Mes premier pas avec Gaston

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À l’époque, on ne connaissait pas cette affection qui tourmentait ce pauvre petit Gaston, après la guerre 40/45, on la nomma « autisme ». La première semaine se passa presque exclusivement autour de la balançoire. Il parlait par petites touches me guidant vers son incompréhension de ce qu’il entourait. Je remarquai qu’il se créait un cadre dans lequel il se sentait en sécurité. C’est de là que je partis. J’invitai mon jeune patient à manger tous les midis avec nous.

Je voyais directement ce qu’il ne pouvait en aucun cas supporter, par exemple faire ses lacets ou, plus étonnant, manger un œuf à la coque alors qu’il adorait les œufs en omelette ou sur le plat. Je fis une liste de ces particularités et je demandai aux parents de faire la même chose, dans un petit cahier que je leur offris. Je leur donnai rendez-vous deux semaines plus tard.

Les parents me regardèrent avec une pointe d’étonnement. La maman tenait son cahier à deux mains, elle passait son regard entre le cahier et moi sans trop oser parler. Le père soupira, lui passa la main sur l’épaule et lui murmura :

  • On va essayer.
  • Qu’est-ce que ça nous coûtera ? répliqua la mère sur la défensive. Nous avons déjà sept consultations à payer et nous ne savons pas combien de temps nous devrons revenir, sans que nous voyions le moindre changement. Plaçons-le à Sainte-Croix et finissons-en !
  • Madame, combien nous vous devons ? demanda le père en se tournant vers moi brutalement.

J’allais répliquer « rien » mais je me retins. Il fallait que je gagne ma vie, c’était mon travail et comme mon père me l’avait déjà dit et répété : « tout travail mérite salaire » ; par contre, je voyais que j’allais perdre mon premier patient parce que je ne pouvais clairement pas demander une consultation par jour. Or, il me fallait du temps pour les aider. Je réfléchis une ou deux minutes, puis je demandai :

  • Combien vous demande le docteur quand vous allez le voir ?
  • Deux francs cinquante.
  • Il en ira de même ici mais c’est un forfait. Je vous fais payer une fois deux francs cinquante pour l’ensemble du traitement. Ça vous va ?

Un large sourire fendant son visage, le père me tendit précipitamment la main pour conclure ce marché. Ils partirent en traversant le parc. Je les regardais quitter le château en me demandant si j’avais établi mon salaire pour l’ensemble de mes futurs patients. Je me sentais pas très à l’aise dans cette démarche. Après tout, fallait-il vraiment demander de l’argent à des personnes qui souffraient déjà de mille maux ? Pourquoi un médecin devait-il se faire payer ? J’entendis par-dessus mon épaule la voix d’Olivier qui me dit :

  • Deux francs cinquante ? Eh bien, je sens qu’on va se précipiter pour te consulter, ma fille !
  • C’est trop ? demandais-je hésitante.
  • As-tu remarqué la tête du père quand il est parti ?
  • Il n’avait pas l’air de trouver cela exagéré.
  • C’est certain ! je crois que s’il a un rhume, il viendra aussi te consulter.
  • Mais si je demande plus, ils ne viendront plus et c’est Gaston qui en pâtira !
  • Certes, tu devras trouver un juste équilibre. Je voudrais que les prochaines consultations se déroulent dans la conciergerie, après tout, tu l’as aménagée pour ça, non ?

J’acquiesçai d’un mouvement de tête. Les lieux n’étaient pas encore exorcisés mais Olivier avait raison, je ne devais en aucun cas continuer les consultations au château.

Je me dirigeai un peu malgré moi à la conciergerie. Comment recevoir le petit Gaston ici ? C’était très propre, blanc, un peu trop pour des enfants. Je me tournai sur moi-même, comment pourrais-je concilier la médecine et un lieu agréable et accueillant pour les enfants. Fanny me sortit de l’embarras. Elle frappa à la porte et entra en m’appelant.

J’étais heureuse de la voir, c’était la personne qui allait pouvoir me conseiller. Je lui expliquai d’emblée le côté trop sévère du lieu. Fanny réfléchit, elle parcourut les trois pièces qui étaient préposées à ma profession et me donna mille petits conseils d’aménagement. Une salle d’attente avec une petite table où l’enfant pourrait s’occuper et quelques livres d’images ; une salle d’auscultation avec des images sur les murs et le bureau avec des crayons et du papier pour que les enfants puissent dessiner pendant que je parle aux parents.

