Annonce de naissance
Je me dois d’être tout à fait honnête, puisque ce journal est destiné à mon arrière-petite-fille et qu’elle vivra certains épisodes de ma vie, il vaut mieux qu’elle s’abstienne de ceux-ci et qu’elle réagisse au plus vite, ce que je n’ai pas fait.
Les six premiers mois de travail chez Servais, Valentin rentrait au château heureux mais fatigué. Les premières semaines, je posais quelques questions sur son travail, pour lui montrer que je lui avais pardonné de travailler chez ce sinistre individu, mais très vite, il me rembarra avec un tel mépris que je ne lui en posai plus aucune et attendis calmement qu’il m’en parle.
Il ne me racontait jamais ce qu’il y faisait. Il me parlait d’un neveu que Servais avait adopté et qui était hémophile. Il me demanda des détails sur cette maladie. Hélas on n’arrivait pas à la soigner et quand je le lui dis, il me parut tout à coup fort abattu. Il me raconta qu’il s’était lié d’affection pour le garçon et que Servais lui demandait souvent de le distraire.
Je lui proposai d’aller voir Fanny. La première fois que je voulus entrer dans son bureau, au-dessus du mien, dans la conciergerie, Valentin me prit par les épaules et me repoussa devant la porte.
- Tu vois cette planche du parquet qui délimite ma pièce avec le couloir ?
- Oui
- Eh bien, tu ne la franchiras pas. Ici c’est mon domaine, personne ne vient trifouiller dans mes affaires.
J’en était soufflée. Je voyais ma mère et mon père discuter dans le bureau de mon père régulièrement, il me semblait que nous ne devions pas avoir de secret dans un couple. Mais j’étais bien trop fière que pour le lui faire remarquer et je dis en tournant les talons :
- Bien. Je dirai à Julia de ne pas y entrer pour faire le ménage.
- Elle fera bien en effet, me répondit-il sur un ton sévère.
Julia étant une femme du village qui venait nettoyer la conciergerie tous les deux jours.
J’avais d’autres chats à fouetter que d’aller chercher noise à mon mari pour une histoire de domaine et je dois dire qu’il n’entrait jamais dans le mien, même si cela ne m’aurait pas dérangé. J’oubliai simplement que la conciergerie avait un étage !
Il y eut bien d’autres petits faits fort déplaisants qui éloignaient Valentin de moi. Le plus inconfortable était le lit. Valentin me prenait « pour l’hygiène » comme il aimait à me répéter. Ses assauts étaient sans chaleur, il révélait plutôt son désir de me posséder que de me câliner. Je n’avais pas vraiment connu autre chose et me laissai faire sans prendre plaisir. J’essayai de ne plus penser aux conseils d’Alice, et espérai au moins avoir un enfant. Cela faisait presque quatre ans que nous nous étions mariés sans pour autant concevoir d’avenir à notre couple.
Bien qu’il ne soit jamais véritablement ivre, il avait le gosier en pente et il ne se privait pas pour prendre une bouteille de temps à autre dans la cave à vin du château. Voyant que la réserve se vidait outre-mesure, Olivier mit un cadenas sur la porte. Cela ajouta une couche de rancune à Valentin qui lançait des réflexions acerbes à leur égard et au mien, à longueur de souper.
J’en fus terriblement chagrine, prise entre deux feux, je ne pouvais pas lui donner entièrement tort, mes parents n’étaient pas très chaleureux. Je ne pouvais pas non plus blâmer mes parents qui tentaient vaille que vaille de me soutenir.
Par contre, il avait toujours un mot gentil pour mes petites sœurs quand elles rentraient de pension, pour Hortence ou pour nos petits ouvriers. Je retrouvais à ce moment-là, le Valentin que j’aimais et lui pardonnais sa conduite scandaleuse.
J’étais aussi touchée par sa compassion auprès de l’enfant hémophile que Servais avait adopté. Je me dis qu’il avait bien changé depuis qu’il nous avait chassées de sa table, Alice et moi, et que sa femme était partie avec notre amie Marie-Antoinette. J’écris une longue lettre à cette dernière que je n’avais plus vue depuis presque dix ans. Je confiai la lettre à Valentin pour qu’il la lui transmette. Mais quand je lui demandai s’il avait reçu une réponse, il me répondit vertement qu’elle avait une vie bien plus passionnante que la mienne, et qu’elle ne voyait pas l’intérêt de me revoir. J’en fus à la fois blessée, nous avions été très proches, et contente pour elle, elle avait eu beaucoup de difficulté à suivre les cours, la savoir épanouie me ravissait.
Valentin avait de plus en plus de travail auprès de Servais ou plutôt auprès de ce petit garçon, Germain, car il me semblait qu’il s’en occupait plus que les comptes et le courrier de son patron. Il ne revint plus que pour deux jours au château. Personne ne s’en trouvait plus mal. Il amenait et reprenait mes sœurs à la pension, nos repas étaient plus calmes.
C’est à ce moment-là que je constatai que j’étais enceinte. J’étais aux anges. J’étais certaine que Valentin en serait ravi et j’espérais secrètement qu’il serait plus attentionné. J’attendis impatiemment le vendredi qu’il revienne. Je réfléchis à la manière la plus adéquate de lui annoncer. Je ne voulais pas d’une bouteille de champagne, mais quelque chose de plus originale, qui dénote de ce que l’on fait habituellement.
Quand il revint, je l’attendais avec, disposé sur la table de salle à manger, du pain, du sel, une allumette, un œuf ainsi que du miel. Il m’embrassa sur le front et avisant les présents sur la table, il me dit :
- Tu fais des remèdes ?
