La folie de Valentin

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Je ne pus dire ce qui me faisait le plus mal, les mensonges de Valentin ou sa disparition. Marie-Antoinette nous accueillit avec beaucoup de gentillesse. Quand Alice lui avait téléphoné pour lui annoncer notre venue, elle avait préparé non seulement des chambres mais les premiers pas de notre enquête. Je regardais sa maison et sa vie avec une pointe d’envie. Elle avait épousé un jeune garçon talentueux qui était ingénieur aux chemins de fer. Elle s’occupait de ses deux enfants avec joie et simplicité.

La voiture n’appartenait pas à Valentin mais au patron du bar qui l’avait achetée une quinzaine de jours auparavant. Nous nous rendîmes tout de suite chez lui, C’était bien notre voiture. L’homme nous expliqua qu’il connaissait Valentin pour lui avoir loué une chambre pendant six mois au cours de l’année précédente.

  • Vous connaissez ce filou ? nous demanda-t-il.
  • C’est mon mari, répondis-je dignement.
  • Ah ! murmura l’homme en me dévisageant de la tête au pied. Et il vous a mis dans cet état...

J’étais enceinte jusqu’au yeux, la naissance était prévue pour le mois suivant. Sa réflexion me fit mal parce qu’elle était vrai. J’allais avoir un enfant que je devrais élever seule. Certes, je pouvais compter sur mes parents, mais ce n’est pas la même démarche.

  • Pourquoi dites-vous qu’il est « filou » ? demanda mon père.
  • Il me devait un an de loyer et il s’est caché pendant six mois pour ne pas les payer. Pour finir, il a réglé sa detteavec cette voiture.
  • C’est bien payé ! remarqua Olivier, en levant un sourcil.
  • Il a reçu aussi 10 000 francs ! s’écria le patron, piqué au vif.

Nous allâmes ensuite au bord de la Meuse, là où la péniche avait été incendiée. Nous regardâmes ce qu’il en restait sans savoir très bien par où commencer.

  • Bien, dit Alice, il est temps de savoir ce qu’il s’est réellement passé et si Valentin y est mêlé.

Je pense que nous avions tous peur d’apprendre qu’il y avait bouté le feu, mais à la fois il serait salutaire de connaître le dessous des cartes de Valentin. Alice prit les commandes et nous allâmes nous renseigner auprès de l’éclusier. Il nous révéla que c’était une veuve et son fils qui y vivaient avant l’accident. Elle s’appelait Maria et son fils Germain. Quand Olivier montra une photo de Valentin avec Germain la femme de l’éclusier sourit d’abord, puis en apprenant sa mort, elle accusa le coup. Elle connaissait Valentin.

  • C’est un garçon charmant ! dit-elle. Il s’occupait très bien du petit, il lui apprenait des tas de choses et venait jusqu’ici pour faire des calculs avec lui.
  • Pensez-vous qu’il aurait pu mettre le feu à la péniche ? demanda Alice.
  • Sûrement pas ! Lui et Maria comptaient le remettre à flot. Tout était presque prêt, ils ne leur manquaient plus qu’un cheval. C’est notre Gaston qui a appris à Valentin à manœuvrer la péniche. C’est pour ça que la police a dit qu’il s’agissait sans doute d’un accident ! mais que s’est-il passé, alors ?

Ce fut ainsi que j’appris que mon mari comptait me quitter. Tous les regards étaient tournés vers moi. Je titubais, on me donna une chaise et un verre d’eau.

  • Qu’est-il devenu ? Et Maria ? L’a-t-elle épousé ? demanda la femme avec une pointe d’espoir dans sa voix.
  • Tout ce que nous savons c’est que deux jours après l’incendie, Valentin s’est présenté chez nous avec le petit garçon. Nous n’avons jamais vu Maria et sa femme est ma sœur, ici présente, répliqua Alice.

La femme me regarda avec une pointe de mépris. Olivier précisa que j’étais mariée depuis trois ans et demi et que je n’étais au courant de rien. Elle eut alors un regard plus compatissant. Elle dit comme pour elle-même :

  • Il semblait tellement bien, ce petit Valentin, je ne pouvais pas imaginer qu’il avait une femme dans une autre écluse !
  • Nous ne vivons pas dans une écluse ! s’écria Dorothy.
  • Je le vois bien, madame, c’est une expression ! rétorqua la dame avec une pointe d’exaspération. Pensez-vous qu’il aurait tué Maria ?
  • Non, dis-je d’une petite voix. Cela, je ne le pense pas ! Je crois qu’il comptait bel et bien me quitter. Ce qu’est devenue Maria, nous n’en savons absolument rien.

Nous quittâmes l’écluse profondément anéantis. Nous connaissions l’emploi et la vie de Valentin à Liège mais nous ne savions rien d’autre ni ce qu’était devenu Maria ni où il se terrait. Étaient-ils ensemble ? Cela ne nous semblait pas possible, parce qu’il ne nous aurait pas amené l’enfant. À moins que Valentin eût convaincu sa mère que l’hémophilie de Germain serait mieux soignée auprès de moi et qu’ils attendaient sa mort pour prendre les voiles ? Tout était possible, d’autant plus que Valentin emmenait souvent le petit en promenade en voiture pour lui faire découvrir d’autres lieux. Mais alors, pourquoi aurait-il attendu après la mort de l’enfant pour disparaître ?

