Mariage dans la belle-famille
Journal de Valentin :
Nous devions nous marier en même temps que Violette et Adrien mais ce mariage fut retardé parce qu’Adrien dû repartir assez précipitamment en Afrique. La fête fut belle et sûrement plus véritable que le simulacre de miracle !
J’ai dû calmer ma mère qui en voyant le château a été prise de vertige. Elle trouvait tout à coup que sa toilette n’était digne ni du lieu ni de la famille d’Églantine. Quand je lui ai rappelé la simplicité dont les marquis avait fait preuve à Paris, elle se calma relativement. Heureusement que ma famille n’avait pas pu arriver plus tôt, cela nous épargna beaucoup de gêne.
Mes frères par contre étaient loin d’être embarrassés, ils couraient dans tous les sens, dévalaient les escaliers sur les rampes et j’en passe. La marquise s’en amusait tandis que ma mère s’en crispait. C’est le marquis qui mit un terme à leurs cabrioles en leur demandant de l’aider à la préparation de la fête. Ils n’ont jamais été aussi ravis de grimper aux arbres pour pendre des guirlandes.
Après l’ouragan de la fête et de la venue de ma famille, nous nous sommes installés à l’étage au-dessus de la vieille marquise. Celle-ci est devenue une très vieille dame qui a besoin de soins quotidiens. Dorothy (elle m’a demandé de l’appeler ainsi) veille sur elle toute la journée, et Églantine prend le relais, la nuit. La vieille dame n’a plus la notion du temps se perdait dans les méandres de sa jeunesse ou de celle des années heureuses des petites sœurs d’Églantine. Le vieux marquis qui est mort devant les yeux d’Églantine, d’une balle tirée à bout portant par un soldat allemand est, pour elle, toujours vivant. Elle lui parle presque tout le temps, le disputant ou le cajolant suivant le fil bien tortueux de sa pensée.
Pauvre marquise. Elle se lève parfois la nuit en hurlant qu’Égide a disparu, qu’il faut le rechercher. Églantine et moi avons alors bien du mal à lui dire la vérité. Une nuit, alors qu’elle hurlait de la sorte, je me suis levé et je suis allé la consoler. À la place de lui rappeler la triste vérité, je lui ai dit que le marquis était parti pour quelques jours à Bruxelles. La vieille dame s’est rendormie apaisée et elle ne s’est réveillée qu’à dix heures, le jour suivant.
Depuis, nous avons pris l’habitude de lui mentir. Elle est si sereine après, que nous abandonnons l’envie de la guider vers le présent. Elle est tellement plus heureuse dans le passé. D’un accord tacite, nous avons tu aux parents d’Églantine nos petits mensonges. Ils me prennent pour un affabulateur et ces feintes ne feraient que les conforter dans cette opinion.
Mes relations avec mes beaux-parents sont cordiaux sans pour autant être emprunts de chaleur ou de prévenance. Certes, aucune critique désobligeante ne passe leurs lèvres mais l’estime qu’ils me portent est bien bas, je le sens par des petites remarques anodines mais qui, à la longue, en deviennent méchantes. En réalité, ils ne parlent qu’à leur fille. Si Dorothy m’a demandé de l’appeler par son prénom, c’est parce qu’elle l’a demandé à Adrien et que j’étais à ses côté. Le marquis n’a jamais fait jamais un geste en ce sens. Je continuerai donc à l’appeler Marquis, alors que tout le monde l’appelle soit Dady soit Olivier.
C’est lui qui en sera plus gêné que moi. Églantine m’a raconté qu’il était devenu marquis suite à son adoption par le vieux marquis afin de protéger la famille des mauvaises langues et des attaques perpétuelles du frère de Dorothy et du neveu du vieux marquis qui lui pourrissait la vie avec son héritage. Le Marquis Olivier ne brandit jamais son titre comme un fer de lance, mais il s’était laissé appeler ainsi pour ne pas vexer le vieil homme de l’honneur qu’il lui faisait. À la mort du marquis Égide, l’habitude était prise et je pense sincèrement qu’il n’entendait plus le titre quand on l’appelait.