- Non, lui répondis-je, c’est pour toi !
- Ça y est, t’as viré ? T’es devenue entièrement sorcière ? Et tu comptes me soigner de quel mal, cette fois ?
Il savait que je n’aimais pas être traitée comme une rebouteuse mais j’avalai la couleuvre sans mal et répondis :
- Non c’est une coutume. Tu te dois d’avoir ces présents quand il naîtra.
Il me dévisagea un instant et il sourit.
- T’es enceinte ?
Je hochai la tête vigoureusement et guettai des yeux sa réaction. Ceux-ci se déposèrent sur mon ventre puis balayèrent la table.
- Et c’est quoi cette coutume ? demanda-t-il.
J’étais déjà terriblement déçue. J’eus espéré qu’il me prît dans ses bras, ou qu’il s’exclamât. Je récitai plus calmement en désignant chaque objet :
- « Que siègue bon coume dou pan. Que siègue san coume la sau. Que siègue dre coume uno brouqueto. Que siègue plèn coume un ioù. Que siègue dous coume lou mèu[1] ». C’est en provençal.
- Pourquoi tu n’as pas pris une coutume wallonne ?
- Parce que je ne les connais pas.
- Ça fait quinze ans que tu vis ici, tu t’occupes des enfants toute la journée, et t’es incapable de connaître leurs coutumes ? Eh bien ma vieille ! il est temps que tu sortes de ton trou !
J’étais anéantie. Je me sentais stupide. Je crispai la mâchoire pour retenir mes larmes. Je pris mon courage et lui dit :
- Et tu sais ce qu’ils font, les Wallons, quand leur femme leur apprend qu’ils vont avoir un héritier ? Ils l’embrassent et ils s’en réjouissent. Mais à toi, tu sais ce qu’ils te disent : « Li crama loume voltî l'tchôdîre : nwâr cu[2]. ».
- Ce qui veut dire ?
J’hésitai un instant à lui répondre.
- Demande à Servais ! répliquai-je en quittant la pièce.
Comme d’habitude, car s’en était devenu une habitude, je me jetai sur mon lit et pleurer ma déception. Dans le même automatisme, Valentin me suivit à quelques minutes de là et vint me consoler. Je n’aimais vraiment pas notre manière de fonctionner et je n’avais aucune envie d’écouter ses excuses. Je les connaissais presque par cœur :
- Excuse-moi, chérie, Servais me pompe, il est colérique et prétencieux, quand je rentre ici je n’aspire qu’à la paix de mon foyer. Et toi, tu viens toujours avec des ennuis en perspective.
J’entendais cette rengaine, presque tous les vendredis, si j’avais le malheur de lui raconter ce que j’avais fait pendant son absence. Cette fois, je me redressai, m’assis sur mon lit et je le dévisageai :
- T’annoncer que tu vas être papa, c’est « des ennuis en perspective » ? C’est tout ce que tu trouves à dire ? Tu fonds devant n’importe quel gosse, comme celui de Servais, mais quand je te dis que tu vas être père tu n’y vois que des ennuis ?
- Écoute, c’est la deuxième fois qu’on me fait ce coup-là cette semaine, et j’avoue que j’ai un peu perdu les pédales...
- La deuxième fois ?
Valentin marqua une pause en fronçant les sourcils, puis il répondit avec un sourire très conciliant :
- Oui. La gouvernante de monsieur Servais, m’a dit lundi matin quand je suis arrivé que j’allais être père.
- Tu lui as fait un bébé ? murmurai-je trop surprise que pour être anéantie.
- Mais non ! que vas-tu imaginer là ? Non elle est un peu comme toi, elle prévoit quelques petites choses ; d’où mon manque de surprise...
- C’est quoi cette histoire, Valentin ?
- Et voilà ! C’est reparti : tu m’accuses à tous les coups !
- Mais non, je ne t’accuse pas, je veux juste comprendre.
- C’est moi, qui veux comprendre, me répliqua-t-il. Je suis sûr que tu la connais, elle s’appelle Maria. Je parie que vous vous téléphonez chaque lundi matin, dès que j’ai pris la voiture et que tu lui dis ce qu’elle doit me dire pour être toujours sur le qui-vive.
- C’est du délire ! je ne connais pas de Maria et je ne ferais rien de tout ça, répliquai-je outrée.
- Tu vas voir ce qui est délirant ! répliqua-t-il.
Il m’envoya un coup de poing dans le ventre. Sur le choc, je me repliai sur moi-même.
- Je ne veux pas de bébé ! cracha-t-il. T’as vu dans quel monde on vit ? Tu veux vraiment envoyer un enfant à la guerre se faire tuer comme un rat ? Retourne-toi ! m’ordonna-t-il.
Ce coup était celui de trop : mon éternelle léthargie face à lui se mua en une colère noire. Sans réaction visible, je bandai ma volonté, m’ancrai dans la terre et attendis sans bouger le coup suivant. Valentin déboutonnait son pantalon.
- Retourne-toi, répéta-t-il, que j’aille titiller cette larve par tous les côtés.
Il voulut me retourner de force, mais en une fois, je me dépliai et lui envoyer ma jambe dans les côtes. Valentin tomba au pied du lit, le souffle coupé. Je me levai d’un bond et je lui plaquai mon pied sur le thorax.
- C’est fini, Valentin ! il n’est plus question que tu me touches de cette manière.
[1] Qu’il soit bon comme du pain, qu’il soit sain comme le sel, droit comme une allumette, plein comme un œuf et doux comme du miel.
[2] La crémaillère appelle volontiers la chaudière : noir cul.

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