La spirale de la douleur
Cahier d'Olivier
Je me demande si j’ai bien fait d’emmener Églantine à Gand pour voir Valentin. Ne fallait-il pas fermer les yeux sur l’annonce, ne pas la publier et tout simplement le laisser pourrir dans cet asile ?
Je me suis rangé à l’avis de Dorothy, tôt ou tard, Églantine l’aurait su et nous aurions perdu le reste de confiance qu’elle nous octroie. Depuis la mort du petit Louis, Églantine est tellement prostrée que nous craignons qu’elle s’enfonce davantage dans une mélancolie comme celle dans laquelle était tombée jadis, Fanny.
Nos repas sont sinistres, car sans le vouloir, Églantine déambulant comme un fantôme coupe les ailes de toute conversations intéressantes. Alice en est terriblement chagrine tandis que les deux plus jeunes terriblement exacerbées. Ce dimanche Kathy et Mireille nous relataient un épisode de pension. Elles expliquaient qu’une de leurs compagnes une certaine Jacqueline se faisait portée pâle lors de chaque test, afin de ne pas être notée. En réalité, la jeune fille tombe régulièrement en syncope, personne ne peut savoir si elle simule ou pas. Nos deux jeunes sont sans pitié, elles ne supportent pas la compassion des professeurs à son égard.
Églantine semblait ne pas entendre l’épisode, elle avait le nez plongé dans son assiette, traçait dans sa purée des rainures avec sa fourchette (elle mange nettement moins qu’avant, elle a perdu toutes ses rondeurs).
Dorothy a tenté de calmer les deux adolescentes :
- Les simulateurs sont toujours pris à leur propre jeu, dit-elle.
- Et s’ils ne le sont pas ? a persisté Kathleen.
- Ils resteront simulateurs jusqu’à la fin de leur vie, a répliqué Églantine d’une voix neutre.
Nous sommes restés sans voix. Nous grimacions la bévue sans pouvoir enchaîner sans la blesser inutilement.
- Soit Jacqueline a un réel problème de santé, a continué Églantine, soit ses leurres se retourneront contre elle... Ne vous fatiguez pas à vouloir changer ce qui ne peut être changé, focalisez-vous, là où vous avez une chance de pouvoir agir et surtout, tentez d’avoir la sagesse de percevoir la différence.
- My God, Églantine ! est intervenue Dorothy. Je crois entendre Hortence !
- C’est elle qui me l’a appris, la veille de sa mort, c’est vous qui avez insisté pour que ce soit son épitaphe.
- Eh bien, a lancé Kathleen, tu ferais bien d’en prendre de la graine !
- Kathleen ! grondai-je.
Églantine a levé une main pour que je ne la sermonne pas. Elle s’est tournée vers sa sœur, les yeux plein de larmes
- Tu as raison, dit-elle. Je suis dans un cercle vicieux. La mort de Louis m’est douloureuse, cependant, je pleure le mal que je vous fais. Et plus, je pleure, plus je vous fais du mal, ce qui m’attriste davantage.
- Tu ne nous fais pas de mal, réfuta doucement Dorothy, nous comprenons ta douleur.
- Oh si je vous fais du mal, ce n’est ni Valentin ni Louis le responsable, ce n’est que moi. Vous n’osez plus parler de sujets qui me seraient pénibles, vous vous cassez la tête pour savoir comment je sortirai de cet état et surtout vous vous inquiétez pour moi. Il faut arrêter. Je ne veux pas vous entraîner dans ma spirale. Continuez votre vie, laissez-moi sur le côté, je vous rattraperai dès que j’aurai pansé mes plaies.
- C’est impossible, nous t’aimons trop pour te laisser dans cet état... murmurai-je.
- C’est possible, a répliqué Églantine, avec force. N’est-ce pas Kathleen ?
- J’en sais rien, a murmuré l’adolescente au bout d’un temps.

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