Il y a des jours où il vaudrait mieux ne pas se lever
Cahier d’Olivier
- Il y a des jours où il vaudrait mieux ne pas se lever, m’a dit Dorothy tout à l’heure. Je n’étais pas vraiment d’accord, cette journée en valait mille, même si, j’aurais préféré que tout se termine pour le mieux.
Ce matin, nous sommes allés au conservatoire pour faire passer le concours à Victoria. Depuis qu’elle est rentrée de Paris, où elle eut son franc succès, elle ne démord pas : elle veut être professionnelle. Ce n’est ni moi ni Dorothy qui l’empêcherons de grimper à ce niveau, mais hélas les professeurs ne sont pas du même avis.
Pour ne pas influencer le jury dans un sens ou dans un autre, nous n’avons rien dit quant à son handicap. Nous sommes allés repérer les lieux, la veille et son professeur a magouillé pour qu’elle puisse passer la première, ainsi, elle était déjà sur scène quand le jury s’est installé. Après ses performances, elle s’est levée et elle a salué le jury comme une autre candidate. Tout a dérapé, quand le directeur lui a demandé d’aller directement dans la salle. Victoria a fait trois pas dans l’autre sens, puis elle s’est dirigée d’un pas hésitant vers le bord de la scène. Elle s’est arrêtée, complètement déconfite à deux mètres des escaliers, le jury commençait à s’impatienter et Victoria était presqu’en larmes. Elle a murmuré :
- Papa ?
- Trois pas devant toi et tu es à la première marche, lui ai-je chuchoté.
Un ou deux membres du jury ont tiqué mais j’ai cru que l’incident était clos car déjà la prestation suivante commençait. Les délibérations ont duré longtemps. Quand les professeurs sont sortis en file indienne et qu’ils se sont présentés sur scène pour clamer les résultats, les mains de Dorothy et Victoria broyaient les miennes, tant elles étaient anxieuses. Le président a nommé tous les élèves reçus puis ceux qui ne l’étaient pas. Le nom de Victoria manquait à l’appel.
Nous avons attendu que tout le monde sorte avant d’interpeller un professeur. L’ensemble du jury, s’est tourné vers nous, l’un d’eux a pris la parole :
- Vous nous avez soufflé mademoiselle, votre prestation était parfaite, autant au niveau technique qu’au niveau de l’interprétation. Nous devrions vous inscrire dans le second cours. Cependant, nous aimerions que vous retourniez au piano, car nous voudrions vous faire jouer un autre morceau.
Le professeur a tendu une partition que Dorothy a attrapé d’un geste très naturel. Elle a mis la main sur l’épaule de Victoria et l’a guidée vers l’instrument, comme si elle l’encourageait plus qu’elle ne la guidait. Elle a lu le titre à voix haute espérant que Victoria connaisse le morceau. Victoria a froncé les sourcils et elle s’est décomposée. Un des professeurs en a souri, victorieux et dit :
- Il me semblait bien que vous étiez aveugle ! Vous ne pouvez donc pas suivre nos cours convenablement. Vous nous avez bernés, c’est tout bonnement scandaleux.
- Non, ai-je répliqué d’une voix qui se voulait claire et tranquille. Ce n’est pas scandaleux, c’est simplement audacieux. Vous nous auriez ri au nez si nous vous avions dévoilé son infirmité. Or, vous venez de le dire, son jeu est parfait, n’est-ce pas le principal ? Nous comptions vous en parler dès le concours terminé, pour organiser pratiquement ces cours. Victoria est tout à fait capable de suivre la classe car sa mémoire et son acuité auditive dépassent largement celles de vos autres étudiants. Elle a déjà fait ses preuves à Paris lors de plusieurs concerts privés. Vous voulez la mettre au défi ? tentons l’expérience. Que l’un de vous se mette au piano et joue un morceau de sa composition.
- C’est ridicule ! intervint un autre professeur, même si le jeu de mademoiselle est parfait, comment fera-t-elle pour suivre les indications d’un chef d’orchestre ? Nous ne pouvons pas lui donner de faux espoirs. Votre fille est infirme. Un point c’est tout. Il n’y a rien à ajouter. D’ailleurs, nous en avons largement débattu et nous avons déjà pris la décision de la refuser en cas de cécité absolue. Ce qui est le cas, n’est-ce pas ?
- Pourquoi ne lui laissez-vous pas une chance de prouver ce qu’elle peut faire ? ai-je insisté. Tous vos élèves ne jouent pas dans un orchestre, certains font carrière ailleurs, Victoria pourrait suivre une autre voie après le conservatoire.
