Lâche je suis , lâche je resterai

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Cahier d'Olivier

Victoria est revenue depuis quelques jours. Elle espérait pouvoir prendre des leçons avec le virtuose Pannelli. Hélas celui-ci est mort de la grippe espagnole. Elle se trouve dès lors fort désappointée.

Pour la consoler, ma mère a organisé une soirée de charité pour les victimes de la guerre en demandant qu’elle joue quelques morceaux. Ce fut un succès extraordinaire ! Le lendemain, madame de Rouvière qui avait assisté à ce concert, l’a invitée à jouerchez elle.

Elle y a rencontré un groupe de Jazzmans qui se produisait au mess des officiers. Elle fut conquise par le jazz. Ce style de musique convient parfaitement à son handicap car il s’agit essentiellement d’improvisation. Cette fête était la plus belle et la plus émouvante auxquelles nous avons assisté depuis longtemps. Moi et Églantine nous en avions les larmes aux yeux.

Le mensonge que je traîne depuis maintenant deux ans me pèse de plus en plus. Je n’en peux plus, il faut que je sorte de cette ornière ou alors j’emploierai la manière la plus radicale qu’il soit : la mort. Ce n’est sûrement pas la présence de Victoria qui va atténuer la honte et le poids de ce mensonge. 

Mon ami Edmond était à la fête, il a demandé que le groupe de musiciens ainsi que Victoria viennent à la fête qu’il donnerait le surlendemain. Je n’avais aucune envie d’y aller. J’en ai par-dessus la tête de simuler cette cécité, je préfère rester à la maison. Mais, décemment, je ne pouvais pas laisser les deux sœurs y aller sans moi.

À la fin de la soirée, nous étions tous affalés dans des divans, un verre de cognac en main.

Le trompettiste, un certain John, un grand noir s’était installé à côté de Victoria et la complimentait en anglais.

Victoria, les joues légèrement roses, savourait ces compliments tout en buvant son alcool, à très petites gorgées.

  • Arrêtez, John ! a dit Edmond en anglais. Vous allez lui faire croire qu’elle est de taille à entrer dans les grandes salles alors qu’on ne l’invite uniquement parce qu’elle est aveugle. Les gens aiment admirer les infirmes, cela les rassure sur leur sort ! cette jeune fille bien que très belle n’arrivera à pas grand-chose si elle ne poursuit pas ses études, et cela, c’est hors de propos pour une infirme.

Edmond était complètement saoul et il ne devait pas se douter que Victoria et Églantine maîtrisaient l’anglais aussi bien qu’un natif. Victoria avait les larmes qui coulaient le long des joues et ne se défendait nullement. Elle ne participait plus à la conversation. John s’était levé, il prit Edmond par le col et l’insultait largement. Edmond riait sans retirer une seule de ses paroles face à la pauvre Victoria.

Églantine a sonné l’heure du départ, en nous prenant par le bras, d’un côté et de l’autre.

  • Monsieur, a-t-elle dit en anglais, je vous remercie pour la soirée, mais je vous maudis pour vos dernières paroles. Si nous avions su que vous aviez invité ma sœur pour se gausser d’elle et de son handicap, nous nous serions abstenus cette humiliation.
  • Je ne savais pas que vous parliez anglais ! a bredouillé Edmond.
  • Il y a un tas de choses que vous ne maîtrisez pas, monsieur, la première étant assurément le respect.

Nous avons tourné les talons. Dès le lendemain, Victoria est retournée en Belgique. Les paroles d’Edmond résonnaient encore dans sa tête, elle déclara que si l’homme était un goujat, il avait raison, elle ne voulait pas être l’aveugle qui était pianiste mais la pianiste dont tous oublierait son infirmité. Elle rentrait au château pour commencer le conservatoire.

À vrai dire, je n’en suis pas vraiment malheureux, je ne supporte plus cet exemple de vertu et de courage devant moi. J’ai envie de partir. Je rejoindrais bien Adrien en Afrique ou j’irais en Indochine, qu’importe pourvu que je ne sois plus une gueule cassée.

Quelques jours plus tard, Églantine a reçu une lettre de son père. J’ai vu ma bien aimée se tasser sur sa chaise au fur et à mesure de sa lecture. À la fin, elle m’a lancé un petit regard désespéré et sans rien dire, elle s’est retirée dans sa chambre. Depuis, elle n’est plus la même, elle semble abattue. Je n’y ai plus tenu, je suis entré dans sa chambre lorsqu’elle était à l’hôpital, et j’ai lu la lettre.

Elle m’avait décrit son père comme un homme de lettre plein d’humour et de tolérance ; ce que j’y ai lu dément largement sa réputation.

« Depuis le temps que tu restes à Paris, ce capitaine aurait dû se prononcer, écrivait-il. À l’heure actuelle, il est temps que tu quittes cet endroit qui risque de ruiner, autant ta réputation que ton avenir. Victoria nous a relaté qu’il exigeait que tu le libères ? Libéré de quoi, Églantine ? La guerre est finie depuis presque un an.

Ouvre les yeux, Églantine, ce temps-là est terminé, il se joue de toi !  À attendre que ce prince capricieux daigne te demander en mariage, tu auras perdu toutes les chances de fonder un foyer avec un homme digne de toi et tu resteras la servante d’un infirme qui ne compte manifestement rien faire pour sortir de son ennui. Il risque également de briser ta carrière en voulant à  tout prix que tu restes à lui lire sa bibliothèque.

Cet homme est à l’opposé de Victoria qui se bat pour avoir les mêmes chances qu’une autre. Actuellement, elle bataille pourentrer au conservatoire. Prends exemple sur elle, tu ne t’es pas battue pendant la guerre pour rester saine d’esprit au fond d’une cave pour arriver à te laisser emprisonner dans une vie de dépendance auprès d’un enfant gâté.

Nous te demandons de revenir directement au château, je t’ai trouvé un hôpital à Namur où tu termineras tes stages. »

Ce marquis a raison je ne suis qu’un profiteur, imposteur, j’ai honte de mettre Églantine dans cet état, il faut que je bouge comme je l’ai promis à Églantine ou alors, je la libère de notre promesse mutuelle et secrète de nous marier en me tirant une balle dans la tête.

Ou alors, lâche comme je suis, je ne lui dis rien je prends un billet pour Saïgon et je la laisse s’occuper des malheureux, ici. 

Et pourquoi pas ? Lâche, je le suis et lâche, je resterai.

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