Accepter les violences que je ne peux changer ?
Cahier d’Olivier
Voilà deux semaines que Valentin a disparu. J’enrage.
Cet homme a marié ma fille et je ne peux que constater qu’il ne la rend pas heureuse. Pire, il la pousse au désespoir.
Le premier soir, Églantine nous a dit qu’il était à Namur car il avait peut-être trouvé un emploi. Je voyais à son teint écrevisse que ce n’était pas vrai et je bouillonnais en réalisant que cet homme l’obligeait à nous mentir mais je me tus. Dorothy était tout aussi inquiète et fâchée que moi. Nous devions relativiser, en parler ensemble pour agir d’une commune manière.
Le lendemain, Hortence nous a quittés. Nous étions si tristes, que l’escapade de Valentin est passée presque inaperçue. Nous ne nous inquiétions pas, en pensant à une de ses nouvelles lubies. Je n’étais même pas furieux qu’il ne se présente pas à l’enterrement. Toute la famille était rassemblée, exceptées nos deux expatriées et j’étais tellement heureux d’être entouré de nos nombreuses filles, que son absence m’était encore plus douce.
Dorothy a demandé qu’on inscrive sur la pierre tombale de notre mère adoptive « J’accepte les choses que je ne peux pas changer, j’ai le courage de changer ce que je peux améliorer, et j’ai la sagesse d’en percevoir la différence ». J’en ai été surpris. Cela ne ressemble à aucun épitaphe connu ou intéressant. Je la soupçonne de faire passer par là un message à Églantine. Je pense que cette maxime vaut pour nous également : Dorothy a l’impression de perdre sa fille. Églantine ne lui confie pas grand-chose pour ne pas l’inquiéter mais elle en est encore plus angoissée. Une ou deux fois, nous avons vus qu’elle avait reçu un coup, nous en avions été furieux, mais Églantine a prétendu qu’elle était tombée dans l’escalier. Que pouvons- nous faire ? Nous sommes tellement démunis. Nous nous apercevons, bien malgré nous, que nous ne pouvons pas aider nos propres filles sans qu’elles soient coopérantes. Nous devons faire nôtre ce que nous avons fait graver sur la plaque de marbre : accepter les choses qu’on ne peut pas changer, avoir le courage de changer ce que nous pouvons améliorer, et surtout avoir la sagesse d’en percevoir la différence
Ce matin, Églantine est venue prendre son petit déjeuner avec nous. Elle avait manifestement pleurer toute la nuit. Elle est entrée dans la salle à manger et elle s’est servie d’une louche de porridge sans rien dire. Dorothy s’est précipitée pour lui servir du thé. Quand elle a déposé la théière, elle a déposé une main sur l’épaule de sa fille. Églantine s’est effondrée. Dorothy s’est assise à côté d’elle et l’a bercée longuement. Je me suis aussi approché, Alice qui n’était pas encore retournée à Bruxelles, est entrée à ce moment-là. Elle s’est mise de l’autre côté de sa sœur et c’est elle qui nous a expliqués :
- Le jour où Valentin est parti, il a laissé un mot disant qu’il allait tuer les Keyser.
- Les Keyser ? qu’est-ce que ça veut dire ? ai-je demandé.
- Nous ne savons pas, a répondu Alice. Avant-hier, j’ai téléphoné à Marie-Antoinette Servais, notre amie de pension.
- La fille de Jean-Paul Servais l’ex-employeur de Valentin ?
- Oui, exactement. Elle ne voit plus souvent son père mais elle m’a promis de voir si Valentin n’était pas dans les parages. Elle a fait sa petite enquête. Elle nous a téléphoné hier soir et Valentin n’a jamais travaillé chez son père. Il s’est présenté, certes, le premier jour, mais il a décliné l’offre parce qu’il nous avait brutalisées dans le train. Son père lui a refermé la porte au nez. Par contre, elle a vu une voiture comme celle dont on avait donné la description. Elle est stationnée devant un estaminet peu recommandable, non loin des bureaux de son père. Depuis, on se demande si ce n’est pas là qu’il se cache.
- Mais d’où venait Germain alors ? demanda Dorothy.
- Nous n’en savons rien. Nous pensons que c’était son véritable boulot. En tout cas, pour un temps parce que cela faisait bien six mois que Valentin ne ramenait pas de solde.
- Je crois que j’ai une petite idée sur la question, dis-je en me levant directement.