- Nous ne sommes pas l’Armée du Salut ! Que les infirmes restent entre eux !
Il n’y a pas pire coup de poignard que celui-là. Dorothy a poussé un petit cri non pas d’indignation, mais celui qu’on émet quand on reçoit un coup dans le ventre. Victoria a rétréci de dix centimètres, assommée, et moi, j’en étais presque à vouloir me battre avec mes mains. Durant tout le trajet du retour, nous étions anéantis. Dorothy pleurait en silence, je ne décrispais pas la mâchoire de peur d’envenimer la situation et la pauvre Victoria ne disait rien mais sa pâleur et ses épaules tombantes témoignaient de façon poignante sa déconvenue.
La journée n’était pas au bout de ses émotions. Quand nous sommes arrivés au château, un couple se tenait dans la cour. L’homme avait la main sur l’épaule de sa femme de manière très familière. Ils étaient en grande conversation avec Hortence.
- C’est Églantine ! s’est exclamée Dorothy.
- Et Valentin ! ai-je ajouté sur un ton moins enthousiaste.
- Faites bonne figure, m’a-t-elle intimé autoritaire.
Je lui ai souri. Ma femme me connaît mieux que moi. Elle avait tout de suite perçu que Valentin ne me plaisait guère. Je n’étais pas très heureux que Valentin ait accompagné Églantine. Contrairement à tout le monde, je n’ai pas été séduit par l’homme quand nous étions à Paris et j’avais plutôt l’impression que celui-ci « utilisait » ma fille plus qu’il ne l’aimait véritablement.
Toujours est-il que le jeune homme était devant moi et que je l’ai salué (relativement froidement, je l’avoue). Dorothy a demandé qu’on prenne le thé sur la terrasse.
Nous avons traversé la cour, Dorothy donnant le bras à Victoria, Églantine à Valentin. Je fermais la marche avec Hortence dont le bras et l’esprit étaient devenus bien faibles.
J’observais ma fille au bras du jeune homme. Certes, leurs pas étaient égaux, il avait une confiance absolue en ma fille, car celle-ci n’a pas dû lui dire grand-chose pour qu’il monte les quelques marches. Seules les consignes que Dorothy avait données à Victoria lui suffisait. Il lui parlait doucement, sans se préoccuper de notre présence.
Quand les domestiques vinrent tous embrasser ma fille, je le vis relativement surpris par ces familiarités.
- C’est aussi ma famille, lui dit Églantine. Ils font tous partie de cette maison.
- Et aucun n’a jamais été voir ailleurs si le porridge était meilleur ?
Je ne réagis pas à ces mots mais je les avalais difficilement ! Il n’allait quand même pas nous dicter ce que nous devions manger !
- Non, a répondu Églantine, ou bien, je m’en souviens pas.
- Que c’est formidable, dit-il. C’est presque trop beau. Quand je pense à tous les ennuis que ma mère doit gérer à la maison, votre mère doit avoir nettement moins de travail.
- Oui, intervint Hortence. Quand Dorothy est arrivée, je ne croyais pas vraiment à cette harmonie mais j’ai été très surprise du résultat. Elle a même engagé un jeune homme simplet, n’est-ce pas, Egide ? ajouta-t-elle en tournant la tête vers moi.
Je lui ai tapoté doucement la main, Hortence perdait petit à petit la raison. Églantine fronçait les sourcils en me regardant. J’ai répondu rapidement pour la tirer de l’embarras :
- Oh oui, Arthur, qu’il s’appelait ! Dorothy l’avait engagé avec son père. Il était tellement fier d’avoir un travail, qu’il trimait comme un bœuf ! Ma femme devait le forcer à s’arrêter à l’heure du dîner. L’écurie brillait dans la nuit tellement elle était propre. Dorothy était très attentive à ce qu’il soit bien, il vivait avec son père au-dessus de l’écurie.
- Nous lui devions autant de respect qu’à un autre domestique, continua Églantine. C’est pour ça aussi, que le personnel et nous formons une grande famille. Nous les considérions plus comme un oncle ou une tante, qu’un domestique.
- Sauf qu’ils sont payés pour vous obéir !
- Nous ne pouvions pas donner d’ordre au personnel et devions les écouter comme tout adulte qui se doit.
- Même le simplet ?
