Confidences entre soeurs

16 minutes de lecture

Le voyage de Violette se préparait activement. Adrien avait beau dire qu’il ne fallait pas prévoir grand-chose, que tout se trouvait déjà au Kassaïe, Dorothy n’en finissait pas d’acheter tout ce qu’une jeune fille « de bonne famille » devait avoir pour être heureuse. Elle avait aussi acheté de quoi vêtir un nouveau-né car, lui dit-elle, puisqu’elle était sa fille, elle devait être extrêmement féconde. Cela nous fit sourire, ma sœur et moi, nous étions d’une autre mère et Dorothy semblait l’avoir complètement oublié !

Deux jours avant le grand départ, Dorothy était plus nerveuse que Violette. Elle vint me trouver au matin, encore en cheveux. Elle n’était pas belle à voir, elle ne dormait plus depuis un mois, craignant ne plus jamais revoir sa fille :

  • Dis-moi, Églantine, est-ce que Violette ne se fera-t-elle pas manger par un lion ou écraser par un éléphant ?
  • Non. Le seul animal qu’elle doit craindre, c’est le moustique.
  • Le moustique, pardi ! mais une piqûre n’a jamais fait de mal à personne !
  • Le moustique lui inculquera une maladie qui la poursuivra toute sa vie.

Dorothy acheta dans la journée tous les moustiquaires qui étaient à disposition dans un rayon de cinquante kilomètres.

Violette partit en promettant de nous écrire chaque semaine. Elle ne dérogea pas à sa promesse, nous eûmes autant de lettres que de semaines d’absence, même si celles-ci nous parvenaient avec deux mois de retard. Elles arrivaient en paquet, nous devions attendre plusieurs semaines pour en avoir quatre ou cinq à la fois. Dorothy lisait et relisait ces lettres à en délaver l’encre, comme le prétendait Olivier en souriant.

Le couple que formait mes parents m’apparut encore plus solide qu’avant la guerre. La complicité qu’ils avaient établie était encore plus éclatante. Dans ses cahiers, Olivier parle de Dorothy avec une tendresse nouvelle, celle dont les années ont découvert les fragilités, les manques et parfois les colères. Mais toujours avec une passion que je leur envie encore aujourd’hui. Ils avaient vingt ans de mariage, leurs enfants s’éloignaient petit à petit du foyer, mes petites sœurs étaient déjà au lycée, en pension et le château était bien vide sans les rires et les cris des petites. Dorothy en fut légèrement mélancolique sans tomber dans une dépression comme l’avait été Fanny.

  • Me voici devant une page nouvelle, dit-elle alors que nous prenions notre traditionnel thé de cinq heures. Comme à chaque page que je tourne, j’ai quelques regrets, je suis démunie mais c’est aussi grisant de savoir que tout m’est encore permis.
  • Tout t’est vraiment permis ? avait souligné Olivier, non sans malice.
  • Tout ! s’était exclamée Dorothy. Je peux me lancer dans un haras, de l’élevage, la peinture, la musique ou le journalisme.
  • L’élevage ? dit-il en riant. En voilà une drôle d’idée. Voudrais-tu avoir des vaches ?
  • Eh bien oui ! dit-elle. J’aimerais avoir trois vaches jersey ! je trouve qu’elles manquent dans notre paysage.
  • Jersey ? Allons donc, voilà qui est facile ! Pourquoi ne prendrais-tu pas de belles vaches noires et blanches, comme partout en Wallonie.
  • Parce que les vaches jersey sont bien plus jolies, elles sont café au lait. Elles ressemblent aux chats siamois.

Nous éclatâmes de rire.

  • Je veux dire que les chats siamois ont les mêmes couleurs que les vaches jersey, rectifia Dorothy avec un large sourire. Vous verrez !
  • Oh ça je n’en doute pas ! murmura Olivier en lui caressant le dos de la main.

Après quoi la conversation se dirigea vers d’autres sphères, mais Olivier regardait toujours Dorothy avec tendresse. Je les observais à la dérobée, il était encore follement amoureux. Dès que le thé prit fin, il lui prit la main et lui murmura :

  • Il paraît que tout est possible... Je voudrais commencer cette nouvelle page de la meilleure façon qu’il soit !
  • Vous êtes incorrigible, Olivier ! dit-elle sur un ton faussement indigné.

Le thé était toujours le moment privilégié où les sujets de conversation étaient plus détendu qu’au repas. Était-ce parce que ce temps était plus informel, ou qu’il était moins long ? Peut-être était-il tout simplement plus sucré... Un de nos sujets récurrents de notre thé était l’automobile. Olivier voulait en acheter une mais Dorothy trouvait que c’était un passe-temps cher et inutile. Olivier argumentait invariablement, qu’il irait au journal en automobile et qu’il pourrait même aller chercher les plus jeunes à la pension.

