Chapitre 18 : Chaudron en fonte

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-Le test ADN est positif, Adrien est bien mon arrière-arrière-grand-père. Arrière-arrière-grand-père qui n’a même pas l’air d’avoir trente ans et qui est responsable de meurtres dans toute la région. Bref, je ne veux pas penser à ça maintenant. J’aurais un service à te demander.

-Tout ce que tu veux, lui assura le sorcier.

Loënia et Rashnoé relevèrent les yeux vers Matze et Rubis. Cette dernière avait failli se brûler avec une bougie posée sur le comptoir. Elle s’en était sensiblement éloignée et Matze lui montrait maintenant les pendules et les poupées vaudous vendues ici.

Rashnoé reposa son attention sur la fée en face de lui.

-Je veux retrouver mes souvenirs même si pour cela mon tatouage doit changer de couleur.

La fée entrevoyait dans ses pensées les courbes fines et douces du tatouage qui s’étalait de son épaule à dessus son coude. Symbole de son clan, il avait une teinte plus foncée que sa peau beige.

Les mains de Rashnoé - d’un naturel déjà bien agité - ne cessaient de caresser le dos de Loënia.

-J’ai déjà le sortilège, lui avoua-t-il de but en blanc. Je l’ai cherché pendant des semaines dès que j’avais un peu de temps. J’ai tous les ingrédients.

Loënia, en se rendant compte qu’elle ne respirait plus, reprit de l’air dans ses poumons. Elle acquiesça.

-Alors je veux le faire.

Comme si Matze avait entendu la conversation, il s’était retourné vers Rashnoé et Loënia. Les deux sorciers échangèrent un long regard. L’ancien chat et Rubis approchèrent.

-Tu risques de recouvrer des souvenirs désagréables, précisa Matze.

Loënia fut surprise de l’entendre parler d’un ton si posé et péremptoire. Son visage, encadré de courts cheveux bruns, semblait avoir pris trois ans. Rubis, à côté de lui, écoutait la conversation avec intérêt. Elle fréquentait peu de sorciers, en dehors de la fac. Elle était donc ravie de se retrouver plongée dans une boutique aussi fantastique, embaumée de douces plantes et de fleurs aux parfums amers.

-Je prends le risque. Je veux savoir pourquoi et, peut-être, comment j’ai perdu mes souvenirs. Est-ce que vous êtes prêts à m’aider ?

Noé, Matze et Rubis hochaient la tête d’un geste synchronisé. Aussitôt, les deux sorciers saisirent un grimoire, l’ouvrirent et le consultèrent. Matze fermait la boutique tandis que Noé cherchait les ingrédients pour le sort.

Loënia fut frustrée en regardant le livre de sortilèges. Les incantations étaient toutes en grec, la langue des sorciers. Elle avait appris le latin, la langue des fées, qui lui était inutile dans cette situation.

-Ah ouais, souffla Matze, il y a quand même des effets secondaires.

-Des effets secondaires comme après un vaccin ? demanda la louve.

Rashnoé s’affairait et remplissait son chaudron en fonte de plantes.

-Exactement, reprit Matze. Fatigue, souvenirs qui s'enchaînent, moments d’égarement, vomissement, évanouissement et même coma.

Rubis et Matze se tournèrent vers Loënia qui rongeait ses ongles. Soudainement anxieuse, elle évita leur regard et vint se placer à côté de son meilleur ami.

-Ton poème est magnifique, lui souffla-t-elle.

-Ce n’est pas mon préféré, lui assura-t-il.

Loënia avait senti quelque chose dans sa poche au moment où elle rentrait du restaurant avec Adrien. Convaincue de ce qui se trouvait dans la poche de sa robe, elle n’avait pas cherché à déplier le bout de papier. Elle avait dû lire le poème plus tard quand elle était seule dans sa chambre, vers une ou deux heures du matin.

Il était une fois une fée et un sorcier,

Qui, main dans la main et sentiments intriqués,

Tentaient des souvenirs de recouvrer.

Ils affrontèrent peur, non-dits et méchante fée,

Par un chat et un prince ils furent aidés

Peut-être qu’un jour la merveilleuse fée

Ouvrira les yeux et trouvera son être entier.

-Pourquoi tes poèmes n’ont-ils pas de titre ? le questionna Loënia.

Rashnoé releva les yeux de son chaudron, et sourit à son amie.

-Parce que c’est à toi de les trouver.

Loënia était aussi heureuse que nerveuse. D’un côté, elle était emplie du doux bonheur de ceux qui sont transis d'amour et de légèreté. De l’autre, elle redoutait les souvenirs qu’elle pourrait recouvrer et, comme le lui avait récité Matze, les effets secondaires de ce sortilège. Et si, en effet, sa mère était derrière tout cela ?

Matze et Rashnoé discutèrent de l’incantation et de la manière de procéder. Rubis entraîna Loënia un peu plus loin, dans le rayon des urnes, pour discuter.

-Comment te sens-tu ? lui demanda-t-elle.

-Je tremble d’excitation et de peur, littéralement.

-Ça va bien se passer. Ils ont l’air de savoir ce qu’ils font et Rashnoé ne te ferait jamais prendre de risque. Il t’aime trop pour ça.