- Oh oui ! surtout Arthur, parce qu’il ne savait pas se défendre. Je me souviens qu’un jour, nous étions entrées Alice et moi, avec nos chevaux tout crottés. Il nous avait grondées, parce que nous étions allées dans la boue et que nos chevaux auraient pu se blesser. Je ne sais plus laquelle de nous deux, lui avait fait une remarque très peu obligeante sur ses facultés mentales et nous en avions ri comme deux petites pestes. Bob, son père n’avait rien dit mais il avait juste crispé la mâchoire. Nous n’avions pas vu que notre mère était dans l’écurie. Elle avait tout entendu. Elle est entrée dans une colère épouvantable. Elle nous a forcées à nous agenouiller devant lui pour lui demander pardon. Puis elle a ordonné à Bob de nous donner cinq coups de cravache. En plus, comme punition, nous avons dû faire les soins des chevaux pendant les quinze jours suivants, sans pouvoir monter sur l’un d’eux.
- Pas tendre, votre mère ! s’exclama Valentin en riant.
Je me souviens très bien de l’épisode. Certes, Dorothy n’avait pas été tendre, mais le résultat était là, toutes nos filles avaient un respect pour n’importe qui, même si la nature avait eu quelques erreurs de parcours. J’étais fier d’elle, fier de ce qu’elle avait fait de nos enfants, des filles indépendantes, intelligentes et combatives. J’ai jeté un rapide coup d’œil à Victoria, sa combativité lui avait joué un sale tour, mais j’étais quand même très fier, que les examinateurs aient apprécié son jeu musical.
Actuellement, dans le parc, il y avait quatre simplets. La guerre nous les avait apportés comme la mer jette l’écume qu’elle ne peut nourrir. Dorothy n’avait pas hésité à tous les engager, même si elle ne savait pas très bien ce qu’ils feraient. Elle leur apprit à s’occuper du parc et je dois dire que notre propriété est la plus soignée des environs.
Je regardais ma fille, elle était devenue femme. Elle avait toujours ce front buté, ce sourire très doux sur la vie. Peut-être un peu trop doux. Elle observait nos petits ouvriers simplets qui fauchaient l’herbe avec une rapidité très relative et une inefficacité évidente. Elle en sourit.
- Victoria m’avait parlé de vos nouveaux employés, mais je ne connaissais pas leur méthode ! dit-elle.
- Viens, lui dis-je je vais te les présenter.
J’espérais par là, lui parler seul à seul ; mais son prétendant a emboité le pas. J’ai appelé Louise parce que c’est la plus sociable des quatre. Elle s’est redressée immédiatement. Je lui ai fait un petit signe de la main pour l’inviter à s’approcher. Son sourire et ses yeux en amande me calmaient à chaque fois que j’observais la jeune femme.
- Bonjour Louise, dit Églantine. Je suis Églantine, la fille de madame la marquise.
- C’est ma patronne, a-t-elle répondu en insistant sur le « ma ». Et mon frère s’occupe de l’écurie.
- Vous ne vous occupez pas des chevaux avec votre frère ?
- Louise a une crainte viscérale des chevaux, lui ai-je expliqué. Ta mère lui a demandé d’entretenir le parc. N’est pas Louise ?
Louise hocha la tête avec conviction.
- Votre frère doit avoir beaucoup de travail alors, s’il est seul à l’écurie.
- Hélas, non ! ai-je rectifié. Nous n’avons plus que deux chevaux, la guerre a réquisitionné les autres. Dorothy n’en trouve plus pour l’instant. Comme nous avons gardé un étalon et une jument, elle ne désespère pas refaire son écurie.
- Qui sont ces gens qui travaillent avec vous, Louise ?
- Ce sont mes amis, a répondu Louise. Ils sont très gentils, il ne faut pas en avoir peur, même s’ils ne travaillent pas très bien.
- C’est le résultat qui compte et le parc est très propre. Ne vous inquiétez pas, je ne leur ferai pas de mal, a répliqué doucement Églantine. Comment s’appellent-ils ?
- Celui qui lance l’herbe c’est Jo, celle qui enlève les mauvaises herbes dans l’allée, c’est Berthe et celui qui se cache c’est Jean-jean. Il a peur de vous, c’est pour ça qu’il se cache. Mais il ramasse très bien l’herbe que Jo coupe.
- Je n’en doute pas, vous lui direz de ne pas avoir peur de moi, d’accord ?
- D’accord ! dit-elle. Elle se retourna et cria : Jean-Jean, faut pas avoir peur de la madame, elle est mon amie !
