Ces instants qui sont de petites décharges électriques à notre conscience

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Chères Églantine et Victoria,

Je me permets de vous écrire ensemble pour pouvoir passer plus de temps sur une lettre car, du reste, je suis certaine que vous vous échangerez les nouvelles qui à coup sûr devraient se répéter !

Je suis enfin arrivée en Afrique ! Le voyage ne s’est pas fait sans mal ! la traversée Ténériffe - Anvers ne fut guère agréable à cause d’une tempête comme je n’en avais jamais subi. En partant, nous avons été arrêtés dans l’Escaut par le brouillard et nous avons dû y passer la nuit. Dans la Manche même brouillard, aussi ne quittions-nous Southampton que le troisième jour dans la matinée. Nous y avons pris assez bien de passagers anglais pour la côte d’Afrique. Depuis Ouessant le temps a été superbe, même le golfe de Gascogne a menti à sa réputation. Puis, la mer était un peu houleuse mais comme le bateau était bien chargé, on n’a même pas eu besoin de mettre les cadres pour tenir les assiettes à table.

Je dois vous avouer qu’à Santa Cruz de Ténériffe, Madame Dufour n’a pas voulu remonter dans le bateau. Nous avions fait la connaissance du capitaine pendant la traversée jusqu’à Ténériffe ; il nous avait plusieurs fois invitées à sa table. Je n’ai pas compris ce qui se tramait et je ne percevais pas dans l’attitude de mon chaperon de quoi rougir. Ce n’est qu’une fois arrivée en ville, qu’elle m’a avouée qu’elle était tombée amoureuse du capitaine et qu’elle quittait son rôle de chaperon pour pouvoir l’épouser. Vous vous rendez compte ? Cette petite veuve de quarante ans a épousé un parfait inconnu et m’a laissée sans aucune protection. J’en étais furieuse et terriblement désappointée. J’allais donc devoir me débrouiller toute seule jusqu’à Dumbaoù je retrouverais Adrien. Je n’étais pas sûre de pouvoir m’en sortir, mais je ne voulais pas alerter mamy pour rien, ainsi je ne vous ai pas écrit cette petite déconvenue.

Je m’en suis terriblement lamentée pendant les trois premiers jours de bateau puis je me suis calmée. Cela ne servait à rien de m’angoisser, je trouverais bien la force qu’il faut pour arriver à bon port et, de toute façon, je ne pouvais rien y faire. Heureusement, j’ai fait la connaissance d’un couple d’Anglais qui m’ont pris sous leur aile protectrice jusqu’à Boma. Grâce à eux, j’ai trouvé une place dans le Philippeville qui m’emmena jusqu’à Matadi. Ces voyages en bateau sont assez monotones. Je croyais qu’une fois sur le fleuve Congo, ce serait plus distrayant, mais il n’en est rien, nous poursuivons la route lentement jusqu’à Léopoldville.

Une fois dans cette grande ville, il a fallu trouver un autre moyen de locomotion pour me rendre à Dumba. Ce n’était pas une sinécure, je me maudissais sans cesse de n’être pas restée au château. D’autant plus qu’une fièvre de cheval m’a assommée. J’ai cru plusieurs fois mourir, il paraît que je délirais sans cesse. Sans en comprendre les raisons, je me suis retrouvée à l’hôpital chez les missionnaires pendant plus de deux semaines ! C’est grâce à ces religieuses que j’ai continué ma route et que je suis arrivée saine et sauve à Dumba où m’attendait enfin Adrien. Le mariage aurait déjà dû être célébré depuis quinze jours, les bagues que j’avais faits gravées à Namur sont donc erronées mais cela n’a pas d’importance.

J’en viens à la partie la plus émouvante de mon histoire, celle du mariage à proprement parlé. J’arrivai un vendredi et cela tombait relativement bien car nous ne pouvions nous marier qu’un samedi. Les sœurs missionnaires de l’endroit ne voulaient pas que le mariage soit terni parce qu’on aurait pu le consommer avant la bénédiction. Elles envoyèrent alors une de leur petite élève nègre pour me surveiller. Vous auriez dû voir la tête de l’enfant : elle était couverte de toutes fines tresses très exotiques, c’est très joli. Ses dents de devant ont été limées. Adrien m’a appris que c’était parce qu’elle était cannibale. Il n’en reste pas beaucoup et il fallait que je tombe sur un de ces derniers indigènes ! Comme je suis relativement curieuse, je lui ai demandé quelle est la partie de l’homme qu’elle préférait manger, elle m’a dit qu’elle adorait sucer les doigts ! Heureusement, elle a ajouté qu’elle n’avait plus mangé de chairs fraîches depuis longtemps, et elle regardait ma peau (rougie par le soleil) avec une pointe de dégoût. Depuis, j’ai compris que les indigènes n’ont pas l’habitude de voir des femmes blanches, ils me touchent régulièrement pour voir si ma peau est teintée ou si mes cheveux sont naturels ! (Ils n’ont jamais vu de cheveux longs et blonds qui plus est).