Ainsi, quelques temps plus tard, Valentin prit la défense d’Olivier :

  • Je pense que l’automobile remplacera le cheval et que c’est lui qui deviendra un passe-temps ! dit-il.

Cela fit rire tout le monde.

  • Impossible, répliqua Dorothy. Le cheval est lié à l’homme depuis la nuit des temps, c’est comme imaginer qu’on se passerait de chien ou de chat. Non, ce n’est pas parce que nous sommes en pénurie, que nous nous en passerons !
  • Ou de vaches, dis-je en désignant les trois vaches dont le pelage était délicieusement caramélisé.

Nouvel éclat de rire. Dorothy avait fait venir trois vaches et cinq moutons shetland. Les vaches paissaient dans le pré qui terminaient le parc. Tandis que les moutons broutaient gentiment d’un coin à l’autre de la propriété pour tondre le gazon, sous la bonne garde de Louise. Depuis que les moutons étaient arrivés, Louise s’était pris une affection sans borne pour ces ovidés. Elle veillait sur eux comme si elle était leur mère et les moutons le lui rendaient bien.

  • Vous verrez, reprit Valentin légèrement piqué de ne pas être pris au sérieux ; les automobiles vaincront ! et ce sera tant mieux, car les villes n’en seront que plus propres ! imaginez une ville sans crottin, sans l’odeur des chevaux, ce sera un bienfait pour l’hygiène des habitants !
  • En tant que médecin, je ne peux qu’approuver ! dis-je.
  • À ce propos, intervint Olivier. Quand donc comptes-tu t’installer comme médecin ? Il me semble que tu as tout ce qu’il te faut, un bureau, une table d’osculation et les armoires en suffisance. Mais je ne vois pas encore défiler les patients.

Je n’arrivais pas vraiment à me projeter dans ma future profession. J’avais cette angoisse terrible de la mort et de son odeur qui me faisait vomir à chaque fois que la faucheuse rôdait autour de mon malade. Certes, soigner était ma passion, mais laisser gagner la mort m’était insupportable. Je n’osai en parler à mes parents qui m’avaient projeté dans cette profession, depuis mes dix ans. Valentin m’était, lui aussi, d’un piètre secours. Il s’en gaussait presque, m’affirmant que je m’y habituerais et que l’envie de soigner serait plus forte que celle de la mort qui, somme toute,était inévitable. C’était devenu un de nos sujets de dispute récurrent.

Je ne pouvais que lui donner raison car, si je n’avais pas ouvert mon cabinet à proprement parlé, je l’utilisais pour soigner quelques menus bobos, de nos petits jardiniers, qui ne manquaient pas de se blesser ou qui étaient à peine enrhumés pour le plaisir d’entrer chez moi. Un seul n’était pas venu, c’était Jean-Jean. Il n’aimait pas qu’on le touche. Pourtant, un jour, il reçut un coup de sabot de cheval sur la tempe. Cela saignait beaucoup et il s’était évanoui. Il se retrouva couché sur ma table, alors que je préparais de quoi le recoudre. Il hurla et sauta de la table. Heureusement, Valentin n’était pas loin, il lui fit tant de grimaces qu’il se calma et que je pus le soigner. La fois suivante, il suffit que Valentin soit derrière la fenêtre pour que Jean-Jean se sente en sécurité.

J’avais revu, à un de ces moments, la vision qui m’avait affirmée que je serais heureuse avec Valentin. J’en étais loin. Je ne baignais pas dans le bonheur que j’avais imaginé. Dorothy et Olivier en étaient en partie responsables, ils traitaient Valentin avec une pointe de distance qui ne leur ressemblait pas. Certes, ils ne le maudissaient ni le malmenaient mais le grand mensonge sur sa cécité flottait encore dans l’air, comme un vent froid dont on doit se protéger. Valentin n’avait aucune occupation extérieure au château et cela aussi les indisposait ; sans le dire ouvertement, ils avaient établi que si Valentin n’arrivait pas à s’occuper, c’était qu’il avait toujours été paresseux et incapable d’où, d’ailleurs, ses pitreries et son refus de servir pour la patrie.

Les deux autres grands responsables de ce manque de plénitude absolue à nos épousailles étaient nous-mêmes. Moi parce qu’on ne m’avait jamais appris les dessous des cartes et j’apprenais tant bien que mal à contenter mon mari et Valentin parce qu’il se morfondait de la situation présente. Il donnait le change lors du thé ou des repas, mais dès ceux-ci terminés, il se calfeutrait dans sa bibliothèque que devenait de plus en plus son antre où l’odeur de fumée rivalisait dangereusement avec l’odeur d’alcool.

