Vengeance du passé?
Cahier de Valentin
Ça y est, j’ai trouvé un boulot. Il s’agit d’être le rédacteur d’un homme d’affaire liégeois. Ce n’est pas le marquis qui me l’a proposé et je lui en veux de ne pas m’avoir fait suivre cette offre. Je suis allé à Liège le rencontrer et nous avons directement conclu notre marché. Je travaillerai pour lui à raison de trois jours par semaine, chez lui et je prendrai du travail pour les trois jours restants.
Je suis heureux comme un roi !
En rentrant, j’ai acheté une bouteille de champagne pour fêter l’événement. Quand Églantine a vu la bouteille, elle n’a pas été très enchantée, elle trouve que je bois trop. J’ai beau la rassurer sur ma consommation, elle me tance régulièrement. Cette fois, au lieu de commencer la ixième dispute, je l’ai prise dans mes bras et je lui ai dit :
- J’ai trouvé un travail !
Elle a souri les yeux interrogateurs.
- Je serai rédacteur, je travaillerai sur place le lundi, mardi et mercredi et à la maison le jeudi vendredi et samedi. Nous devrons installer un poste de téléphone ici, pour les petits travaux urgents, j’ai donné l’adresse de la conciergerie, ce sera plus commode pour nous, si je fais mon bureau à l’étage. Ça te va ?
- C’est formidable ! a-t-elle dit un grand sourire aux lèvres.
- Je propose de mettre la ligne téléphonique dans le couloir, ainsi, tu y auras accès pour tes patients aussi.
Elle a hoché la tête la mine attendrie. Je l’ai fait danser dans notre petit salon, nous avons ri. Je retrouvais mon Églantine, celle qui riait et qui ne me jugeait pas. Je l’ai embrassée, nous nous sommes aimés et, pour la première fois, j’ai vu qu’elle y prenait plaisir.
Nous étions tous les deux nus, dans notre lit, je lui caressais doucement le sein. Elle avait les yeux perdus dans les stucs du plafond. Elle rayonnait, je la trouvais enfin heureuse.
- Comment s’appelle cet homme d’affaire ? demanda-t-elle.
- Jean-Paul Servais, il négocie le prix du charbon, avec les mines d’alentours pour le revendre aux détaillants.
Brutalement, elle s’est redressée et s’est tournée vers moi, les yeux affolés :
- C’est impossible, tu ne peux pas accepter ! me dit-elle fermement.
- Et pourquoi donc ?
- C’est le neveu de Grand-père, celui qui voulait le château et le nom. C’est le même qui a voulu nous enlever Alice et moi quand nous avions quinze ans.
Elle m’avait déjà raconté l’épisode. La fille de cet homme était une amie d’Alice et elle quand elles étaient en pension. Lors de l’anniversaire de leur amie, elles avaient été invitées à dîner. Mais au milieu du repas, l’homme les avait chassées en apprenant qu’elles habitaient le château de son oncle. Peu de temps après, le frère de Dorothy, qui voulait que sa sœur rentre en Angleterre avec les enfants de son sang et, donc en laissant Églantine et Violette sur le pavé, était entré en contact avec Servais.
Ils s’étaient alliés pour chasser la famille, en voulant kidnapper Alice. Mais les deux sœurs ne s’étaient pas laissées faire, elles l’avaient mis KO dans le compartiment du train. L’homme s’était retrouvé entre deux gendarmes, pour perversité. Le vieux duc l’avait sorti de prison en payant sa caution mais il avait, dans le même mouvement, adopté Olivier pour en faire son héritier direct. De plus, en sortant du bagne, il s’était retrouvé à la porte de chez lui, sa femme lui en avait fermé l’accès définitivement. Servais n’avait rien gagné, sinon la honte et le déshonneur.
Il s’était manifestement relevé parce qu’il habitait une belle maison qui venait d’être construite, donnant sur la Meuse. Il y avait installé son bureau au rez-de-chaussée, les parties privées étant à l’étage.
- Il a peut-être oublié ? dis-je sans grande conviction.
- Oublié ? Tu plaisantes ? Tu oublierais, toi, deux gamines qui te plaquent au sol pour te livrer à la police ensuite ? Non ! je ne crois pas qu’il ait oublié. Lui as-tu donné ton adresse ?
- Pas vraiment, je lui ai seulement donné l’adresse de la conciergerie en renseignant le numéro et le nom de la rue. Certes, il m’a demandé si je connaissais du monde au village et je lui ai affirmé qu’à part ma belle-famille je ne connaissais personne.
- Et il t’a demandé qui était ta belle-famille ?
Évidemment, qu’il me l’avait demandé ! ça tombait sous le sens. J’avais bien vu qu’il avait tiqué et même fendu sa large figure d’un petit sourire. J’avais même pensé faire l’éloge du château, mais je m’en étais abstenu, je ne sais pour quelle raison.
Bordel, je veux ce boulot et ce n’est pas parce que ce monsieur a trébuché une fois, il y a dix ans que j’allais baisser les bras !
- Églantine, je prends ce travail que tu le veuilles ou non. J’ai besoin d’argent et je ne vais pas passer ma vie à faire les cent pas entre le château et la conciergerie.
- Tu as besoin d’argent pour quoi faire ? Tu dois remplir la cave que tu as déjà vidée ?
Mon sang n’a fait qu’un tour, je l’ai gifflée. Elle s’est tenue la joue en me fixant, abasourdie. J’étais tout aussi stupéfait qu’elle. Je ne m’étais jamais cru capable d’un tel acte mais je n’avais pas envie de m’excuser. Églantine s’est levée, elle est sortie de la chambre et a rejoint la sienne.
Ma main fourmillait encore ; cependant, je n’ai pas éprouvé de honte. Je me suis levé, j’ai bu le reste du champagne, je ne l’ai pas estimé particulièrement bon, mais je n’ai pas trouvé non plus qu’il avait un goût amer.
Le lendemain, je partais pour trois jours à Liège chez Monsieur Servais. J’ai pris soin de ne pas croiser mes beaux-parents ; je n’ai aucune envie qu’ils tentent de m’en dissuader. Monsieur Servais était relativement surpris de me voir.

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