Je suis allé chercher une coupure de journal qu’un de mes confrères de Liège avait publié deux ou trois jours après la venue de Germain. Je l’avais gardée parce que j’avais trouvé l’histoire de Valentin suspecte, et que je me demandais s’il n’y avait pas une corrélation entre la venue de l’enfant et l’incident. Il s’agissait de l’incendie d’une péniche ayant entraîné la mort d’une femme et son fils hémophile. La police avait suspecté une origine criminelle mais vu le manque de preuve et de mobile, elle avait opté par un suicide suite au décès du garçon, voire un infanticide et un suicide de la part de la mère.
Après avoir lu l’article à mes filles et à ma femme, nous étions tous convaincus que la piste n’était pas à dédaigner.
- Nous allons tout de suite en avoir le cœur net, ai-je dit, en contenant mal ma colère. J’y vais de ce pas.
- Je viens avec vous, a dit Églantine, entre deux sanglots.
Je n’étais pas persuadé que c’était une bonne chose, d’une part, nous ne savions pas l’état dans lequel nous trouverions le bonhomme et d’autre part, je n’étais pas sûr de retenir ma colère, et j’aurais bien rossé mon gendre, si celui-ci émettait la moindre résistance.
Dorothy vit mon hésitation, elle grimaça.
- Moi aussi ! a décidé Alice, avant que nous puissions réagir.
Cela m’a soulagé et j’ai acquiescé d’un hochement de tête.
- Bien, a déclaré Dorothy, départ prévu dans une demi-heure, le temps de nous préparer !
J’étais heureux que Dorothy vienne aussi avec nous, même si cela ralentissait notre départ, d’au moins deux heures. Après tout, Valentin avait disparu depuis quinze jours, ce n’était pas ce n’était pas les heures perdues qui allaient changer grandement la donne et Églantine aurait peut-être besoin de soutien, si nous trouvions Valentin dans une mauvaise posture.
- D’accord, ai-je dit. Nous passerons par le journal, je dois y déposer quelques articles.
J’étais en train de ranger quelques papiers dans mon bureau quand Dorothy est arrivée et a refermé doucement la porte derrière elle.
Elle m’a regardé, puis elle s’est mise à sangloter. À mon tour, je l’ai bercée avant qu’elle ne se reprenne et me dise :
- Pourquoi, c’est toujours les mêmes qui trinquent ?
- Parce que... ai-je commencé.
- Non ! m’a-t-elle interrompu, ne me dites pas que c’est parce qu’ils le cherchent ! Églantine ne recherche pas d’être dans cet embarras, elle le subit !
- Certes. Je ne crois franchement pas qu’elle l’ait cherché, mais je crois qu’elle ne s’en est pas éloignée.
- Expliquez-vous !
- Elle aurait dû nous avouer directement que Valentin avait disparu en laissant ce mot, cela nous aurait peut-être plus inquiétés que ce que nous l’avons été.
- Elle aurait surtout dû me dire qu’il la violentait !
- Nous nous en doutions, dis-je doucement, mais nous ne pouvions rien faire sans son aval.
- Mais Olivier, même au lit, il la brutalisait et la pauvre Églantine ne se doutait pas que cela devait se faire autrement !
- Oh mon Dieu ! la pauvre enfant, m’écriai-je.
J’en avais mal au ventre. Je me souvenais trop bien comment j’avais retrouvé Dorothy après le viol qu’elle avait subi des années auparavant. Ma fille avait dû le subir combien de fois sous le couvert du mariage. J’en étais écœuré, profondément malade. Je bouillonnais, j’étais certain que la première chose que je ferais quand je retrouverais cet homme est de le mettre au sol et peut-être de le tuer.
Dorothy s’est remise à pleurer. Elle avait aussi mal que moi. Je ne l’avais plus vue dans cet état depuis que les Bosch nous l’avaient enlevée cinq ans auparavant.
- Qu’allons-nous faire, Olivier ?
- Je n’en sais rien. Je ne peux quand même pas le tuer devant elle !
- Ni devant personne ! s’est-elle exclamée. Nous ne le tuerons pas !
- Excuse-moi, Dorothy, si cette ordure a, à ce point détruit ma fille, je ne réponds plus de mes actes !
Nous nous sommes légèrement querellés et, pour la première fois, nous n’avons pas réglé cela sur l’oreiller. Ni l’un ni l’autre n’en avions l’envie, tant Valentin nous submergeait de rage et de dégoût.

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