Et tu as préféré la fuite

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Durant les trois premiers jours où Valentin était parti à Liège, je tournais en rond. Il m’avait gifflée, j’en avais honte, comme si je l’avais mérité. D’ailleurs, je pensais l’avoir cherché. Pourquoi l’avais-je blessé en lui parlant de la cave qu’il vidait alors qu’il m’apprenait qu’il allait travailler ? Je me demandais comment j’allais l’accueillir. Je sentais que, par ce geste, il avait brisé un de nos derniers liens, mais je ne voulais pas me l’avouer. Je tus l’épisode à mes parents comme je tus la personne qui l’employait.

Je rentrais dans le mensonge. Je m’en rendais compte, mais j’avais une telle peur de décevoir et d’inquiéter mes parents, que je ne pouvais pas faire autrement. Ils perçurent quand même mon sérieux manque d’enthousiasme à ce travail. Dorothy vint me trouver pendant l’après-midi du deuxième jour. Je fus tellement fuyante quand elle tentait d’aborder le sujet, qu’elle retourna à ses activités les épaules légèrement voutées et l’inquiétude au fond de ses tripes. Que pouvais-je y faire ? Sur l’heure, je ne le voyais pas, même si maintenant, il me parait évident que j’aurais dû tout lui raconter, nous aurions peut-être évité le pire. Et encore... Je ne crois pas que nous aurions pu changer l’ordre des événements qui se sont déroulés ensuite.

Valentin était revenu heureux, plein d’un nouveau dynamisme que j’accueillis avec soulagement. Pendant le souper, il annonça avec un brin de provocation qu’il travaillait dans une firme d’import-export de charbon sans préciser le nom de son employeur. Olivier et Dorothy le félicitèrent et nous passâmes à un autre sujet : l’automobile.

  • Vous devriez penser à en acheter une, maintenant que vous travaillez à Liège, cela vous fera gagner beaucoup de temps de transport.
  • Pour tout vous dire, j’en ai déjà acheté une ! répliqua-t-il.

Abasourdie, je tournai lentement la tête vers lui. Tout le monde regardait ma réaction et la mine un peu trop triomphateur de Valentin. Olivier se frotta longuement la bouche avec sa serviette, c’était sa manière à lui de prendre le temps de répondre.

  • Ah bon ? Qu’avez-vous donc pris comme modèle ?
  • Elle est dans la cour depuis deux semaines, c’est celle d’Edmond.

Dorothy et Olivier s’abstinrent d’autre commentaire. Cela ne m’étonnait plus. Ils n’émettaient plus rien qui puissent envenimer mon couple. Ils devaient savoir que nous nous disputions à longueur de soirée. Ils avalèrent leur potage machinalement, mais entre chaque gorgée, je palpais fort bien leur fureur. Dès la fin du repas, je me réfugiai dans ma chambre et je pleurai longuement cette nouvelle cachoterie. Valentin vint me rejoindre. Il me caressa l’épaule et me dit :

  • Je suis désolée Églantine, je voulais te prévenir, mais tu étais si opposée aux automobiles que je ne savais pas comment l’aborder.
  • Et tu as préféré la fuite, ai-je répondu.
  • Oui, avoua-t-il dans un soupir.

Il ne dit plus rien pendant un long moment. Je m’étais arrêtée de pleurer. Je réfléchissais à notre situation, tous les non-dits pour ne pas parler de mensonge.

Valentin semblait un peu penaud. Il n’arrêtait pas de me caresser le dos. Tout doucement, sa main se déplaça de mon épaule à mes hanches, de ma hanche à mon bassin, de mon bassin à ma cuisse.

  • Je ne suis qu’un couard, mais je t’aime, me dit-il dans un souffle. Excuse-moi, je t’en supplie.

Je n’étais pas vraiment prête à lui pardonner mais sa main se faisait insistante. Comme je l’avais dit à ma sœur, j’avais l’impression que mes parents réglaient tant de différents en passant par là, que je me laissai faire.

Mais l’amour qui devait en résulter manquait. Valentin me prenait comme on saillit un cheval. J’avais plutôt l’impression d’un acte bestial que d’une preuve d’amour ou d’un besoin d’union absolue comme m’en avait parlé Alice.

Rien n’était résolu après cela, mais j’avais un peu plus de force pour lui dire ce que j’avais sur le cœur. Je lui demandai donc d’annoncer lui-même qu’il travaillait pour Servais. Il me demanda ma bague de fiançaille pour finir de payer Edmond parce que ce dernier avait dû prendre le modèle plus luxueux et que ses économies ne suffisaient pas. Il me promit de la mettre en dépôt, que je la retrouverais d’ici deux mois, une fois qu’il aurait touché ses premières paies. Je lui donnai avec dédain. Je voulais absolument tourner la page. On mangerait encore au château pendant longtemps.

Olivier apprit son lieu de travail avec une froideur qui en disait long sur ce qu’il pensait de son gendre. Je finis par prendre la défense de Valentin, en évitant désormais le traditionnel thé du quatre heures.

La conciergerie était mon havre de paix. Mon potager était resplendissant mais je ne me décidais pas à prendre des patients. Cependant, l’appendicite de l’enfant m’amenait çà et là quelques personnes nécessiteuses que je soignais brièvement, en leur donnant quelques plantes de l’autre côté de la haie. Je n’appelai pas cela des consultations, il s’agissait plutôt de conseil de rebouteuse. D’ailleurs, les malades me trouvaient pliée en deux dans mon jardin, ce n’était pas digne d’un docteur !

Olivier et Dorothy m’en sermonnaient de temps en temps, ils avaient observé la manière dont je soignais au-dessus de la haie et s’en crispaient. Il fallait que je m’affirmasse, me tançaient-ils. Les repas au château devenaient pour Valentin comme pour moi, de véritables calvaire.

Nous nous installâmes dans une routine qui nous seyait sans pour autant nous comblait de bonheur : nous prenions notre petit déjeuner avec Hortence, Dorothy venait vers neuf heures la chercher et nous quittions à deux notre appartement dans le château, pour la conciergerie. À midi, James nous amenait un panier et nous déjeunions en tête à tête. Le soir, nous prenions nos repas dans la grande salle à manger avec mes parents et mes sœurs quand elles étaient là. Lorsque Valentin était à Liège, je gardais le même rythme, mangeant avec Hortence le matin et seule le midi, malgré les insistances de ma mère qui eut préféré que je regagnasse la salle à manger commune.

Fanny me proposa de travailler avec elle, en écrivant de temps en temps des articles sur l’hygiène afin d’éviter les parasites et les maladies. J’embrayai dans la littérature, bien que je n’eus pas la plume facile.

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