Fanny me raconta ensuite qu’elle venait de recevoir la visite d’un curé. Il prétendait qu’elle publiait aussi des revues pornographiques et l’exhortait d’arrêter ce fricotage. Je ris à gorge déployée. Fanny gardait son air sérieux et inquiet. Je ravalai mon hilarité et lui demandai :

  • Vous n’en avez pas ri ?
  • Eh bien, la tête du curé m’en a dissuadé. Je lui ai demandé très courtoisement pourquoi il m’accusait de telles horreurs et il me répondit qu’il avait suivi le chemin inverse que faisaient les revues. Celles-ci sont commandées par courrier à une adresse postale en Afrique qui est relevée par un certain A. Larmagnat.
  • Adrien !
  • Oui.
  • Il ne me paraît pas lubrique et je n’avais rien perçu de tel quand je l’ai vu.
  • Moi non plus. J’en ai parlé à Alain qui m’a semblé fuyant. Penses-tu que ça pourrait être lui ?
  • Vous le connaissez mieux que moi !
  • Ben justement, cela m’étonne aussi.
  • Alain connaît-il Adrien ?
  • Je n’en sais rien.
  • Demandez-lui sans barguigner, s’il est lié à cette histoire. S’il ne l’est pas, vous pourrez toujours dire au curé que vous ne savez rien de plus que lui et, que de toute façon, vous n’êtes responsable que de ce journal pour femme. Qu’il aille voir mon père !
  • Je n’ose même pas en parler à Olivier !
  • C’est votre patron, il doit savoir. Mais ce curé est peut-être tout simplement furieux que vous ayez publié un article sur les Anglaises qui ont obtenu le droit de vote !
  • Ça, c’est sûr ! il me l’a aussi dit !
  • Ne vous mettez pas martel en tête mais parlez-en à mon père. Il doit savoir.
  • Tu ne pourrais pas le faire à ma place ? demanda-t-elle timidement

Je le lui promis. Fanny était une femme très aimante et très créatrice. Son boulot la remplissait d’une douce lumière que Guillaume avait éteinte quand ils étaient arrivés en Wallonie. C’était ce travail qui lui avait redonné de la joie et un but dans l’existence. Elle était une suffragette discrète. En tant qu’excellente pédagogue, elle insufflait doucement quelques pistes de réflexion en faveur du droit des femmes sans pour autant plonger dans la rébellion. Elle semait dans ses articles de mode ou d’éducation des enfants, quelques petites phrases plaidant l’égalité des sexes. Ainsi, elle prônait le port du pantalon car pour se protéger des voyous de quartier, il n’y avait pas plus aisé. Les voyous étaient souvent les maris, mais cela, elle ne le disait pas. Elle savait qu’elle arriverait à en convaincre plus d’une de cette manière. Quant à ses articles sur l’éducation, elle faisait quelques portraits de femmes ayant réussi des études. Elle encensait les parents qui avaient eu l’audace de prolonger l’éducation de leurs filles. Elle démontrait par leur vie et leur engagement que ces femmes avaient été des héroïnes de guerre, un bien pour leur quartier tout en étant des mères exemplaires. Certes, elle omettait systématiquement les pans trop féministes de ces pionnières, pour ne pas affoler les quelques maris qui liraient la revue.

Fanny aurait très bien pu figurer dans ces portraits, tant elle était héroïne à sa manière. Cependant, elle était d’une grande timidité ou humilité. Elle n’arrivait pas à parler à un homme sans baisser les yeux. Expliquer à Olivier ses déboires était au-dessus de ses capacités ; alors qu’elle le connaissait depuis vingt ans, qu’il l’avait protégée, qu’il lui avait trouvé ce travail en lui donnant autant de responsabilités. Olivier avait cru en elle, elle lui en était infinimentreconnaissante et ne voulait pas l’importuner avec ses problèmes.

Olivier aimait bien sa manière de procéder. Il était profondément convaincu que les femmes étaient son égal. Ainsi, les femmes qui travaillaient dans son imprimerie étaient à la même enseigne que les hommes et même plus. Il avait voulu congédier un ouvrier parce qu’il avait maltraité sa femme. L’ouvrière en question était venue plaider la cause de son mari, en disant que si elle le laissait tout seul à la maison, elle aurait encore plus de boulot, qu’il serait ivre tout le temps, et que ses gamins et elle en pâtiraient. Olivier avait alors conclu avec elle qu’il ne le renvoyait pas mais qu’il paierait les deux salaires à l’ouvrière, afin qu’elle puisse faire vivre sa famille et mettre ses deux filles à l’école. L’homme avait été terriblement humilié mais il était devenu bien plus sobre. Les autres ouvriers dont les femmes travaillaient à l’imprimerie (et les places étaient recherchées puisqu’Olivier les payait mieux qu’ailleurs) se le tinrent pour dit et ne battaient pas leurs femmes, en tout cas, pas assez pour qu’elles arrivent au boulot amochées.