Nous étions revenus chez Marie-Antoinette. Nous prenions le thé, Marie-Antoinette écoutait le résultat de notre enquête avec beaucoup de compassion. Je restais persuadée que Hortence avait mis le feu aux poudres et que son mot n’était pas un mensonge. Quand je le relatai à mes parents, il me regardèrent consternés. Alice qui n’avait pas sa langue en poche voulut me réveiller :

  • Comment peux-tu encore croire un mot de ce que t’as dit Valentin ? s’écria-t-elle. Cet homme t’a roulé depuis la première fois où tu l’as croisé jusqu’à maintenant ! Ils sont peut-être tout bonnement en train de voguer quelquepart entre la France et la Belgique et Valentin évoque les Keyser comme ses vieux démons, son éducation, ses vieilles habitudes.
  • Je crois que Maria est morte d’avoir voulu avorter, le défendis-je. Quand Valentin ment, il prend soin de prendre les nonante pour cent de vérité afin de ne pas trop se contredire, je l’ai déjà remarqué. Puis, Germain n’aurait pas été si abattu et si sa mère était cachée dans les alentours, l’enfant se serait un jour ou l’autre trahit. Il a toujours parlé de sa mère au passé. Quand j’ai expliqué à Valentin que la maladie de Germain, même si elle était héréditaire, ne se transmettait qu’aux garçons et encore statistiquement qu’une fois sur deux, il m’a paru encore plus accablé. Je ne comprenais pas pourquoi il était si affligé mais, maintenant, je pense que je le sais : c’était sa maîtresse, il comptait bien m’abandonner mais quand elle est morte d’avoir avorté, il a bouté le feu pour cacher la cause de ce décès.

Ma démonstration fit mouche. Tout le monde hocha gravement la tête.

  • En effet, dit Olivier, ta thèse vaut bien une autre, et je t’avoue que je préférerais celle-la à une autre... veux-tu que nous continuions à le rechercher ou bien on le laisse partir et tu passes à autre chose ?

Sa question me surprit. Devais-je l’abandonner parce qu’il m’avait délaissée ? Peut-être, après tout. Pourquoi rester avec un homme qui me faisait du mal et qui n’éprouvait manifestement rien pour moi. Prise dans le tourbillon de mes questions, je sentis à peine la main de Dorothy serrer doucement la mienne. Vu mon manque de réaction, elle me dit :

  • Églantine, tu devrais rejoindre une chambre.

Je la regardai, sans comprendre.

  • Tu vas accoucher !

En effet, je venais de perdre les eaux !

Louis naquit presque sans douleur. Le temps de préparer la chambre, il était là. Alice qui avait déjà procédé à de nombreux accouchements en clinique, le guida. Le nourrisson était microscopique, né avec un mois d’avance, il ne pesait que deux kilos. Il était calme, presque trop. Je n’entendais le son de sa voix qu’en de rares occasions, je devais le réveiller toutes les trois heures pour le nourrir.

Je me suis souvent demandé à l’époque, s’il percevait toute ma souffrance d’avoir été abandonnée par mon mari et d’être si discret pour ne pas m’être désagréable. Je sais, maintenant, qu’il y a un lien terrible, voire indestructible, entre une mère et son bébé et que d’autres nourrissons auraient hurlé pour les mêmes raisons. Chacun réagit comme il le peut, même les bébés.

La naissance de Louis mit un terme à mes tergiversations : je ne chercherais plus son père. Alice prit également une grande décision ce jour-là : elle revenait vivre au château et elle serait sage-femme.

***

Louis mourut de s’être endormi trop profondément, deux mois plus tard. Cela me déchira les entrailles. Je me plongeai dans une vague de désespoir que je n’arrivais pas à surmonter. J’errais dans le château comme dans le parc. Je devenais indifférente aux saisons, aux humeurs de mes sœurs, à mes parents qui tentaient comme ils pouvaient de me sortir de cette mauvaise passe.

C’était la fin du printemps. J’étais assise dans le parc, je regardais les petits jardiniers de dorothy et je me souvenais des temps heureux, où moi et mes sœurs courrions dans les allées « comme des petits papillons blancs » ainsi que le disait Égide. Olivier vint s’asseoir à côté de moi. Sa mine sévère m’intrigua.

  • Vous ne devriez pas être au journal ? lui demandai-je.
  • Oui, mais j’ai reçu cet avis à placer dans mon journal.