Mon mariage a été l’occasion de beaucoup de réjouissance à la colonie, il faut dire que je suis la première blanche à m’y marier. Ils avaient décoré un camion de guirlandes et de fleurs, Adrien et moi nous y sommes montés et nous nous sommes assis sur un banc au milieu de la benne. Puis nous sommes allés à l’église des missionnaires où l’abbé nous a bénis. Quand nous sommes sortis de l’office, les chants et les danses des indigènes m’ont beaucoup émue. Dans quelques jours nous partirons pour une partie du Congo où il n’y aura pas grand monde à voir. Adrien m’a déjà prévenu qu’il faudra que je m’habitue à être seule parce qu’il devra beaucoup voyager auprès des villages indigènes pour y trouver son fameux caoutchouc.

J’espère que vous allez toutes les deux très bien, Victoria, as-tu des nouvelles de John ? et toi, Églantine nous prépares-tu un petit héritier ?

Je vous embrasse tendrement, Violette.

Nous prenions le thé, mes parents et moi sur la terrasse devant le parc. J’avais lu la lettre qui m’était adressée ainsi qu’à Victoria mais ma petite sœur étant en Amérique depuis presque un an, elle ne la lirait pas. Je me devais d’écrire à Violette de lui dire que Victoria était partie non pas avec John mais avec l’ambassadeur de France et que j’étais loin de faire un petit héritier et que le seul que j’avais réussi à concevoir était mort deux mois après sa naissance.

J’étais un peu moins mélancolique. Je remontais la pente tout doucement. Cependant, je suivais de manière distraite la conversation entre Dorothy et Olivier qui eux ne décoléraient pas contre madame Dufour qui avait laissé, sans aucun remord, leur fille sur le quai d’un navire inconnu, vers des lieux inhospitaliers. Quand je leur fis remarquer qu’ils pouvaient être fiers de leur fille qui s’était débrouillée aussi bien, Dorothy balaya l’air d’un geste énervé, la question n’était pas là.

Les petits jardiniers de Dorothy avaient fait de ce parc une merveille. Les roses si chères à ma mère étaient resplendissantes. Elle était secondée par Jean-Jean. Celui-là m’intriguait. Il était loin d’être idiot, Dorothy lui avait expliqué les différentes espèces de roses, il les avait non seulement assimilées, avec une très grande facilité, mais il avait été plus loin : il avait établi comment les soigner, les reproduire et même fabriquer des croisements entre les différentes espèces. Dès qu’on lui parlait de ses fleurs, il devenait intarissable, sa timidité disparaissait complètement, au risque d’ennuyer profondément son public.

Par contre, il n’avait aucune notion de l’autre. Parfois l’un d’eux tombait ou était chagriné par l’un ou l’autre, comme le seraient des enfants. Il regardait alors la victime et l’analysait froidement comme si c’était un animal inconnu. Il pouvait par une remarque mal placée, se refermer dans sa coquille, disparaître dans des grimaces incontrôlées.

J’observais ce jardin rempli de roses de tous les tons. Je fus tout à coup intrigué par un mouvement qui se déroulait à la lisière du parc. Un homme et une femme tenaient par la main un petit garçon de quatre ou cinq ans qui hurlait et piétinait sur place refusant de suivre ses parents.

Dorothy mit ses mains en visière pour mieux voir la scène.

  • Églantine, dit-elle, voilà ton premier patient. Il s’appelle Gaston, il a cinq ans, il ne parle pas, il n’est pas propre, les parents voudraient me le confier parce qu’ils ne savent pas quoi en faire. Pour ma part, je ne pourrais pas l’employer pour grand-chose, mais je pense que tu pourras les aider à comprendre leur gamin.
  • Pardon ? soufflai-je, cela m’étonnerait, je n’ai aucune formation pour ce genre de question !
  • On verra, répliqua Dorothy quelque peu fataliste, c’était pour moi, une manière de me débarrasser des parents qui insistaient tellement.
  • Que voulez-vous que je fasse ?
  • Tu as un potager magnifique, un jardin de simple resplendissant, ajouta Olivier avec un sourire malicieux, il est temps de t’y mettre !

