ?
Je me tournai, un homme rondouillard, un peu plus petit que moi, la calvitie bien avancée. Il me regardait avec des yeux rieurs.
- Vous avez exactement la même réaction que votre sœur, quand nous nous sommes rencontrés la première fois. Olivier a dû me décrire comme un homme grand, moustachu, athlétique... J’en suis désolé ! Je me présente, Adrien Larmagnat.
- Très enchantée, Monsieur Larmagnat, bredouillai-je pas encore tout à fait remise de ma surprise.
- Tout le plaisir est pour moi !
Je me tournai vers Valentin. Il regardait fixement le bout du quai la mine terrifiée. Je lui pris le bras doucement, il sursauta.
- Je vous présente Monsieur Larmagnat, Valentin. Monsieur Larmagnat, voici Valentin Loquet, notre hôte.
Adrien Larmagnat tendit une main franche, en prononçant quelques mots de circonstance. Valentin tendit sa main, une dizaine de centimètres trop à gauche pour que les mains se touchent. Notre visiteur réagit directement en rattrapant le tir. Je proposai de sortir de la gare.
Valentin chercha mon bras et s’y accrocha. Je réalisai que c’était la première fois qu’il mettait un pied hors de chez lui. La gare prise d’assaut par des familles inquiètes n’était franchement pas l’endroit idéal pour commencer ce genre d’exercice. Nous traversâmes la salle des guichets en tâchant de ne pas se perdre de vue.
- Capitaine Loquet ! cria quelqu’un derrière nous.
Je sentis les doigts de Valentin se crisper dans mon bras.
- Poursuivons, voulez-vous, me murmura-t-il. Je n’ai aucune envie de parler à qui que ce soit aujourd’hui.
Hélas, l’homme plus agile que nous trois réunis, nous rattrapa et me barra le chemin.
- Capitaine, Dieu soit loué, vous êtes vivant !
- On ne peut rien vous cacher, dit Valentin entre ses dents. Veuillez-vous présenter, je vous prie ?
L’homme fut déconfit. Il répondit d’une voix désolée :
- Soldat Mailleul, de votre compagnie, vous ne vous souvenez pas de moi ?
- Mailleul ! Quelle bonne surprise, s’écria sans trop de conviction Valentin. Vous m’avez sauvé la vie, mais hélas pas la vue ! Veuillez m’excuser de ne pas vous avoir reconnu.
- Je ne savais pas, capitaine. Je suis désolé.
- Il n’y a pas de quoi, je vous souhaite la bonne journée, répliqua Valentin en me poussant pour que je continue à avancer.
Je souris au soldat Mailleul et m’engageai doucement à poursuivre mon chemin quand Mailleul s’interposa pour nousfrayer un passage. Nous sortîmes enfin ; nous le saluâmes une dernière fois et nous nous engouffrâmes dans la voiture qui nous attendait à l’extérieur.
- Excusez-moi de ne pas vous avoir présentée, mais Mailleul est un bavard invétéré, nous serions encore à discuter jusqu’à la fin de l’après-midi, déclara Valentin une fois en route.
Cette phrase sonnait faux mais je ne relevai pas. Les tiques compulsifs étaient réapparus en moins d’une traversée de gare alors qu’ils avaient pratiquement disparu depuis la fin de la guerre. Adrien regardait par la fenêtre avec un petit sourire béat. Il observait la ville, comme un enfant le ferait, cela me paraissait d’excellent augure.
- Vous n’êtes jamais venu à Paris ? demandai-je pour meubler la conversation.
- Jamais ! C’est toujours ainsi, on connaît des contrées lointaines mais rarement son pays.
- Parlez pour vous ! intervint Valentin, je ne connais aucun pays lointain et même limitrophe ! Mais j’avoue que je ne connais pas plus la France. Églantine par contre, a parcouru la France entière du nord au sud plusieurs fois et elle s’est même aventurée dans un pays obscure et dangereux !
- Obscure et dangereux ? Où êtes-vous donc allée ? me demanda Adrien.
- En Belgique ! répondit pour moi Valentin avec un large sourire.
Les deux hommes rirent aux éclats. Je n’étais pas en reste. Ce fut le début d’une très grande amitié qui lia Valentin à Adrien.
Durant tout le séjour d’Adrien, je retrouvais Valentin, plaisantin et jovial, cela m’avait manqué terriblement. Lorsque je revenais de l’hôpital, je trouvais régulièrement les deux hommes dans la bibliothèque où ils dissertaient sur un sujet politique ou social avec beaucoup de verves.