Au souper, mon père me chambra légèrement sur les 2,5 francs que j’avais demandés aux parents de Gaston.

  • Et un forfait, en plus ! Églantine, tu vas crouler sous les consultations. Sais-tu que c’est le fils du boulanger que tu traites ? Je te prédis que d’ici une semaine, il y aura foule à la conciergerie !
  • Non, je ne vais pas commencer tout de suite, dis-je tranquillement.

Dorothy soupira, Olivier me fixa avec une pointe d’exaspération dans les yeux.

  • Tu dois te ressaisir et commencer à prendre ta vie en main ! dit Olivier avec autorité. Pourquoi ne veux-tu pas pratiquer la médecine ? Depuis que tu as dix ans tu soignes et maintenant que tu as à portée de main un cabinet, un diplôme que beaucoup de femmes t’envient, tu fais la difficile. C’est quoi ton problème ?
  • Mon problème est que la mort me fait vomir.

Je détaillai alors l’odeur insupportable que je sentais à la vue d’un futur moribond ou d’un champ de bataille. Je racontai mon angoisse de voir quelqu’un mourir dans mes bras sans pouvoir l’aider. J’expliquai aussi combien il était difficile de parler de cette phobie à eux qui m’avaient ouvert la voie, eux qui avaient misé sur mes capacités, qui avaient admiré mes actions. En leur dévoilant enfin toute cette face qui me taraudait depuis des années, je réalisai que je tournais la page de ces peurs, qu’enfin, je pouvais me libérer de cette charge trop lourde à porter. Mamy et Dady me regardaient avec des yeux ronds. Ils étaient soufflés, ils ne pensaient nullement que je pouvais ressentir de telles obnubilations. Dorothy versa quelques larmes. Je les essuyai directement avec la suite de mes révélations :

  • Je sais maintenant ce que je vais faire : je vais me consacrer aux enfants. À ces enfants comme Gaston qui n’arrivent pas à parler à ses parents ou comme Jean-Jean qui est incollable en roses mais qui ne sait ni lire ni compter. Je vais aménager la conciergerie pour en faire un lieu d’accueil agréable où parents et enfants trouveront un espace de paix. Alors, je vous demande encore un peu de patience, laissez-moi les dix jours à venir, pour mettre quelques couleurs, quelques dessins et quelques jeux afin qu’ils se sentent à l’aise.

Olivier s’essuya doucement la bouche, par habitude plus que par nécessité, vu qu’il n’avait pas touché à son assiette. Il vit dans l’enthousiasme que je mettais à expliquer ce que je deviendrais que j’avais passé un cap. Il me sourit, confiant et déclara :

  • Bravo, Églantine. Je sens que tu as trouvé un chemin qui t’ira comme un gant. Ne te limite pas aux cas des Gaston et des Jean-Jean, prends aussi les enfants qui ont peur du loup, de la mort, de déplaire à leurs parents. Depuis que tu es petite, tu crèves de trouille de nous mécontenter. De mon côté, j’ai toujours cru en toi et je t’aime depuis que je suis entré dans ta famille. Je sais qu’il en est de même pour Dorothy. Tu feras des merveilles avec les enfants et leurs parents, tu tisseras le lien qui est nécessaire à l’amour quand l’un ou l’autre doute qu’il existe.

Dorothy se leva et se planta devant moi. Elle me leva et me serra dans ses bras.

  • Je suis fière de toi, ma fille. Je te demande pardon de n’avoir pas entendu ton angoisse. Puis-je t’aider à décorer tes salles de soins ?

Je me liquéfiai en larmes. Ce n’était pas de tristesse mais une pure émotion de soulagement. Après ces effusions, j’oubliai quelque peu la requête de Fanny.

Dès le lendemain, Dorothy et moi, nous nous attaquâmes aux petits aménagements prônés par Fanny et agrémentés par Dorothy. Ces quelques jours de répit me permirent de réinvestir la conciergerie. Gaston pouvait arriver, j’étais prête à le recevoir.

J’avais dessiné toutes les actions qu’il aimait et celles qu’il arborait sur des petits cartons blancs que j’avais récupérésà l’imprimerie.