- Bravo ! dit Églantine en riant.
Louise trottina vers son boulot joyeusement.
- En voilà quatre qui ont trouvé travail et refuge dans une belle famille, dit Valentin simplement. Bravo !
J’étais étonné qu’il en dénombre quatre sans les avoir vus mais je me suis rappelé que Louise avait présenté l’ensemble de ses compagnons.
- Oui, la guerre ne permet plus aux gens de garder ceux qui ne peuvent pas se nourrir tout seuls. Et les simplets sont parqués avec des fous dans des asiles. C’est révoltant.
- « Simplets » a soupiré Églantine, quand donc arrêterons-nous d’appeler les gens différents « simplets » ?
Valentin lui a lancé un regard relativement désabusé et ironique. Je fronçai les sourcils, j’avais l’impression qu’il voyait. Il répondit à Églantine :
- Quand on arrêtera de les percevoir comme différents ! Que ce soit simplet ou débile, le mot n’importe guère, il les désigne comme des êtres à part. À mon avis, il est très loin le temps où nos congénères oublieront les différences de ce type. Peut-être, même, longtemps après qu’on considérera que les nègres ont droit aux mêmes lois que les blancs.
- N’exagérez pas !
- Je vous le jure !
La réflexion de Valentin était très juste, et je la saluai d’un hochement de tête méditatif. Il venait de remonter d’un cran dans mon estime. Nous avons fait demi-tour, alors que James apportait les tasses de thé et les cookies.
Dorothy a tout de suite raconté les déboires de Victoria. Rien qu’en réentendant nos mésaventures, j’en ai eu à nouveau le ventre retourné. La vie est véritablement trop injuste pour ce pauvre enfant !
Je m’en voulais également d’avoir cédé à son caprice de vouloir entrer au conservatoire, cela ne lui avait fait que du tort.
Églantine lui tenait la main. Je la voyais la masser doucement, retirant pas là les tentions qu’elle avait accumulées et qu’elle peinait à évacuer.
- Ne t’inquiète pas, Victoria lui dit-elle doucement. Ces mains-là sont faites pour jouer. Bien des pianistes sortent du conservatoire pour ne pas poursuivre une carrière d’artiste ; toi tu ne passeras pas par cette filière mais tu seras pianiste.
- Mais oui, renchérit Hortence. Tu devrais demander à Égide de te raconter l’histoire de Catherine de Fondroy, la fille d’une amie à nous. Égide ?
Tout le monde se tut. Dorothy a grimacé. Hortence se rendit compte qu’elle avait dérapé, elle en était encore plus confuse et honteuse. Le malaise se poursuivait jusqu’à ce que Valentin lui a pris doucement la main et lui a dit :
- N’ayez pas honte, tous nos défunts vivent encore en nous. Quelle importance d’oublier s’ils sont en chair et en os, du moment qu’on les sente présents ?
Hortence l’a dévisagé longuement. Sa réflexion était saugrenue mais elle méritait malgré tout l’attention. Elle a hoché la tête lentement et pour la seconde fois, j’étais impressionné par les réflexion de ce jeune homme. Pour finir, peut-être l’avais-je mal jugé. Cependant, il avait pris la main de la vieille dame, sans aucune hésitation. J’ai voulu en avoir le cœur net et je lui ai présenté le plateau de gâteaux. Il choisit parmi les biscuits un de ceux qui étaient aux raisins. Ma démonstration était concluante.
- Capitaine, lui ai-je demandé. Il me semble que votre vue s’est considérablement améliorée...
- Pas de mensonge, a soufflé Églantine, autoritaire.
- Certes, non ! Même si mon histoire est loin d’être glorieuse, a-il répondu. Et, déjà, je demande pardon à Victoria.
Il a pris une grande inspiration et il a laché sans reprendre son souffle :
- Eh bien voilà, ma cécité était du bluff. J’ai simulé cette infirmité pour ne pas aller à la guerre.
- My god ! a soufflé Dorothy.
Nous sommes resté muets, tous abasourdis. Valentin a raconté ensuite les horreurs de la guerre. Ses compagnons dont on ne retrouvait qu’une partie, leurs lambeaux de chair qui collaient à son uniforme, à son visage ou à ses mains. Il parla des gaz et il finit par expliquer qu’il ne pouvait plus tuer un homme qui ne lui avait rien fait.
- Mais c’étaient vos ennemis ! s’exclama Dorothy.
