La péniche

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Cahier de Valentin

Quelques mois ont passé depuis que j’ai écrit les lignes précédentes.

Je n’ai pas pris le travail de Servais, je lui ai dit que je ne voulais pas être le larbin d’un agresseur, il m’a envoyé son poing dans la figure puis il m’a claqué la porte au nez. Malgré mon nez qui saignait et ma bouche fendue, j’étais soulagé. Je suis allé boire un verre dans un estaminet non loin de là.

La jeune serveuse m’a soigné dans l’arrière salle. Je lui ai raconté mes déboires et de fil en aiguille, elle m’a orienté vers une autre adresse : une veuve cherchait un précepteur pour son fils. C’est exactement le boulot que je cherche !

Cette femme habite une péniche à quai sur la Meuse. C’est la première fois que je monte sur un bateau. Le décor est simple, les pièces sont minuscules, cela me change radicalement du château. Mais l’ensemble confortable. Dès la première minute, j’ai senti que je serais bien chez eux. L’enfant est chétif, il ne peut se rendre à l’école parce qu’il est hémophile.

Comme pour le boulot auprès de Servais, je pouvais pratiquer trois jours par semaine et rentrer au château le reste du temps. Cela me convenait parfaitement. J’avais ainsi un moment libre où je n’essuierais pas le regard toujours désapprobateur de ma belle-famille. J’ai loué une chambre au-dessus du bistrot dans lequel on m’a soigné et j’ai tout de suite commencé mon boulot.

Quand je suis arrivé au château ce mercredi, le marquis m’a demandé d’un ton méprisant, comment se portait Servais. Est-ce le ton ou la forme ? Je ne sais pas ce qu’il m’a pris je lui ai répondu avec aplomb qu’il lui remettait son bonjour.

  • Faites attention, Valentin, m’a-t-il dit, cet homme ne fera qu’une bouchée d’un homme comme vous. Vous en serez le plus malheureux, je ne peux que vous conseiller de chercher autre chose.

Je lui ai souri et j’ai mangé ma soupe sans rien ajouter. Le marquis m’étouffe, comment peut-il croire que je suis resté chez l’homme qui a agressé ma femme ? Je n’ai eu plus aucune envie de le détromper. Il m’a toisé et il a soupiré bruyamment. Cela m’a fait monter une petite dose de plaisir, malsain, certes, mais tellement agréable que je me suis promis de remettre ça dès que l’occasion se présenterait.

Dans ma belle-famille, Je suis la brebis galeuse ; celle qu’on essaie vainement de remettre dans le bon chemin. J’ai l’impression d’avoir épousé une femme modèle et la perfection est toujours difficile à vivre…

Dans cette péniche, j’ai véritablement trouvé, un havre de paix où personne ne me juge. Le petit garçon, Germain, est doux et rieur. Nous nous sommes tout de suite bien entendu. Là où j’apprenais à mes frères à monter aux arbres, ici j’apprends à Germain, les jeux d’échec et d’esprit. Mine de rien, je me suis renseigné sur sa maladie auprès d’Églantine. Malheureusement, il ne vivra pas très longtemps, les saignements risquent de le tuer.

Sa maman déambule dans la péniche avec grâce et simplicité. Si je ne l’avais pas jugé belle au premier abord, c’est que je n’avais pas vu cette fluidité à passer d’une pièce exiguë à l’autre comme un chat dans un magasin de porcelaine. Elle n’est guère très instruite. Elle avait épousé son mari, trois ans avant la guerre. Il était marinier et faisait fortune en transportant non seulement le charbon mais aussi des colis personnels pour des gens dont la famille habitait à l’autre bout de la Belgique ou de la France. La guerre les avait enrichis, mais elle avait également tué son homme parce qu’en 1917, les Allemands avaient voulu emprunter ses services à leurs fins. Il avait refusé et il s’était fait abattre. Sa femme avait continué à faire marcher le commerce jusqu’en 1919 où un médecin lui apprit que son fils qui avait alors quatre ans, était atteint d’hémophilie.

Elle me raconta son histoire un soir autour d’un verre de péket. Encore une boisson qu’on ne goûtera pas au château ! c’est un alcool qu’on boit dans tous les bistrots de pays, avec les gens simples.

Ce lundi, quand je suis venu à la péniche, l’ambiance n’était pas au beau fixe. Germain avait manifestement pleuré et Maria, sa mère, était un peu fuyante. J’ai donné mes heures comme à chaque fois, Maria nous a servi le repas du soir, puis au moment de quitter la péniche elle m’a demandé de ne plus revenir. Elle n’a plus d’argent pour son instruction. Les médicaments de l’enfant priment et, de toute façon, puisque le gamin ne vivrait pas vieux, cela ne servait à rien de lui donner de l’instruction.

C’est pour moi une catastrophe, je ne veux pas m’arrêter. Ça fait six mois maintenant que je dépose fièrement ma maigre solde sur le guéridon de notre vestibule, je ne veux pas retourner à la case départ, d’autant plus que je n’ai jamais dit que je ne travaillais pas chez Servais.

J’ai fait demi-tour et je me suis attablé.

  • Racontez-moi cela ! lui ai-je dit.

Nous avons discuté pendant longtemps autour d’un verre de péket. Elle m’a raconté sa vie de marinière et le manque que cela lui produisait actuellement. Elle aime le voyage, elle aimait marcher le long de la Meuse et des canaux.

Est-ce l’alcool ou la grâce de Marie, je me suis retrouvé dans sa couche et nous nous sommes aimés.

Depuis, plus rien n’est pareil. Je n’ai plus envie de rentrer au château. Je voudrais vivre sur ce bateau avec un gosse malade mais souriant et une femme courageuse mais simple. Je lui ai proposé de remettre la péniche en mouvement. Elle a d’abord refusé. Elle voudrait que je m’en aille, que cette nuit soit une parenthèse à ma vie, que j’aille retrouver ma femme et que je l’aime.

Puis à force d’insistance, elle a cédé mais seulement pour le début. Après, une fois que son commerce sera lancé, elle se débrouillera.

  • On verra à ce moment-là, lui ai-je dit. Tu vas commencer par m’apprendre à manœuvrer cette grosse boîte en bois !

Elle a ri. Nous étions si bien.

  • Pour cela, il nous faut une cargaison et deux chevaux.
  • Je m’occupe des chevaux, occupe-toi de la cargaison.

Et nous nous sommes quittés heureux, plein de projets.

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