Sur l’heure, nous parlions de mon cabinet médical encore clos. Il fallait vraiment que je me décidasse à leur avouer ma hantise de professer. Ce ne serait pas aisé vu la confiance qui régnait sur notre couple. J’imaginais déjà entendre les commentaires acerbes sur la paresse de mon mari qui déteignait sur moi ou sur notre incapacité à prendre notre vie en main.

Alors que je me tortillais pour trouver les mots qui expliqueraient mes craintes, une voiture nous tira de l’embarras. Elle fit crisser les graviers, déboulant comme un cheval en furie et freina presque à nos pieds. Le conducteur enleva ses lunettes et Valentin se leva directement pour l’accueillir. C’était Edmond, le grand ami de Valentin. Celui-là même qui avait ridiculisé Victoria. Il venait passer quelques jours au château essentiellement, nous dit-il, pour le plaisir de faire de la route. Il nous expliqua qu’il venait tout droit de Paris, il était parti à 9 heures du matin, il avait mis huit heures, repas compris, pour arriver jusqu’ici. Huit heures pour accomplir 340 km, nous en étions pantois !

Le lendemain, Dorothy essaya la voiture et fut tout de suite conquise par sa facilité de conduire et le confort qu’elle en ressentait par rapport au cheval. Olivier qui n’avait pas besoin d’arguments supplémentaires commanda une voiture dans les jours qui suivaient.

Dès son arrivée, Edmond était très attentif à ma sœur Victoria. Je me dis à ce moment-là qu’il tentait de rattraper ses paroles malheureuses dites le soir avec un verre d’alcool dans le nez. Je restais relativement rancunière, mais Victoria semblait lui avoir pardonné. Ils faisaient ensemble de nombreuses promenades en voiture ou dans le parc.

Au bout de quinze jours passés avec nous, Edmond demanda Victoria en mariage. Alors que mes parents étaient ravis, Valentin était loin d’être convaincu, il connaissait suffisamment Edmond pour le savoir bien plus attiré par les hommes que par les femmes. Il avait eu aussi des gestes d’une extrême violence avec un ou deux de ses amants et avait envoyé sa sœur à l’hôpital avec une double fractures parce qu’elle avait osé lui tenir tête. Il le prit à part et il lui demanda ses intentions profondes. Edmond répondit très sèchement :

  • Ai-je eu une intention déplacée à ton égard ?
  • Certes non. Mais soyons sérieux, Edmond, tu ne t’intéresses pas aux femmes, pourquoi en épouser une, aveugle de surcroît, si ce n’est pour paraître dans les normes. Dans ce cas, je doute que tu ne la rendes heureuse et cela, je ne le permettrai pas. Tu lui voues une vie de recluse pour te mettre à l’abri d’une réputation de dépravé. J’ai une profonde amitié pour toi, mais s’il te plait, prends une autre victime, celle-ci est ma belle-sœur et je l’aime comme si elle était ma petite sœur.
  • Toi qui n’as pas pu voir les horreurs de la guerre, te voilà chevalier servant ! grinça-t-il. Je ne veux prendre aucune autre et, pout tout te dire, c’est elle qui en a eu l’idée.
  • Elle n’a pas pu voir tes manières de dandy, elle ne sait rien à propos des hommes. Elle ne peut pas percevoir que tu es résolument attiré par les hommes, quelle vie lui réserves-tu ?
  • En l’épousant, je lui permets de jouer dans les plus grandes salles du monde. Je te promets que Victoria sera adulée.
  • Edmond, tu as été violent avec ceux que tu aimes, je te jure que si tu la maltraites, je viendrai te tuer où que tu sois.
  • Tu n’es même pas capable de tuer un boch et tu viendrais me tuer ? laisse-moi rire ! tu n’es qu’un poltron, va tuer le Keyser, puis on discutera de ton sens de la justice !

Valentin ne sut que répondre. Il était blessé au plus profond de lui-même. Il se sentait définitivement couard, inutile, imposteur. Son sens de la justice était dérisoire parce qu’il n’agissait pas. Il laissa Edmond et s’enferma dans un mutisme. Edmond tenta vainement de renouer le dialogue, Valentin ne lui accorda aucun regard, aucune mansuétude.

Pour ma part, ce mariage me déconcertait totalement : les mains de Victoria ne me parlaient que de John tandis que celles d’Edmond me révélaient une vie tranquille avec Victoria. Quand j’en fis part à ma mère, elle ne vit que le bon côté des révélations.

