Miracle, je vois !
Quand Valentin entra dans la chapelle, personne ne faisait attention à nous. Il y avait tant de poilus et gueules cassées participant à ce pardon, qu’il était noyé dans la masse. Il avançait à genoux, vers prêtre qui le bénit d’une voix monotone avec l’eau de la source miraculeuse. Valentin s’accrocha à lui et lui demanda :
- Ce n’est pas suffisant, mon père. Bénissez mes yeux avec cette eau, je veux retrouver la vue !
Le prêtre soupira et fit un signe de croix sur chaque œil. Valentin écarquilla les yeux et secoua la tête, comme s’il était déçu par le manque de résultat.
- Combien de fois, dois-je me baigner les yeux pour guérir ?
Le prêtre soupira encore et répondit la phrase qu’il répétait sans cesse :
- Mon enfant, ayez la foi. Le miracle ne réside pas nécessairement dans la guérison de votre handicap mais dans l’acceptation de celui-ci.
- Combien ? gronda Valentin d’une voix forte. Moi je guérirai.
L’homme soupira encore une fois et murmura pour la forme :
- Sans doute, soixante-dix-sept fois. Mais je vous en prie, n’y pensez pas.
- En combien de temps ? continua Valentin.
- Je ne sais pas... Soyez patient, mon fils et priez. Si la vue ne peut pas guérir, le miracle de la foi peut vous remettre sur les voix du seigneur !
- Si je fais le tour de l’église sept fois chaque jour et que je me baigne à chaque fois les yeux en récitant un « notre Père » et ce pendant onze jours, vous croyez que ça va marcher ?
- Peut-être, mais préparez-vous à être déçu. Cherchez ailleurs la réponse du Seigneur.
Déjà, Valentin ne l’écoutait plus. Il fit le tour de l’église à genou et se représenta au prêtre qui lui bénit les yeux sans rien ajouter. Je le regardais faire, avec un certain pessimisme. Nous étions à Saint-Tugdual où personne ne nous connaissait. Au bout de ces sept tours, il se releva. Il s’assura auprès du prêtre que ce dernier serait là le lendemain et il m’appela. Je vins vers lui, lui prit le bras et nous partîmes nous promener près de la mer.
Ce manège dura sept jour. Le prêtre était devenu franchement désagréable. Valentin était la risée des enfants et inspirait pitié aux adultes qui maudissaient leur curé d’avoir laissé ce pauvre soldat, car, évidemment, Valentin avait revêtu son uniforme, se perdre dans des souffrances inutiles. À la fin de ses sept tours, le prêtre s’apprêta à lui dire que ce serait la dernière fois, quand Valentin lui sourit béatement en soufflant :
- Je vois !
Le prêtre le regarda d’un air septique. Valentin se tourna de tout côté en criant cette fois :
- Je vois !
Il m’appela et fixa la dame qui nettoyait l’église en lui prenant les épaules :
- C’est vous, Églantine ?
La femme interpellée le regarda les yeux sortant de ses orbites puis elle sourit en me désignant. Elle l’embrassa et le toucha avec des larmes plein les yeux. Les trois bigotes qui faisaient quelques prières s’arrêtèrent et le regardèrent stupéfaites. Elle s’approchèrent voulant absolument toucher le miraculé. Valentin se laissait faire en riant comme un enfant. Il les embrassa toutes en disant qu’elles étaient belles et pleines de grâce alors qu’elles étaient toutes vieilles et décrépites. L’une d’elle quitta l’église en criant au miracle. Je m’avançai vers lui, il se retourna me fixa et me caressa la joue.
- C’est vous Églantine ? J’aurais dû le sentir, votre odeur est la plus douce du monde. C’est le plus beau jour de ma vie. Il va falloir être très exigeant pour que notre mariage soit un jour plus beau que celui-ci.