Puis le septième jour, j’invitai ses parents et lui à me suivre dans une partie du parc. J’y avais étalé deux grandes nappes, une verte, couleur qu’il adorait, et une violette, couleur qu’il ne pouvait pas supporter. Je déposai un œuf sur un coquetier, des lacets sur la nappe violette, sur l’autre nappe, je mis son pull préféré et des languettes de pomme ainsi qu’il les mangeait.

  • Voilà Gaston, lui dis-je, aujourd’hui, nous allons jouer à un autre jeu. Je vais te donner des objets si tu aimes ces objets, tu les déposes sur la nappe verte, si tu ne les aimes pas, tu les poses sur la nappe violette.

Sans attendre, je lui tendis un de ses jouets préférés. Il rit, me prit le jouet et courut sur la nappe verte. Il marcha sur le tissu pour déposer le jouet au centre de la nappe. Il revint très confiant et s’amusa à placer les jouets et les dessins qui le représentaient en train de faire quelque chose qu’il aimait faire. Il n’arriva cependant pas à prendre les cartons qui lui faisaient trop peur. Sa maman prit le relais, l’enfant applaudit. La mère le regarda surprise puis elle se tourna vers moi et murmura :

  • C’est la première fois qu’il réagit à ce que je fais.

Quand le jeu fut terminé, j’emmenai tout le monde dans mon tout nouveau cabinet. Je m’installai derrière mon bureau et je pris le temps d’expliquer aux parents que leur fils était aussi intelligent qu’un autre mais qu’il n’avait pas reçu le même code à la naissance. Je parlai par images avec des mots simples que j’étais sûre qu’ils comprendraient. Gaston dessinait à côté de nous silencieusement. Je savais que je parlais pour lui aussi. Mon discours avait plutôt l’air d’être une histoire qu’un diagnostic.

Les parents se sentirent en confiance, même si je n’apportais pas de solution. Ils exprimèrent leur désarroi et leurs angoisses quant à l’avenir. Je ne pouvais pas les rassurer mais je leur dis que l’enfant était loin d’avoir fini de progresser. Il lui faudrait certes plus de temps.

  • Mais il n’est même pas propre, nous tenons une boulangerie, comment voulez-vous qu’on vende du pain avec une odeur de merde dans les narines des clients ?
  • On va en faire la priorité, dis-je en posant l’ensemble des cartes violettes sur la table.

Nous les analysions les parents et moi, en essayant de comprendre pourquoi Gaston refusait systématiquement de s’asseoir sur la planche. Était-ce le fait que les toilettes se trouvaient au fond du jardin ou que la cabane était trop petite ? C’est Gaston qui répondit en me montrant l’œuf à la coque.

  • Tu as peur d’être englouti dans le trou ? demandai-je.

Il me répondit par l’affirmative. Nous trouvâmes un compromis entre l’hygiène élémentaire, la bienséance et le résultat à obtenir avec Gaston qui hochait la tête ou la secouait s’il était d’accord ou non. Les parents me quittèrent dubitatifs.

Quand j’y pense, aujourd’hui, à cent neuf ans et trois cent soixante jours, je me dis que j’ai eu bien de la chance de tomber sur un Gaston dont le code était encore relativement simple par rapport à d’autres. Il me permit de faire mes premiers pas tranquillement, sur un chemin que je ne connaissais pas.

Gaston fut propre dès le lendemain. Comme l’avait prédit Olivier, la boulangère me fit beaucoup de petits patients.

L’histoire de Gaston est très belle parce que Gaston put entrer à l’école élémentaire après que l’instituteur de village s’était aperçu que l’enfant qui calculait le prix à payer bien plus vite que sa mère ou que les clients. Intrigué, il lui demanda de calculer très vite quelques aditions et soustractions et l’enfant le faisait de tête. Tout seul, Gaston avait appris à calculer. Il avait à six ans, un niveau de quatrième primaire. Il insista pour prendre l’enfant à l’école. Les parents n’étaient pas pour, il allait se faire rejeter par l’ensemble des élèves, c’était déjà le cas quand il se promenait dans la rue. Les parents appliquèrent la méthode des cartons violets et orange et trouvèrent la solution. L’instituteur dont le métier était une vocation vint le chercher et le reconduire pendant près d’un mois. Après cela, la différence de l’enfant fut acceptée par le groupe.

Les parents ne revinrent à ma consultation qu’une fois lorsque Gaston avait douze ans et qu’il devait passer au collège.

Je ne traitai pas que des enfants dont la vie était trop compliquée. J’étais devenue experte en enfants, pédiatre avant l’heure. Les adultes ne vinrent plus me consulter parce que la salle d’attente et la conciergerie n’étaient pas assez sérieuses. Je fixai mon prix à 3,5 francs par maladie et non par consultation.

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