Je ne pris guère plus d’importance à mes oracles. J’en pâtissais à chaque dispute que j’avais avec Valentin. Je ne m’appesantis plus sur elles et décidai que j’ouvrirais mon cabinet le mois suivant. Je me devais de préparer mon jardin des simples avant de l’ouvrir. C’était une manière de procrastiner la pratique, les plants ne seraient pas d’attaque avant le printemps mais aussi de m’éloigner des remarques acerbes de mon mari.

Je jardinais autour de la conciergerie. Je fis quelques petits carrés de simples, en plantant quelques graines du magnifique jardin que mon mentor, madame Peeters m’avait offert. Cette dernière m’ayant appris que si les enfants mangeaient plus de légumes et de fruits, ils seraient moins chétifs, j’ajoutai sur les côtés de la maison quelques arbustes fruitiers sur les côtés. J’avais l’intention de laisser cueillir les fruits lorsqu’ils seraient mûrs à mes petit patients.

Edmond était devenu ambassadeur. Il devait partir un mois plus tard pour New York. Le mariage eut lieu une semaine avant leur départ. Il fut célébré dans la chapelle comme le mien et celui de Violette. Alors que nous étions à table, James vint me prévenir qu’un homme m’avait mandé pour une urgence.

L’homme me demanda d’examiner son enfant qui attendait devant la conciergerie. Je le suivis directement. Le petit avait les lèvres bleues, le nez pincé et se tortillait de mal au ventre. Je ne dus pas l’examiner longtemps pour savoir qu’il fallait lui enlever l’appendice de toute urgence. Nous n’avions pas le temps de nous rendre à l’hôpital et je priai déjà pour que cela ne dégénère pas en péritonite, sans quoi le petit mourrait dans les dix jours. J’avais déjà vu une appendicectomie à Paris, mais les conditions étaient bien plus facile qu’ici entre le fromage et le dessert !

Je ne me permis pas de tergiverser, j’envoyai l’homme chercher ma sœur Alice qui était revenue de Bruxelles où elle exerçait en tant qu’infirmière dans un hôpital. Le temps qu’elle vint en courant avec le père, j’avais déjà désinfecté la table, installé l’enfant dessus, et sorti ma bouteille d’ether.

Nous demandâmes aux parents de chercher de quoi le ramener chez eux parce que leur fils ne pourrait pas se lever. La chance sourit aux débutants, je pouvais l’attester. L’appendice m’est apparue comme par enchantement, je la coupai et je l’eus à peine en main qu’elle éclata au-dessus du ventre de l’enfant. Heureusement, Alice me présentait une assiette à dessert juste entre l’appendice et la plaie, si bien que nous n’eûmes pas de crainte d’infection.

Au bout d’une heure, les parents repartirent avec leur enfant sur un brancard. Alice et moi, nous nous assîmes sur le petit banc devant la maison. Nous avions envie d’une pause avant de rejoindre la fête. Alice me raconta sa vie à Bruxelles.

Elle travaillait dans un hôpital au centre de la ville. Elle n’aimait pas tellement le travail avec les malades mais c’était le seul qu’elle connaissait.

  • Mais Alice, nous savons toi et moi que tu es faite pour la littérature ! Pourquoi rester dans cette voie ? lui demandai-je doucement.
  • Parce que je n’ai pas pu continuer mes études pendant la guerre et je t’avoue que je n’ai pas la force d’en reprendre.
  • Tu n’as pas besoin d’étude supplémentaire pour écrire !
  • C’est un fait, mais il faut avoir de l’imagination et de ce côté, ça craint.
  • Tu peux devenir journaliste, comme Dady.
  • N’insiste pas, me répondit-elle doucement. J’adore être indépendante, j’adore pouvoir me lever le matin et partir au travail en me disant que je garderai une partie de mes sous pour un voyage jusque chez Violette ou Victoria. J’adore passer devant une boutique, entrer et me dire que je peux acheter une robe en ne regardant pas trop à son prix !
  • Tu es donc si riche ? Je croyais que les infirmières ne gagnaient pas bien leur vie.
  • Je n’ai pas dit que je les achetais, je les regarde et, oui, parfois je peux me l’offrir. Si je commence comme écrivain, pendant des mois, je ne gagnerais rien ou alors quelques broutilles, je ne pourrais plus me payer un loyer et finies mes envies de voyage et d’indépendance !

Je la scrutai longuement. Je voyais qu’elle se donnait du courage, sans pour autant adhérer à ce qu’elle disait. Elle me regarda un instant, hésita, se tordit les mains comme pour s’empêcher de me confier une dernière chose. Elle soupira et sourit.