Au bout de dix jours, alors qu’Adrien s’apprêtait à continuer sa route vers les miens, Valentin entra dans le bureau où je travaillais mes rapports médicaux. Il ferma la porte à clé et me demanda d’une manière assez froide, si j’avais fait mon « procès-verbal » sur le prétendant de ma sœur.
- Un procès-verbal, vous y allez fort ! m’écriai-je.
- Vous savez pertinemment bien s’il fera un bon mari ou non, n’est-ce pas ?
- Non, je ne le sais pas.
- Adrien m’a révélé ce que vous me cachez, Églantine. Vous connaissez la grande Vérité sur la nature humaine ; vous voyez ce que les autres ne voient pas, vous prévoyez même quelques bribes de l’avenir.
Je ne répondis pas. J’étais rouge pivoine. J’étais honteuse qu’il me parle de ce don comme d’une prétention à être au-dessus de la masse. Je respirais difficilement, je levai douloureusement les yeux sur lui, il me fixait terriblement en colère.
- Pourquoi ne m’en avez-vous rien dit ? grinça-t-il. Vous n’aviez pas confiance ?
- Vous ne m’avez rien demandé, murmurai-je comme une petite fille fautive.
- Oh si, je vous l’ai demandé et vous avez tout bonnement éludé la question !
Valentin tournait autour de sa chaise. Je l’observais faire les cent pas, complètement abattue. Tout à coup, il se dirigea droit sur le bureau et appuya ses deux poings sur la table.
- Vous voyez, Mademoiselle de Soignes, quand vous balancez de belles théories sur l’honnêteté, la sincérité et tout ce bordel, cela va dans les deux sens ! c’est bon pour l’homme comme pour la femme. Vous m’avez trompée !
La moutarde me montant au nez, je le pointai de mon stylo et répondis :
- Vous ne m’avez pas demandé de vous épouser à ce que je me souvienne ! Et Dieu sait que j’ai espéré depuis ce baiser sur le coin de mon lit que vous vous prononciez. Mais votre silence est éloquent, j’ai compris que je ne valais pas un radis à vos yeux. Vous voulez la liberté d’un baiser et je n’ose imaginer plus, mais pas la contrainte d’un engagement ! Vous ne pensez qu’à vous amuser et vous ne vous souciez pas beaucoup de ce que je ressens, capitaine ! Pourquoi vous aurai-je parlé de cette tare que je porte en moi ?
Il prit le stylo d’un geste rapide. Cela me coupa le souffle ; il n’aurait pas pu faire ce geste, s’il n’avait pas vu l’objet pointé vers lui.
- Comment pouvez-vous m’imaginer aussi scandaleux que ça ! s’offusqua-t-il. Croyez-vous que c’est si facile de demander la main d’une fille quand on est là où je suis ?
Je n’écoutais plus. Je le dévisageais, sidérée, la bouche entrouverte. En une fois, je réalisai qu’il avait eu plusieurs petits gestes qui auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Valentin se tut. Il me fixait aussi, plissa les yeux et murmura :
- Ça, vous ne l’aviez pas vu ?
Je secouai la tête, incapable d’émettre un son. Je respirai deux ou trois fois, lentement.
Madame Peeters m’avait appris à rester calme dans toutes les situations. Il fallait, disait-elle pouvoir sortir de son corps pour regarder la situation en face, sans que l’émotion vienne s’immiscer dans le jugement. Je pratiquais cet exercice depuis longtemps quand une situation m’échappait. Je me plaçais donc mentalement au-dessus de ce bureau, avec de part d’autre deux êtres qui s’aimaient mais trop peureux pour avouer leurs infortunes.
- Depuis que je vous aime, je ne perçois plus grand-chose. Certes, mes mains guérissent mais ma clairvoyance a disparu et je vous avoue que je ne la regrette pas. Ce n’est pas un don, c’est une angoisse perpétuelle de bien percevoir le vrai du faux, celui que j’imagine et celui qui sera. Non, je n’ai pas vu que vous simuliez cette cécité. Je n’aurais pas fait les démarches auprès du docteur Delrée.
- Et maintenant que vous savez, reprit-il plus doucement, m’aimerez-vous toujours, alors que vous me jugez déserteur ou tir au flanc.
- Je ne vous blâme pas ; c’est une réaction de survie bien légitime. Je viens de passer un mois dans la section des pithiatiques ; je vous comprends même si pour le monde entier vous resterez un couard.
Valentin fit le tour du bureau. Il se mit accroupi devant moi et me prit les mains :
- Vous ne répondez pas à la question : éprouvez-vous toujours quelques sentiments pour moi ?