- Non. Un véritable ennemi vous fait du mal, que ce soit moralement ou physiquement. Il vous pousse à la haine, vous entraîne dans un tourbillon de vengeance, de mauvais sentiments que vous ne contrôlez plus. Les soldats qui étaient en face de nous, dans la même gadoue, tuaient pour ne pas être tué. Certes, il y en avait qui aimaient tuer, mais de notre côté aussi, il y avait ceux qui prennent plaisir à occire. Un jour, raconta-t-il, je me suis retrouvé au milieu du champ de bataille. J’étais couvert de boue, je ne voyais pas grand-chose. Je rampais sans savoir vraiment où était mon camp. À quelques mètres de moi, un soldat allemand était dans la même position que moi, tout aussi désorienté. Nous nous sommes parlé, lui en français, moi en allemand, nous nous sommes orientés mutuellement, puis nous sommes rentrés chacun de notre côté. Ce jour-là, j’ai compris qu’on était dans la même galère. Si, dans les conflits, on mettait les états-majors en première ligne, les guerres ne dureraient pas plus d’une semaine et il y aurait nettement moins de victimes. Vous voyez, Marquise, si c’était le Keyser qui avait été en face de moi, je me serais battu pour qu’il n’y ait pas d’autres victimes.
Valentin s’est tu, je ne sais s’il espérait notre approbation, mais en tous les cas il ne redoutait pas l’inverse. Il avait donné ses raisons, comme on explique ce qui nous déplait dans un jeu de cartes. Chacun pensait aux arguments exprimés en silence. La première à le rompre fut Victoria.
- En tout cas, pour moi, vous n’avez pas besoin de me demander pardon ! Je comprends qu’on puisse ne pas avoir assez de vaillance pour affronter ces atrocités. Ce n’est pas donné à tout le monde d’être un héros. Mais toi, Églantine, tu savais depuis quand que Valentin jouait la comédie ?
- Juste après le passage d’Adrien à Paris. Je n’avais rien remarqué avant cela.
- Mais comment avez-vous pu faire semblant d’être aveugle, pendant trois ans ? s’exclama Dorothy. C’est énorme !
- C’était très dur, en effet ; surtout depuis que je suis amoureux d’Églantine. Le plus pénible n’est pas de rester dans le mensonge mais d’en sortir, j’en ai pleuré bien des soirs.
Le silence qui suivit était plus méditatif que chargé de reproche. Cela m’indisposait plus encore. Il n’était pas question que je donne ma bénédiction à un déserteur. Je me suis levé et je suis allé droit à mon bureau. Je ne voulais plus entendre ce prétencieuxet surtout pas qu’il était amoureux de ma fille. Dorothy m’a suivi immédiatement. En deux ou trois mots, nous avons compris que nous étions d’accord sur ce que nous pensions de ce pseudo capitaine.
Les fenêtres de mon bureau donnent sur la terrasse. Comme à chaque fois que je veux réfléchir, je me suis approché de la fenêtre pour regarder le parc. Puis, découvrant le reste des convives encore assis, j’ai reculé d’un pas en maugréant. J’avais l’impression de ne plus avoir d’espace à moi. Dorothy s’est placée à mes côtés. Elle m’a enlacé s’unissant ainsi à moi, pour être en accord complet quant à la décision que nous devions prendre. Je lui ai souri, j’ai passé un bras autour de son épaule, et je l’ai serréedoucement.
- Il y a des jours où on ne devrait pas se lever, dit-elle.
- Certes, mais aujourd’hui n’est pas un de ces jours, ai-je répondu doucement.
Sceptique, Dorothy s’est reculée d’un pas pour mieux me dévisager. J’ai arqué les sourcils, et je lui ai lancé un petit sourire espiègle. J’adore quand elle me scrute de la sorte, je suis sûr qu’elle ne remarque pas mes ridules et mes cheveux qui blanchissent, elle ne cherche qu’à plonger dans mon âme et cela me remplit comme toujours de calme et d’amour. En réalité, je l’aime comme au premier jour, le nombre d’années est loin de ternir cette idylle.
- Je ne sais pas ce qu’il vous faut ! me dit-elle. Victoria est traitée comme un paria au conservatoire et Églantine veut épouser un déserteur !
- Victoria a appris qu’elle avait un niveau supérieur en piano que la plupart des candidats et Églantine revient au château, ai-je réfuté doucement. Pourquoi aurais-tu voulu ne pas te lever ? Note, si tu veux qu’on aille se coucher, je ne suis pas contre !
