La péniche comme cercueil

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Cahier de Valentin

Quand Maria m’a annoncé qu’elle attendait un enfant, elle m’a tout de suite prévenu, qu’il risquait d’avoir la même maladie que Germain. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas du tout envie de revivre cette même tragédie et qu’elle allait mettre un terme à sa grossesse. J’en étais très triste mais je ne pouvais pas lui donner tort. Vendredi, avant de rentrer au château, je l’ai accompagnée chez une faiseuse d’anges.

L’opération n’a duré que quelques minutes. Quand je l’ai reconduite à la péniche, elle était très pâle, mais elle tenait le coup. Je l’ai quittée à regret. Je me devais d’être là et non au château. Ma double vie me pèse, d’ici quelques semaines, je quitterai définitivement Églantine-la-parfaite pour Maria-la-féline.

Églantine-la-parfaite m’a attendu avec la même nouvelle. À la place de me le dire simplement, elle m’avait fait une petite mise en scène très sympathique. Je l’aurais adorée, si Maria n’avait pas été là... Si Maria avait pu garder son bébé. Cependant, dans le cas présent, je n’arrivais pas à me réjouir. Pourquoi la vie sourit-elle toujours aux mêmes ?

Je m’apprêtais à la défoncer par dépit ; parce que j’aurais voulu garder le bébé de Maria, et pas celui d’Églantine. J’ai été cruel, idiot. Églantine-la-parfaite n’a pas à subir mes affres. Je ne m’en suis rendu compte que lorsque je me suis retrouvé couché au sol, la braguette ouverte et le pied d’Églantine sur le thorax. Je me suis senti penaud, très loin de toute ma conduite de vie. Cela fait trois ans que nous attendons d’avoir un bébé, j’ai terni le bonheur d’Églantine, je n’en avais pas le droit.

Pour me donner un peu de contenance, j’ai vidé une bouteille avant le dîner. Du coup, je me suis sentis plus à l’aise face au marquis, j’ai tenu une conversation agréable et nous avons passé la première soirée sans nous disputer. C’est une première depuis longtemps.

Je suis rentré serein à Liège. Notre projet de remettre la péniche en mouvement prenait doucement forme. D’ici une ou deux semaines, je quitterai le château pour une péniche, le plaisir du voyage, la nécessité du mouvement. Je ne peux pas dire que cela me plaise de faire un coup pareil à Églantine-la-parfaite mais je sais qu’elle trouvera vite un autre mari qui sera nettement meilleur que moi.

Germain m’attendait assis dans la cabine de pilotage. Il pleurait sans discontinuer et sans pouvoir me dire un mot, il me désigna l’habitacle.

Je suis descendu en trombe, j’ai senti l’odeur et j’ai tout de suite compris. Marie gisait dans son sang. Morte, exangue. Sur la table, une lettre m’était destinée.

« Je te laisse Germain. Il me rejoindra bientôt. Je t’en prie, ne le confie pas aux institutions, il risquerait d’être enfermé à l’hospice jusqu’à sa mort. Tu m’as souvent parlé de ta femme, je pressens qu’elle s’occupera bien de Germain même si ce n’est pas son enfant. Je sens que c’est quelqu’un de bien. »

J’ai pleuré en prenant la dépouille de Marie dans les bras. Puis je suis remonté lentement vers la vie. Germain me regardait les yeux gonflés par les pleurs, les cernes encore plus profondes que d’habitude. Je lui ai pris la main et je l’ai emmené manger plus loin dans la ville, là où personne ne nous connaissait.

Puis, nous nous sommes promenés le long de la Meuse. À la fin de la journée, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit :

  • Je crois que ta maman voudrait que cette péniche reste sa dernière demeure. Es-tu d’accord ?
  • Oui.
  • Nous allons la lui laisser. Tu voudrais lui dire au revoir ?

Il a secoué la tête vigoureusement.

  • C’est déjà fait ! a-t-il murmuré.
  • Veux-tu prendre quelque chose dans la péniche, comme souvenir ?
  • Non, j’ai déjà gardé ça.

Il m’a montré une photo de sa maman, son père et lui nourrisson. J’ai hoché la tête, puis je lui ai demandé de m’attendre dans la voiture. J’ai versé du pétrole dans toute la cabine. J’y ai bouté le feu. J’ai rejoint Germain qui s’était endormi sur le siège arrière de la voiture.

Je suis allé à Namur, j’ai pris une chambre d’hôtel, pour moi et mon fils. Il me fallait du temps pour savoir comment présenter Germain au château.

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