D’autre part, cet homme me fascine. Sa prestance est naturelle, son aura légendaire n’est pas vain. Il y a dans cet homme une autorité qui ne vient ni de son rang ni de sa fonction, elle provient du regard qu’il porte sur les choses et de la liberté dont il a fait preuve pour façonner sa vie.
L’amour qu’il porte à sa femme transparait dans chaque regard qu’il pose sur elle, jusqu'à sa façon de prononcer son prénom.
Je l’envie. Je ne sais si dans vingt ans, je porterai le même amour à ma belle et ce n’est pas de cela que je le jalouse secrètement. C’est de sa prestance, de son autorité, de son regard perçant et de la justesse de son propos. Il m’impressionne et je n’ai rien pour m’imposer à lui comme je le voudrais.
Les parents d’Églantine nous ont offert comme cadeau de mariage, l’installation d’un cabinet de médecin dans la conciergerie du château. C’est une petite maison indépendante à l’entrée de la propriété. Elle donne sur le village et si elle est de la même époque et la même veine que le château, elle est assez modeste pour que n’importe quel indigent puisse s’y présenter sans pour autant se croire dans la demeure seigneuriale. Je me suis occupé pendant les mois suivants à l’aménager, comme le désirait Églantine.
Il ne lui reste plus qu’à pratiquer ! Je sais qu’elle ne se résout pas à commencer parce qu’elle a peur. Peur de la mort, peur de ne pas être à la hauteur. Cependant, je l’y pousse grandement, je voudrais ne plus prendre tous nos repas au château. Je ne supporte plus ce château, je voudrais que nous soyons indépendants, quitter la Belgique. Nous ne voulons pas habiter Paris, pour ne pas être le miraculé, mais nous pourrions nous expatrier comme Violette, Églantine pourrait pratiquer en Afrique ou en Indochine, mais elle refuse obstinément pour une raison qui me dépasse : son potager ! Elle me prétend qu’une femme le lui a confié et qu’elle doit s’en occuper afin d’honorer sa mémoire. Cela fait quatre ans qu’elle ne s’en est pas occupé, les petits jardiniers s’en sont très bien sortis.
Quand je lui fais remarquer que cette excuse n’est pas valable, elle me répond que des médecins manquent et que elle ne peut pas abandonner sa grand-mère pour l’instant.
- Mais ouvre ton cabinet alors ! lui ai-je crié lors d’une de nos disputes.
- Laisse-moi du temps ! m’a-t-elle répondu.
- Habitons la conciergerie. Nous ne serons pas loin mais nous serons indépendants.
- Mais on est indépendants ! Trouve de quoi ramener de l’argent et tu verras que tu seras encore plus indépendant ! Tu veux la liberté mais elle a un prix ta liberté ! pourquoi tu comptes toujours sur moi pour tout faire ? Qu’est-ce que tu trouveras à faire de plus à la conciergerie qu’ici ? Tu ne gères absolument rien, ton rêve c’est partir ! d’accord partir mais pourquoi faire ? Adrien a du travail à Léopoldville, toi tu n’as aucun contrat, ni pour l’Afrique ni pour l’Indochine !
- Je trouverais de quoi m’occuper, ne t’inquiète pas de cela !
- T’occuper ! c’est bien là le problème monsieur Liberté ! il ne s’agit pas de s’occuper mais de véritable projet de vie ! je n’irai pas ailleurs tant que toi, tu ne te décides pas dans une voie !