- Vous n’êtes jamais contre ! Vous regardez toujours la bouteille à moitié pleine tandis que moi, je regarde la bouteille à moitié vide !
- Je te trouve bien sévère, ai-je repris. Églantine a dit à Victoria qu’elle ferait quand même une excellente pianiste et qu’elle devait simplement passer par une autre filière que le conservatoire. Nous aurions dû nous en douter ! C’était assez naïf de notre part, que de l’emmener faire ce concours.
- Je suis d’accord, je n’aurais jamais dû insister pour qu’elle le présente. Je m’en veux terriblement de l’avoir poussée à cette humiliation publique.
- Elle en aura d’autres, hélas.
- Je voudrais qu’on parle d’Églantine. Je ne comprends pas et je ne peux pas accepter qu’elle, qui a sauvé le château des flammes, qui a été prisonnière des Allemands, puisse tomber amoureuse d’un tir au flanc pour ne pas dire déserteur !
J’ai soupirai.
- Certes, je suis loin d’être heureux de la situation mais je sais pour avoir écouté de nombreux poilus que les conditions de vie dans les tranchées étaient loin d’être supportables. Je t’avoue que je me suis fait la réflexion que si j’avais été dans le cas, j’aurais sûrement trouvé une échappatoire pour ne pas subir un tel traitement. L’esquive de Valentin me parait remarquable dans la durée. Souviens-toi que pour tenir, il s’est fait malmené par les médecins militaires qui l’ont jeté pratiquement dans l’escalier et Valentin n’avait pas failli. Le seul problème est de commencer une relation dans le mensonge et je me demande si Églantine est tombée amoureuse d’un homme ou d’un aveugle à soigner. J’ai peur que ses sentiments se soient mal posés. Le fait d’accepter et de passer outre ce mensonge, me rassure un peu.
- Mais un homme qui ment pendant des années est capable de cacher autre chose. Pour moi, c’est clair, nous ne pouvons accepter ce mariage !
- Que pourrait-il cacher ?
- Je n’en sais rien, une activité malsaine, interdite, inconvenante...
Cette réflexion m’a glacé car depuis des années, je lui cache d’où provient notre fortune. Sans le vouloir, elle m’a aidé à voir Valentin sous un autre angle. Églantine et Valentin ont fait le chemin de la Vérité, j’en suis encore si loin. Je ne peux bannir un homme qui a eu le courage de sortir du mensonge, parce que j’en suis moi-même incapable...
- Ils ont suivi le chemin de la liberté, je le comprends enfin, ai-je murmuré.
- Vous trouvez ? s’est écrié Dorothy.
Je lui ai souris. Mon dieu que je l’aimais quand elle était en colère.
- Je vais te montrer comment ils ont choisi le chemin de la liberté.
J’ai tiré les rideaux, elle a mis les mains sur les hanches espérant par ce geste autoritaire m’arrêter dans ma démonstration. Quand je me suis approché, je voyais à sa bouche que sa résolution vacillait, et je l’ai embrassée goulument.
Mais lorsque j’ai délicatement défait un à un les boutons qui tenaient son corps prisonnier dans des fichus, pour la première fois, j’étais mal à l’aise. J’ai baisé le bout de ses seins et sur eux se dessinait déjà les lettres de ma prochaine nouvelle. J’ai écarté ses cuisses et son petit papillon m’a soufflé les mots que j’écrirais dans la soirée. Et quand elle s’est agenouillée devant moi, ce sont ses cheveux qui dans leurs longues méches argentées ont ficelé l’histoire que j’allais raconter. Je lui faisais l’amour, en me demandant quand j’aurai le courage de lui avouer qu’elle était mon gagne-pain.
Nous sommes restés longtemps allongés sur le tapis. Je pensais à ce terrible secret que je gardais jalousement pour ne pas perdre mon amour, il fallait que je l’arrête. Ne plus écrire ces inepties, ne plus en faire des livres qui se vendaient, sous le manteau, tellement bien, que nous avions six personnes à notre service, que le journal pouvait créer de nouveaux emplois, que nos filles pouvaient entamer leur vie sans craindre le lendemain.
Mais il était aussi difficile de m’arrêter d’écrire, que d’arrêter une locomotive en pleine course. Une fois en main, ma plume ne se tarissait jamais, j’avais besoin d’écrire, de coucher les mots qui se précipitaient, se jetaient littéralement sur le papier pour le fendre de mes pensées, même si celles-ci étaient abjectes.

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