Je levai les yeux sur lui. Ses tics avaient repris, cela il ne le simulait pas. Il me fixait tendu comme un arc. Je n’arrivais pas à rester au-dessus du bureau, j’étais profondément dans mon corps avec mes sens et toute mon émotion. En une fois, je nous vis en Belgique, j’auscultais un enfant dans un cabinet, je le voyais par la fenêtre faire des grimaces au gamin pour le calmer. Je venais de recevoir la réponse, un premier oracle depuis longtemps. Mon regard s’était manifestement perdu entre sa question et ma vision, parce qu’il me dévisageait non plus avec fureur mais avec une pointe d’inquiétude.
- Allez-vous bien ? me demanda-t-il.
- Oui.
- Alors, m’aimez-vous encore ?
- On n’est pas très bien partis.
- C’est de cela que je parlais quand j’évoquais la liberté. Depuis que je vous aime, je ne sais pas comment sortir de mes mensonges, j’en suis profondément enchaîné. Vous voyez, ce n’est pas de la charité dont j’ai besoin, c’est de l’amour.
- De l’amour... répétais-je en pensant à sœur Albert et aux trois choix, qu’elle avait évoqués. Je mettais enfin tous les éléments en place.
- Sœur Albert m’a dit que vous deviez choisir entre l’amour, la survie ou la mort. La mort, c’était l’hôpital de Tour, la survie c’était rester aveugle...
- Et l’amour, c’est vous. Pouvez-vous me l’offrir ?
- Je l’espère. Mes sentiments n’ont pas changé, ce serait ridicule qu’ils changent pour si peu.
- Pour si peu ? me reprit-il avec une pointe d’ironie.
- Pour si peu, répétai-je avec conviction. Certes, j’aurais aimé le savoir. Mais non, je ne vais pas vous rejeter parce que vous préférez vivre que mourir. Si vous aviez mené votre mission suicidaire alors que nous éprouvions déjà les mêmes sentiments l’un pour l’autre, je vous en aurais sans doute voulu. Et je crois, que je vous aurais maudit de vous faire tuer si vous étiez retourné à la guerre après un passage forcé à Tour. Non, Valentin, ça ne change rien.
Nous nous embrassâmes passionnément.
- Comment n’aviez-vous pas remarqué mon jeu ? Croyez-vous réellement que j’aurais pu m’arrêter à la marche exacte de notre première dispute ?
Je fronçai les sourcils en repensant à la scène. J’avais été terriblement perturbée par ce baisé, et les propos sur le marquis de Sade qu’il m’avait tenus n’avaient rien arrangé !
- Mais alors, réalisai-je affolée, vous m’avez vue quand nous étions dans ma chambre et que je me suis dépêchéed’enfiler la robe !
- Je vous assure que j’étais bien plus ennuyé que vous maintenant.
Il se leva, il semblait bien plus abattu que moi.
- Depuis que j’ai décidé d’être aveugle, je me suis forcé à ne plus regarder quoi que ce soit. Je fixais délibérément un point de la pièce avec pour but de ne point le quitter pour ne pas me trahir. Il en a été de même à ce moment-là, lorsque je vous ai prise par le bras, je fus très surpris de le sentir nu mais je n’ai pas regardé, je vous le jure. Ce jour-là, je voulais vous le dire mais nous avons été interrompus. J’espérais vous mettre la puce à l’oreille.
- J’étais complètement aveugle... murmurai-je abasourdie.
Je pris ma tête entre les mains et m’appuyai sur mon bureau et je ris : moi, la clairvoyante, aveuglée par un homme qui simulacre une cécité ! Valentin me crut en larmes. Il tira doucement sur mon bras, je me laissais faire. Il vit ma tête hilare, il en fut étonné :
- Vous vous moquez ?
- Je me gausse de nous. Nous sommes complètement ridicules ! Vous aviez mille occasions de me le confier et j’avais mille occasions de le découvrir. Vous étiez peureux et moi j’étais aveugle. Tous les deux, Valentin, nous avons manqué de confiance, nous avons eu peur de l’autre, nous avons craint pour notre image, alors que je reste persuadée qu’un couple ne doit pas se redouter ainsi.
- Et maintenant que nous nous sommes découverts, voulez-vous être ma femme ?
- Je ne vous épouserai que lorsque vous aurez retrouvé la vue auprès de tous.
[1] En ce temps-là, le terme n’était absolument pas péjoratif. De plus, nous étions persuadés qu’il existait plusieurs races humaines. Comme nous ne voyions pratiquement jamais de personnes de couleur, nous nous en tenions à ce que nous en entendions.

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