Sur leurs belles paroles, mes parents quittèrent le jardin me laissant seule face au sauvageon qui hurlait de plus en plus fort au fur et à mesure qu’il approchait. Je soupirai et j’allai à sa rencontre. Je m’accroupis devant l’enfant. Cela ne le rendit pas plus aimable, son père le retenait de me frapper avec les pieds ou les bras. Je restai de marbre à cette colère. Très doucement, je demandai à son père de le lâcher. L’enfant tomba par terre. Il fut légèrement surpris, puis il me dévisagea terrorisé. Je ne bronchai pas d’un cheveu et le fixa avec toute la bienveillance dont j’étais capable. Les parents étaient sur le qui-vive, prêts à immobiliser le garçon s’il menaçait de s’enfuir. Tout à coup assommé par ce sentiment de liberté, l’enfant ne broncha pas. Il me regardait toujours avec angoisse. Je me décidai à lui parler :

  • Bonjour, Gaston, je suis le docteur Loquet. Je ne vais pas te donner de piqûre, je ne vais pas te faire mal. Je vais seulement parler avec toi et tes parents, es-tu d’accord ?

L’enfant ne réagissait pas. Il fixait au loin le chêne sur lequel était suspendue une vieille escarpolette qui nous enchantait lorsqu’on était petite. Cela me donna une idée.

  • Tu veux aller sur la balançoire ?

Sans me répondre, l’enfant s’y précipita et se mit à se balancer doucement.

J’entraînai doucement les parents à me suivre près de l’arbre. L’enfant s’était calmé, il se balançait doucement en regardant le ciel. Les parents me relatèrent longuement leurs doléances face à leur fils qui n’évoluait pas comme ses frères. Ces gens cherchaient à le placer en institution, non pas pour s’en débarrasser mais parce qu’ils n’avaient pas les clés pour le comprendre. J’en étais bouleversée, j’avais vu trop d’institutions où ses enfants perdaient leur temps à la place d’apprendre à vivre.

  • La solution ne serait-elle pas de trouver une façon de vivre ensemble, vous, Gaston et ses frères et sœurs sans que cela ne pose trop de problèmes ?
  • Sûr ça ! mais madame le docteur, c’est complètement impossible, cet enfant est trop bizarre !
  • Eh bien, voyons cela ensemble ! je propose que vous me l’ameniez demain à neuf heures, je vous le rendrai le soir à cinq heures.

Les parents de l’enfant me quittèrent sans trop d’espoir, Gaston par contre semblait heureux que j’éloigne le spectre de l’institution. Je me fis tout de suite la réflexion, que ce gamin était plus intelligent qu’il en paraissait. Il comprenait tout ce qui se passait, même s’il ne l’exprimait que par colère.

Il y a des moments qui paraissent anodins, cependant, ces instants sont de petites décharges électriques à notre conscience. Je regardai cet enfant partir, je me fis la réflexion que chacun s’exprimait comme il le pouvait, comme l’avaient fait Louis, le nourrisson trop sage, Valentin le fabulateur, Jacqueline la simulatrice, Jean-Jean avec les roses...

Je décidai sur-le-champ de ce qu’allait devenir mon véritable travail : aider les parents à comprendre leur enfant et aider l’enfant à comprendre ses parents.

Je me précipitai à la conciergerie, j’entrai pour la première fois dans le bureau de Valentin. Ses affaires étaient bien rangées, le bureau était calme, mort. Je tombai assez rapidement sur son carnet, je n’eus aucune envie de le lire, à ce moment-là. Je le pris et le glissai dans mes archives. J’observai longuement la pièce et ressortis pour aller au château.

Mes parents étaient dans le bureau de mon père, je frappai à la porte. L’odeur du sexe était encore présente, cela me fit rire. Olivier me sourit et pencha la tête :

  • Pourquoi ris -tu ? demanda-t-il.
  • Parce que vous êtes tellement sûrs du bon coup que vous m’avez joué, que vous avez fêté cela sur l’oreiller. Enfin d’oreiller, votre tapis a dû faire l’affaire.

Dorothy et Olivier en furent estomaqués. Ils avaient la tête d’adolescents pris en flagrant délit. Cela me fit rire. Enfin Olivier partit d’un grand éclat de rire, Dorothy s’y joignit plus faiblement.

  • Mais comment le sais-tu ? dit-elle.
  • L’odeur ! quand j’étais petite je la percevais sans comprendre ce qu’elle évoquait mais je savais que lorsque je la sentais, vous étiez d’excellente humeur.

Dorothy se précipita à la fenêtre pour l’ouvrir. Olivier en rit davantage.

  • Comment vous faites pour garder cet amour aussi intact après plus de vingt ans de mariage ? demandai-je. Je n’ai pas pu garder le mien plus de deux ans.
  • Nous sommes binômes, souviens-toi des cartes.

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