J’étais en colère, il en faisait trop. J’avais été très mitigée pour cette comédie mais il avait tellement insisté que j’avais fini par céder, à la condition que je ne doive pas participer à ce mensonge. Le prêtre le regardait danser dans son église ne sachant pas si ce qu’il voyait était un véritable miracle ou une comédie. Je voulais entraîner Valentin vers l’extérieur, mais il était déjà assailli par d’autres quidams alertés par la bigote. Nous rejoignîmes notre hôtel tant bien que mal.
Une heure plus tard, une dizaine de personnes attendaient devant la petite maison où nous avions loué une chambre que Valentin se montre. Le prêtre vint nous retrouver. Il nous demanda d’assister à une messe de remerciement, ce qui était, selon lui, la moindre des choses, puis de partir aussi vite que possible. Il nous conduirait lui-même à la gare. Nous acceptâmes.
L’église était remplie à son comble et baignait dans une dévotion particulière, ce qui me mit profondément mal à l’aise.
Le curé fit une action de grâce rapide. Au moment de bénir les paroissiens, l’un d’eux lui souffla qu’il devait laisser la parole au miraculé. Le prêtre hésita. Il n’aimait pas que d’autres prennent la parole à sa place, mais on grondait dans les rangs et, de mauvaise grâce, il céda sa place à Valentin.
Valentin se leva et je commençai à paniquer. J’avais très peur de ce qu’il allait raconter, je connaissais que trop bien ses théories sur la guerre.
- C’était en 1916, commença-t-il.
Et je sus que j’avais raison de craindre le pire.
- Lors d’un bombardement, je fus soufflé par une explosion et, sans que je ne comprenne comment, je me retrouvai enseveli jusqu’à la taille. Je ne portais plus que ma camisole et je ne pouvais pas me dégager. J’appelai à l’aide mais tout le monde autour de moi était mort. Je ne voyais que des lambeaux de chairs, de viscères, de morceaux de corps. Un de mes compagnons dont je ne connaissais pas le nom, était aussi enseveli, mais dans l’autre sens : seul ses jambes étaient visibles. Puis dans le lointain, un nuage de gaz qui s’avança vers moi. Je pris le masque à gaz du soldat dont les jambes disloquées s’élevaient comme un arbre mort. Je le posai rapidement sur ma tête. Je ramassai la terre autour de moi, afin de m’enfouir jusqu’au cou de boue pour me préserver un maximum des brûlures occasionnées par cette arme redoutable qu’est le gaz moutarde. Il n’y eut pour finir que mon masque qui dépassait de la terre.
Hélas, le masque était endommagé deux fentes dans le verre ne protégeaient plus mes yeux. Je sentis les brûlures et sus que ma vue m’était enlevée.
Je restai ainsi longtemps, personne ne se rendait sur les champs de bataille après la diffusion du gaz. Puis, j’entendis le bruit de char. Je dégageai rapidement les bras et je fis de grands gestes.
On vint me déterrer. Mes bottes m’aspiraient vers le fond. On me sortit nu comme un ver (certaines femmes posèrent les mains sur les oreilles de leurs enfants, comme si en protégeant leurs oreilles, on les dispensait de la vision d’horreur que décrivait Valentin) et à moitié asphyxié. À bout de force, je perdis connaissance. Quand je me réveillai, j’étais à l’hôpital où on avait posé sur mes yeux une solution calmant la douleur. C’est à ce moment-là, que je compris que j’avais été déterré par des Allemands !
Valentin laissa passer un temps, il regardait les ouailles de l’église, analysant comment son récit était entendu. Ceux-là étaient suspendus à ses lèvres, les yeux sortant de leurs orbites. Mais pourquoi donc inventait-il toute cette histoire et ne racontait-il pas la vérité ? Elle était bien plus glorifiante ! C’était sans doute pour ça, il ne voulait pas qu’on le prenne pour un héros... Pour ma part, j’analysai mentalement nos chances de quitter l’endroit sans se faire lyncher. Je les évaluai à cinq pour cent.