Il me tendit l’enveloppe. Elle contenait une lettre dactylographiée en néerlandais et une photo prise contre un mur blanc. Mon cœur se pinça, c’était Valentin. Olivier me devança avant que je ne pose la moindre question :

  • Il a été interpellé par les gardes du château de Doorn. C’est là que vit le Keyser Guillaume...
  • Il... il l’a tué ? murmurai-je.
  • Non. Il n’a même pas essayé. Il voulait d’abord voir le Keyser pour savoir jusqu’où il était responsable de la guerre. On l’a d’abord pris pour un journaliste peu scrupuleux, puis quand il a avoué ses intentions, on l’a incarcéré dans la prison de Norgerhaven. Comme il a dit qu’il était belge, il a été extradé vers la Belgique. Les autorités belges ont considéré qu’il était fou, on l’a donc transféré à un asile à Gand. Il n’a jamais dit son nom, l’asile essaie de l’identifier. Si tu veux, je vais le chercher.
  • Nous allons le chercher !

Nous partîmes dès le jour suivant. Nous étions dans une superbe Citroën toute neuve, qui avait été livrée la semaine précédente. Olivier était comme un petit garçon devant son nouveau jeu. Il était très excité et vantait son achat auprès de Dorothy en lui disant que cela n’était donc pas un jouet inutile, puisque en l’occurrence, nous pourrions faire la route sans nous préoccuper du bien des chevaux. Pour ma part, j’étais trop soucieuse par la manière dont on devrait persuader Valentin de revenir à la maison pour profiter pleinement du voyage. Nous faisions du 40 km/heure en moyenne avec quelques poussées de 60 voire 80 km/heure ; c’était grisant pour le conducteur.

Au bout de trois heures trente de voyage, nous arrivâmes à Gand.

L’Hospice Guislain était dans la banlieue. Je fus ravie, presque émerveillée de voir le cadre champêtre de l’asile. Nous fûmes directement accueilli par le docteur en chef. Il nous expliqua le cas de Valentin avec un certain scepticisme. Il devait le garder parce qu’il était placé par la justice dans son établissement mais il doutait de son aliénation. Tandis qu’il parlait, je regardai par la fenêtre. Je vis Valentin faisant le clown devant un jeune homme d’une quinzaine d’année. Celui-là semblait complétement indifférent aux pitreries ; Valentin se lassa et fit demi-tour. Le jeune homme se précipita sur lui et lui sauta sur le dos. Valentin ne sembla pas surpris, je l’entendis rire, et se mit à courir dans le jardin avec l’aliéné accroché à son dos. La scène me fit sourire.

  • Il nous est très utile, me souffla le médecin chef dans mon dos. C’est le seul qui arrive à faire rire beaucoup de nos malades. Vous pouvez lui rendre visite, nous n’estimons pas qu’il soit dangereux.

Certes, non, il n’était pas dangereux, cependant on le considérait comme malade et cela me fit mal au ventre.

  • Combien de temps doit-il rester ici ? demanda mon père.
  • Nous pourrions le faire transférer dans un hospice ou une clinique près de chez vous, répondit le médecin. Cela prendra du temps car nous devons passer devant le juge.
  • Combien de temps ?
  • Au moins un mois ! Cela simplifierait les papiers si l’établissement soignait différemment que celui-ci. Nous pourrions alors préconiser un traitement plus adapté qui faciliterait les papiers. Monsieur Valentin est un ancien combattant, n’est-ce pas ? Je pense qu’on pourra aussi appuyer par là pour faire avancer le dossier.
  • Quel traitement suit-il actuellement ? intervins-je.
  • Nous appliquons avec lui, les bains glacés quand ses angoisses sont trop fortes. Et quand il réitère son fantasme d’assassiner le Keyser, nous lui donnons un peu d’opium.
  • Cela lui arrive souvent ?
  • Tous les matins et parfois l’après-midi, si nous ne l’occupons pas.

Je n’eus pas le loisir de réagir la porte s’ouvrit dans un coup de vent. Valentin entra en criant :

  • Où est le Keyser que je le tue !

Il était bien plus maigre que lors de son départ. De larges cernes plongeaient ses yeux dans leurs orbites ; ses iris d’un bleu clair y éclataient d’une lueur terrifiante. Il grimaça un sourire sans joie en me dévisageant de la tête au pied, je le voyais réfléchir à la manière de m’accueillir. Pour finir, il s’approcha à pas de loup. Il tourna autour de moi et murmura :

  • Vous aussi, mademoiselle-la-parfaite, vous voulez tuer le Keyser ?
  • Valentin, arrête cette mascarade !
  • Je ne suis pas Valentin, je m’appelle Bart. Valentin reviendra quand il aura rempli sa mission.

Deux infirmiers entrèrent à ce moment-là et, sans attendre la permission de qui que ce soit, ils empoignèrent Valentin pour l’emmener ailleurs.

Valentin se laissa faire relativement heureux de quitter le bureau pour recevoir une dose d’opium.

Nous restâmes un moment perplexe, puis Olivier demanda encore quelques précisions sur la clinique qui pourrait le recevoir de notre côté de la Meuse. Je sentais qu’il avait une idée derrière la tête, mais je n’arrivais pas à la définir. J’étais trop émue d’avoir revu Valentin dans cet état pour réagir, je le laissais donc parler tandis, que je me reprochais de ne pas avoir réagi de la bonne manière. Encore fallait-il savoir comment le cueillir et, à l’époque, j’en eus été incapable.

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