  • Et toi ? me dit-elle. Tu dois baigner dans le bonheur, maintenant que tu as un mari, un cabinet et les parents à proximité.

J’écartai les sourcils et, sans que je ne pus me retenir, j’éclatai en sanglot. Je lui expliquai ma hantise de la mort et ce cabinet qui démarrait pour la première fois. J’enchainai sur le mari buveur et désoeuvré et le regard sévère des parents sur notre couple. Elle avait mis sa main sur mon genou, abasourdie et désolée par cette confession. Nous restâmes un moment en silence pour finir elle le rompit :

  • C’est vrai que nos parents forment un couple idéal, qu’il nous est impossible de pouvoir rivaliser. À quoi ça tient ? Comment se fait-il qu’ils soient si amoureux au bout de plus de vingt ans de mariage.
  • Je... je crois, bredouillai-je à mi-voix, que c’est parce qu’ils font l’amour à tout bout de champ.

Alice me dévisagea avec un petit sourire espiègle. Elle m’invita à poursuivre d’un petit geste de la main :

  • Tu sais que je suis très sensible aux odeurs. Quand nous étions petites, il y en avait une que je reconnaissais particulièrement bien et que j’alliais à leur humeur. Dès que je la percevais, je savais que nous pourrions leur demander n’importe quoi, ils étaient disponibles à nous écouter et désireux de garder l’harmonie. Maintenant que je partage un lit, je sais ce qu’est cette odeur, c’est l’odeur du sexe.

Alice éclata de rire. Je la suivis doucement dans son hilarité.

  • Et maintenant, tu la perçois encore chez eux ? demanda-t-elle.
  • Moins, certes ! mais quand même.

Elle se remit à rire.

  • Vas-tu si souvent dans leur chambre ?
  • C’est rarement dans leur chambre !

Elle pleurait de rire.

  • Ils sont donc à ce point pervers ? dit-elle encore incrédule.
  • Non, je ne crois pas que c’est de la perversité. C’est juste un trop plein d’amour, rien qu’un trop grand amour qui ne se canalise pas.

Nous nous calmâmes doucement. Alice songeait encore à ce que je venais de lui révéler et riait de temps en temps. Elle redevint sérieuse et dit :

  • J’aime relativement bien faire l’amour, mais après il me reste toujours un goût de trop ou de trop peu, je ne sais pas. C’est sans doute ça : c’est le manque d’amour juste le désir sans l’amour que je comble...
  • Mais enfin, Alice ! m’écriai-je, tu n’es même pas mariée !

Alice me dévisagea avec une pointe de provocation.

  • Eh non, petite sœur, je ne suis pas mariée mais j’ai déjà connu des hommes ! Oh ne me prends pas pour une dévergondée, j’en ai connu deux exactement. Le premier, je croyais que ce serait le bon, c’était un Anglais à la fin de la guerre. Il était un peu seul parce qu’il avait perdu sa compagnie et ne parlait pas un mot de français. Nous nous sommes aimés. Violemment, passionnément. Puis lorsqu’il a retrouvé son armée, il est parti, sans me laisser un mot. Ce n’est que bien plus tard en faisant quelques rapprochements, que j’ai appris qu’il était marié. J’en ai pleuré de rage et d’impuissance.
  • Et le second ?
  • Le second était un docteur. Nous étions fatigués, nous avions bu plus que de raison et je me suis retrouvée dans son lit, sans vraiment l’avoir cherché. Je ne l’aimais pas vraiment et lui non plus. Nous nous consolions mutuellement d’un amour déçu. Il est parti exercer à Namur, pour être plus près de sa mère et de sa sœur, et je ne l’ai jamais revu. Je ne regrette pas cette liaison, ce n’était pas gai et le médecin prenait son pied sans vraiment attendre que je prenne le mien.

Je restai un moment sans répondre. Étais-je choquée ? Oui sans doute un peu, mais à la fois, je ne voyais pas vraiment la raison à la blâmer. Surtout, je ne comprenais pas qu’une femme puisse prendre du plaisir.

  • Pour ma part, lui confiai-je au bout d’un moment. Je n’aime pas ça. Ça me fait mal, Valentin m’oblige à le regarder éjaculer dans moi et je n’éprouve que du dégoût.

Alice me scruta la mine soucieuse puis elle me demanda doucement :

  • Églantine, est-ce que tu as déjà joui ?

Au vu de ma tête, elle compris mon désarroi et ma frustration de ne pas connaître cela. Elle m’expliqua les choses qu’on aurait dû me dévoiler, bien avant. Dire que j’avais fait des études de médecine !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Yaël Hove ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0