Il poursuivit :
- Je suis originaire de Strasbourg, ma famille est restée française malgré l’annexion de mon pays par les Prusses. Grâce à cela, je parle couramment la langue de l’ennemi. Dès 1914, je me déguisai en femme pour ne pas être enrôlé par la Prusse mais pour servir mon véritable pays, la France. J’arrivai à Paris et me fis directement volontaire pour me battre à côté des Français. Mais revenons à mon récit, j’étais donc dans une ambulance allemande à côté d’un autre Alsacien. Il avait le même âge que moi, nous fréquentions la même école. Il s’appelait Hans. Au bout de deux jours, nous avions énuméré l’ensemble de nos amis communs. Nous parlions des uns et des autres avec émotion et tendresse. Beaucoup avaient été enrôlés de force par le Keyser, aucun ne pouvaient lever son fusil sans penser qu’il tuerait peut-être un frère ou un ami. Nous parlâmes aussi des tranchées et des horreurs que nous vivions quotidiennement. Je m’aperçus alors que nous étions logés à la même enseigne : les rats qui couraient entre nos bottes, sur notre paillasse ne parlaient ni allemand ni français. Les charançons dans la soupe étaient aussi décomptés d’un camp à l’autre. Les hommes contractaient les mêmes maladies dues aux manques d’hygiène, à la nourriture rassie et à l’humidité omniprésente.
Quelques personnes commençaient à gronder, je tordais mes gants faute de pouvoir lui tordre le cou. Valentin ne semblait pas s’en rendre compte, il persévérait dans sa narration :
- Monsieur le curé, vous autres ici, témoins de mon miracle. Je ne peux mentir dans une église. Hans me donna le nom et le matricule d’un de ses compagnons, mort au combat pour que je ne sois pas fait prisonnier. Quand nous fûmes guéris, les Allemands me renvoyèrent dans ma famille, à pied ! Les gens rirent de cette anecdote. Valentin les fit taire en poursuivant :
- Pour Hans, ce ne fut pas la même chose, une fois ses blessures une fois cicatrisées, il pouvait retourner au combat, mais il n’en avait pas envie. Il voulait rejoindre l’autre camp, pour être à sa place parmi ses vrais compatriotes.
- Quitte à mourir, me dit-il, que ce soit pour la France et non pour les Bochs !
Quelques approbations et applaudissement se firent entendre.
- Je lui donnai alors mon nom et mon matricule puisque l’ensemble de la compagnie était mort au combat et que j’étais le seul survivant mais désormais incapable de servir la France puisque j’étais devenu aveugle. Hélas pour lui, je ne le sus que bien plus tard, quand je reçus un avis de décès à mon égard, il mourut à la première charge du côté français.
L’assemblée fut consternée. Certains se signèrent pour le repos de l’âme de ce soldat allemand mort pour la France. Valentin analysait les émotions qui circulaient dans l’église. Il pouvait maintenant, finir son discours. Il regardait chaque visage avec un air grave, presque fievreux.
- Mes chers amis, termina-t-il, si un miracle a eu lieu, c’est parce que j’ai la foi ! la foi en Dieu qui est toujours à côté des justes, des bons, et surtout en l’homme de bonnes volontés. Prions pour remercier le Seigneur d’en percevoir la différence, Prions pour l’âme de Hans et de nos autres soldats, morts au combat. Et surtout, crions vengeance au Keyser Guillaume qui a envoyé des millions d’hommes sous terre et qui vit toujours, confortablement en Hollande. Hurlons notre indignation contre ces despotes qui nous mènent à la guerre, mais n’oublions jamais que celui sur qui on tire est aussi innocent que nous.
Le silence était total. Tous se regardèrent, ébranlés, sans savoir réagir. Valentin se tourna vers l’autel, fit un signe de croix. Il recula de quelques mètres dans l’allée centrale de la nef et se signa encore une fois, avant de sortir de l’église. Je fis de même, avec nettement moins de conviction, mais pressée de sortir de ce guet-apens. Nous retournâmes rapidement à notre chambre en ville. Le curé vint nous rejoindre une heure plus tard. Il nous amena à la gare, sans prononcer une parole.

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