Mon petit marché de livres interdits doit cesser
Cahier d’Olivier
L’histoire d’Églantine m’a remué la tête pendant une bonne dizaine de jours. La petite Julie est calme et très introvertie. Je ne peux l’approcher sans la voir se hérisser jusqu’au bout de ses cheveux. J’ai demandé à Églantine de s’en occuper et d’en faire sa pupille. Cela sera plus facile pour tout le monde. Nous l’avons installée avec elle dans l’aile droite qu’occupe toujours Églantine.
Cette fois, mon petit marché de livres interdits doit cesser. Je suis au pied du mur, saleté de curé ! C’est toujours les pervers qui accusent les autres de l’être. Je ne faisais de mal à personne et nos ébats ainsi racontés ne pouvaient pas engendrer de la perversité mais de l’humour et du désir. Cependant, pour Dorothy qui n’a jamais eu vent de l’affaire, je me dois d’y mettre fin.
Il ne me reste plus qu’à trouver comment délier ma plume à d’autres fins.
Nous n’avons pas eu le temps d’inviter maître Lecar que la police était là, au milieu de la cour, prête à enfermer Églantine. Par chance, Églantine a sauvé le fils du commissaire d’une appendicite. Ce dernier, le commissaire Grandjean était très ennuyé de nous importuner avec cette histoire mais il devait faire son travail. Il a écouté d’abord l’histoire de la visite de madame Vanhennecker racontée par ma fille. Celle-ci a pu prouver qu’elle avait examiné la fillette et qu’elle y avait décelé les nombreux stigmates de mauvais traitements.
Grandjean doit avoir une bonne quarantaine d’années, il a six enfants et les adorent. C’est sûrement ce qui nous a sauvés.
- J’ai horreur qu’on maltraite un enfant et je sais pertinemment bien que vous ne feriez pas de mal à l’un d’eux ! gronda-t-il. Ce n’est pas la première fillette que madame Vanhennecker garde. En général, elle les envoie à l’école de bienfaisance de Namur, dès qu’elles ont quatorze quinze ans, pour en prendre d’autres. Cela lui fait un petit revenu. J’en connais personnellement trois qui sont devenues adultes et qui sont revenues dans la région.
- Cet établissement n’est-il pas un pénitencier pour jeunes filles ? demanda Olivier.
- Oui et à chaque fois madame Vanhennecker trouve une raison pour les y interner. Je me souviens d’une, un peu plus révoltée que les autres. Lorsque madame Vanhennecker est venue dans mon bureau avec elle en la traitant de voleuse et de perverse, elle a hurlé que de perversité, elle avait encore des leçons à recevoir du curé et qu’elle préférait mille fois rejoindre Namur que de rester dans cet enfer pareil.
Grandjean a fait une pause, puis a repris :
- Je ne mettrais pas ma main au feu, mais il me semble que toutes ses jeunes filles ne demandaient pas mieux que de quitter madame Vanhennecker. Je vais en parler à ma femme, l’une d’elles est une de ses petites protégées.
Nous en sommes restés là sur ce sujet. Il reviendra seul et nous nous cacherons dans la cheminée. Il s’est tourné vers moi et m’a demandé de le voir seul. Je l’ai emmené dans mon bureau. Il s’est assis, et tout en me fixant, il a sorti de la poche de son veston un livre qu’il a déposé sur mon bureau.
- C’est de vous ? a-t-il dit d’une voix neutre.
- Oui. Rien n’est inégal dans la vente de ces livres, ai-je répondu calmement.
- Certes.
- De plus, les ébats J. Davidson ne sont que polissons, il n’y a ni violence ni perversité. Ils sont établis avec deux adultes consentants.
- Certes.
- Rien dans ce commerce n’est caché à l’État, même le nom de l’imprimerie, continuai-je.
Le commissaire fit une petite moue. Ses yeux étaient un peu rieurs mais j’étais dans l’argumentaire que j’avais préparé depuis des années et je n’y ai pas fait attention.
- D’accord, ajoutai-je, ce n’est pas le même nom que celui qui est noté sur la devanture, mais il n’y a rien d’inégal là-dessus. Je paie mes taxes !
- Certes, répondit-il pour la troisième fois.
- Le nom des personnages, les lieux, les aventures, tout est fictif, personne ne pourrait se reconnaître dedans.
- Même les religieuses ? demanda-t-il avec un large sourire.
- Bien sûr !
Cette fois, il éclata de rire. Je suis resté légèrement interdit et transpirant abondamment. Il m’a avoué que sa femme et lui lisaient régulièrement un passage sur l’oreiller et que cela les amusait terriblement, et même cela les inspirait. Il m’a demandé ensuite de lui dédicacer son exemplaire. J’ai hésité, puis je me suis exécuté en signant J Davidson, et en modifiant la date de la dédicace.
- J. Davidson, pourquoi un nom anglais ? D’aucuns reconnaîtront une plume française.
Je ne pouvais en aucun cas lui révéler qu’il s’agissait d’un prétendant de ma femme.
- Une petite espièglerie, au départ de la première édition, dis-je. Puis, je ne pouvais plus changer le nom de l’auteur.
- Une espièglerie de plus ! vous m’amusez fortement Marquis ! À quand le suivant ?
- Je me dois d’arrêter, tôt ou tard, ma femme ou une de mes filles tombera sur le pot aux roses.
- Quel dommage ! Toutefois, n’hésitez pas à vous lancer dans la littérature, vos phrases sont admirablement construites et votre plume est élégante.
- Vous me flattez ! je ne suis pas un prétendant à l’Académie Française !

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