La couleur de l'amour

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Victoria revint des États Unis un beau jour de mois de mai. Elle était accompagnée de John le grand trompettiste de couleur et d’Edmond, son mari. Le ventre de Victoria était rond comme un ballon. Sans pouvoir résister, je mis la main sur ce petit bout de vie qui se dessinait pour le mois suivant. Victoria me prit la main et me demanda à voix basse :

  • C’est une fille ou un garçon ?
  • Un garçon, lui répondis-je sans hésiter. Mais ce bébé...
  • Un garçon, n’en dit pas plus ! me coupa-t-elle. Laisse d’abord aux parents savourer le plaisir d’être grands-parents !

Ceux-ci en furent ravis. Dorothy la couva de mille soins, mère et fille étaient resplendissantes. Je n’avais jamais remarqué à quel point elles se ressemblaient. J’en souris.

Quand nous nous installâmes pour le thé, Dorothy me prit à part en me demandant si elle devait mettre une tasse pour « le nègre ». J’acquiesçai d’un hochement vigoureux.

  • Et où est donc Valentin ? demanda Edmond en s’asseyant.

Nous nous regardâmes sans comprendre. Je savais que Olivier avait envoyé une lettre à ses deux filles expatriées afin de les mettre au courant de ma situation. Victoria m’avait par ailleurs envoyé une lettre très gentille où elle exprimait tout son désappointement quant à mes afflictions.

Comme personne se pressait pour lui répondre, Olivier raconta l’histoire avec encore au fond de l’estomac une lourde rancune contre lui. Quand Edmond sut que son ami pourrissait dans un asile de fous à Gand, il décida de partir le lendemain lui rendre visite.

  • Je le ramènerai à Paris, puisque, manifestement, il n’est plus le bienvenu auprès de sa femme.
  • Tentez seulement de le sortir de là et dites-nous si vous y arrivez, lança Olivier acerbe.
  • Quoi qu’il ait fait, c’est une honte de l’abandonner ainsi.
  • Edmond, répondit froidement Olivier, il a brutalisé ma fille pendant plus d’un an. Je ne vous permets pas de juger notre comportement.
  • Le sujet est clos, intervint Victoria. Je n’ai pas envie d’une querelle, le jour de notre arrivée.

Edmond se tourna vers elle et lui grinça entre les dents :

  • D’accord, ma belle. Je ne dis plus rien, mais ne compte pas sur moi pour te couvrir davantage ! Valentin est le plus fidèle de mes amis, je ne le laisserai pas tomber comme on l’a fait ici.

Il quitta la pièce en nous laissant quelque peu pantois et de mauvaise humeur. Victoria balaya l’air d’un air ennuyé et raconta sa vie à New York. Elle faisait une belle carrière, elle nous montra les photos de concert où elle était couverte de fleurs, John n’était jamais loin d’elle. Mes parents étaient aux anges, ce bébé, la mine resplendissante de leur fille, sa carrière qui avait décollé de manière magistrale, tout baignait dans le bonheur.

Edmond ne revint pas au château, il laissait sa femme à nos bons soins, jusqu’à l’accouchement. Dorothy et Olivier furent un peu surpris mais ne flairèrent aucun mauvais présage, car Victoria était très enjouée et John aux petits soins. Dorothy lui avait fait préparer une chambre à l’étage des domestiques. Ce grand Américain avait un sourire enchanteur qui eut tôt fait de conquérir le cœur de tout le monde.

Violette arriva par le bateau suivant, avec elle aussi, un ventre rebondi. Adrien avait fort maigri, il n’était pas en excellente santé, ce qui les ramenait définitivement en Europe. Leur bébé devait arriver pratiquement en même temps que celui de Victoria. Les « deux Vi », telles qu’on les appelait quand elles étaient petites, faisaient décidément tout en même temps.

Ces deux nouvelles naissances donnaient au château un air de fête. Dorothy en profita pour le faire repeindre de haut en bas, et aménagea les chambres de la partie ouest pour leurs séjours chez nous.

Les deux naissances se feraient au château, puis Violette retournerait en Provence où Adrien reprendrait son domaine familial. Victoria quant à elle, repartirait directement pour une tournée en Europe dans les endroits branchés d’Angleterre, de France et même d’Allemagne. Puis elle rentrerait aux États-Unis.