J’étais vert de rage, je me suis approchée d’elle et je l’ai prise par le col. Elle n’a pas cillé ; elle me toisait, ses yeux lançaient des éclairs, je l’aurais bien prise sur le tapis mais pas par amour, seulement pour la posséder. Cela m’a troublé. Je l’ai lâchée et je lui ai craché :
- Pour l’instant, ma petite chérie, tu es aussi inactive que moi, tu te morfonds de ne pas pouvoir voir la mort, tu fais des risettes à tes parents mais tu ne les affrontes pas vraiment. Tu tergiverses partout dans ta vie. Tu fais la fière mais tu ne sais pas poser un pied sans avoir l’accord de quelqu’un, que ce soit tes parents ou moi-même.
Je l’ai vue baisser les épaules, comme abattue par ce que je venais de lui lancé.
- Sale type, a-t-elle marmonné et elle a quitté la pièce.
Mes paroles résonnaient encore dans la pièce longtemps après son départ. Je tournais avec elles, j’avais l’impression qu’elles prenaient un malin plaisir à répéter des bribes aux quatre coins de la pièce : « ma petite chérie », « risette », « tergiverse », « la fière »... j’entendais aussi la conclusion de mes propos : « sale type ». J’étais annéanti. Pourquoi avais-je été si mauvais ? Je pris un verre de whisky et je me plantai devant la fenêtre. Je la vis au bout du parc, elle rejoignait la conciergerie.
Ce qui a de bien dans le mensonge que j’ai tenu pendant trois ans, c’est qu’elle a dû se battre pour obtenir l’approbation de ses parents à notre mariage. Je sais qu’elle n’ira jamais se plaindre de nos disputes, chez eux.
J’ai honte d’écrire et de penser ce genre de réflexion, mais cela nous laisse une petite liberté de nous aimer comme nous le désirons avec nos orages, sans que les marquis interviennent dans nos affaires.
Pour ma part, j’aimerais trouver un travail qui me convienne. Hélas, je n’ai aucune formation, la guerre m’a ôté le plaisir et la possibilité d’en apprendre une.
Le marquis m’a déjà fait une ou deux petites remarques sur mon inactivité. Il ne m’a pas proposé de travailler au journal, je pense que c’est très sage de sa part, mais il m’apporte des propositions de travail que le journal va publier.
À chaque fois, il s’agit de boulots qui ne me conviennent pas : contremaître, alors que je n’ai aucune autorité, ouvrier qualifié alors que j’ai deux mains gauches ; palfrenier alors que j’ai horreur des chevaux et même mineur alors que je suis complètement claustrophobe. C’est d’ailleurs extrêmement vicieux de sa part, de me proposer ce travail de mineur, alors que je lui ai expliqué en long et en large, mes angoisses dans les tranchées à passer dans les tunnels qui reliaient les lignes de combat. Le marquis me harcelle. Quand j’en parle à Églantine, elle prend sa défense et cela me tue davantage. Je me doute que cela part d’une excellente intention, mais je n’ai même plus la force d’analyser ces offres d’emploi.
Pour passer le temps, je lis. Je lis essentiellement le journal que mon beau-père dirige, pour avoir des sujets de conversation avec lui et ainsi créer les liens qui tardent à se nouer. C’est Églantine qui me l’a conseillé et c’est une excellente idée. Cela débouche sur des débats où je peux m’exprimer et où, manifestement, il attend ma réaction.
J’entretiens aussi une longue relation épistolaire avec un de mes rares amis de Paris qui peut me comprendre, Edmond. Certes, il avait été assez gauche vis-à-vis de Victoria mais c’est le seul qui peut comprendre mes soucis d’inactivité. Cela dit, il les balaie d’un revers de mains. Il n’a jamais travaillé et n’en voit nullement la nécessité. Il me conseille d’acheter une automobile, c’est très amusant et même grisant. Il m’en vante les qualités, j’ai fini par lui demander d’en acheter une pour moi. Je n’ose pas en parler à Églantine, j’ai utilisé pour se faire, l’ensemble de ma pension de guerre qui dort à Paris depuis six ans.

Annotations
Versions