Une nuit, peu après leurs arrivées, Alice vint frapper à ma porte, nos deux sœurs entraient en travail en même temps. Il ne fallut pas une demi-heure pour que le château fût entièrement debout, les uns attendaient au salon, les autres s’activaient à la cuisine. Dorothy ne tenait pas en place, elle passait d’une chambre à l’autre tentant de rassurer l’une et puis de soulager l’autre.

Baptiste, le fils de Violette naquit à quatre heures. Violette tenait son bébé dans ses bras et refusa qu’on le présentât à la famille avant celui de Victoria. Elle resta avec Dorothy le temps qu’on mette au monde Bastien, le fils de Victoria. Celui-ci naquit une demi-heure plus tard.

  • Mon Dieu, Victoria ! s’écria Alice, sais-tu de quelle couleur est ton bébé ?
  • N’est-il pas beau ? dit-elle en caressant la joue de Bastien.
  • Certes, mais il n’est pas d’Edmond !

Elle nous expliqua alors qu’Edmond n’est son mari que sur papier. Il n’aime pas les femmes, préfère les hommes. Pour atteindre le poste d’ambassadeur, il devait être marié afin de prouver qu’il rentrait dans les rangs. C’était le marché qu’il avait fait à Victoria lorsqu’il était venu lui demander sa main. Le véritable amour de ma sœur était John. C’était avec lui qu’elle vivait sur tout un étage de l’ambassade. De temps en temps, elle se montrait au bras d’Edmond dans les galas ou les dîners. Sa cécité était un immense avantage car personne ne se posait de question sur ce grand noir qui lui tenait le bras ou le suivait dans ses déplacements.

  • Et Bastien ? Ce ne sera pas facile de faire croire qu’il est d’Edmond !
  • Vraiment ? demanda-t-elle naïvement.
  • Il a les cheveux crépus de son père et une peau caramel !
  • Ah, répondit-elle. Edmond a ri quand je lui ai appris que j’étais enceinte. Je suis sûre qu’il trouvera une solution.

Alice et moi nous nous sommes regardées incrédules. Edmond avait quitté le château en claquant la porte, il était fort probable qu’il n’y remette pas les pieds, ou alors qu’il exige de Victoria de laisser Bastien au château.

  • Pouvez-vous appeler Mamy ? Je vais lui expliquer, je suis sûre qu’elle me comprendra.

Nous nous sommes retirées laissant la place à Dorothy. Nous sommes retournées auprès de Violette, voir si elle se portait bien. Elle était rayonnante mais fatiguée. Quand nous lui avons expliqué que Victoria avait accouché d’un enfant noir, elle a éclaté de rire.

  • J’aurais bien aimé voir votre tête ! dit-elle.
  • Tu étais au courant ?
  • Oui, et nous nous sommes juré d’accoucher en même temps pour que nos bébés soient présentés ensemble, pour que celui de Victoria soit aimé autant que le mien.
  • Cela ne changera à rien ! répliqua Alice. Et je suppose que vous avez choisi les prénoms dans ce même but ?
  • Oui. Et nous avons aussi décidé que si Bastien n’était pas aussi choyé que Baptiste, nous ne reviendrions plus au château, ni Victoria ni moi.
  • J’espère que mamy n’aura pas besoin de cette menace pour accepter son petit-fils ! m’exclamai-je.
  • Je n’aurai besoin de rien, dit Dorothy derrière nous.

Elle était à la porte de la chambre avec Bastien dans les bras.

  • Certes, j’aurai préféré le savoir avant, cela m’aurait évité de rester bouche bée devant Victoria. Mais il est le fruit d’un amour véritable entre John et elle, c’est ce qui compte. Alors qui prend Baptiste, il est grand temps que nous levions le voile au salon !

Alice prit Baptiste, et toutes les trois nous descendîmes pour la séance des présentations. Comme prévu, la famille était au complet et se tut, abasourdie quand elle découvrit Bastien. Adrien regarda les deux bébés et demanda la voix un peu étranglée :

  • Lequel est le mien ?

Alice lui tendit Baptiste. Il souffla, prit le nourrisson dans ses bras et regarda John avec un demi-sourire :

  • Je suppose que l’autre est de vous ?
  • Oui.
  • Félicitation, il est magnifique.

John n’osait pas faire un geste pour prendre son fils. Dorothy le lui remit avec un grand sourire.

  • Bienvenue, dans la famille, John, lui murmura-t-elle. Votre fils sera aussi chéri que son cousin. N’ayez aucune crainte.

Olivier était aussi ému par l’attitude de sa femme que d’être grand-père deux fois.

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