Un peu revigorée par les paroles de son amie, Loënia parvint à lui sourire.

-Allez, fit-elle, ce n’est qu’un sortilège et après, j’aurai toute ma tête. Ma vie sera bien plus simple.

Elles rejoignirent les garçons près du comptoir. Le chaudron dégageait de légères volutes de fumée et une odeur sucrée. Loënia se tourna vers Rashnoé.

-Tu as mis ton chocolat chaud dans le chaudron ?

-Tu dois boire une tasse complète du mélange alors oui, pour faire passer le goût. Ensuite, je réciterai la formule magique et on attendra que tu reviennes à toi.

Rubis, philosophe, admit que c’était une bonne idée.

Loënia vint se poster plus près du chaudron.

-Tu peux toujours renoncer, lui assura Matze. Ton tatouage magique sera plus foncé et le risque zéro n’existe pas.

-Ca n’a aucune importance, répliqua trop rapidement Loënia.

Elle n’était pas tout à fait honnête avec elle-même. Elle savait pertinemment que quand elle se montrerait au palais des Terralin, elle serait jugée par les autres convives au tatouage impeccable.

-En aidant une fée, vous vous exposez également à des ennuis potentiels, même si la paix a été signée.

Matze et Rashnoé haussèrent les épaules comme des personnes foncièrement inconscientes. Ils ne mesuraient pas l'ampleur du danger auxquels ils s'exposaient volontairement.

-Qu’est-ce qui pourrait m’inquiéter dans ce que nous allons faire ? Au pire, reprit Matze, on meurt et c’est tout.

C’était simple, laconique et peut-être trop bien résumé. Sur le coup, Loënia ne fut pas frappé par la clarté d'esprit de Matze. Il avait l’air si sûr de lui, si confiant et si peu craintif de mourir qu’elle s'interrogea plus tard s’il allait vraiment bien.

-On commence ? demanda Rashnoé.

Loënia hocha la tête.

Matze aida Noé à déverser un peu de la potion dans une tasse qui servait habituellement du chocolat chaud ou du thé. Loënia prit le mug qui lui était tendu. Au moment où elle allait déposer les premières gouttes de la potion sur ses lèvres, Matze s’écria :

-Attendez ! Il vaut mieux que tu sois assise. On ne sait jamais.

Il alla donc chercher dans la réserve un siège et le déposa près du comptoir.

-A votre santé, fit Loënia avant de boire quelques gorgées.

Elle n’entendit même pas Noé prononcer la formule magique. Ce fut le noir, les ténèbres, la torpeur qui l’accueillirent. Les souvenirs de réveils matinaux, de petits-déjeuner, de disputes entre soeurs. Les livres qu’elle avait lus, les deux plantes qu’elle avait vu mourir en octobre, ses cours avec Rubis et Elise. Enfin, vinrent ses propres questions sur ses parents biologiques. Les recherches qu’elle avait faites avec l’aide de Rashnoé. Rashnoé, dont elle se souvenait maintenant. Rashnoé, ou Rash, qui l’avait toujours accompagné depuis la maternelle. Rash avec qui elle avait vécu tous ses étés à Cryset, tous les goûters chez ses parents puis dans son appartement. Le collège et le lycée qu’ils avaient su rendre supportables. Les sortilèges qu’il lui avait appris et qu’elle avait retranscrits en enchantements, les myriades de bons moments, les poèmes, les nouvelles qu’ils lui faisaient lire. Il avait été à ses côtés toute sa vie.

Et puis enfin, ils avaient trouvé des informations sur Adrien de Val. Noé avait récupéré son numéro de téléphone grâce à ses propres clients. Elle l’avait appelé deux fois, sans réponse, puis avait laissé un message vocal.

Le pire restait à venir. Loënia avait réalisé un enchantement de révélations. Il lui avait servi à se rappeler des souvenirs de ses deux ans. Elle avait alors vu et entendu ses parents biologiques parler, puis se faire tuer sous ses yeux, mais elle n’avait pas su par qui. Le soir-même, Ambatine était entrée dans sa chambre.

Loënia avait tout de suite eu peur. Sa mère et Sajus, leur voisin, se tenaient devant elle. Si Loënia n’était pas la fée la plus empathique au monde, elle ressentait tout de même l’animosité à son encontre. Ambatine, vêtue du même tailleur que lorsque Loënia s’était réveillée sans aucun souvenir des deux mois précédents, se tenait devant elle et ordonnait à Sajus de réaliser un sortilège.

Loënia se releva sur ses coudes, plus effrayée que jamais. Rubis et Matze l’observaient et l'assénaient de questions. Ils étaient dans la réserve de Lent sorceler. C’était une petite pièce pleine de cartons et de caisses en bois. Loënia avait l’impression que les urnes, les poupées vaudous, les plantes et les herbes sèches allaient lui tomber dessus et l’ensevelir à jamais.

Elle releva la tête et vit Rashnoé qui avait posé sa main sur son épaule. Elle entreprit de s’asseoir. Ils étaient tous les deux sur un canapé fabriqué avec de vieilles palettes en bois et des coussins. Elle s’était évanouie après que Rashnoé a récité la formule magique. Il l’avait portée jusqu’à la réserve. Il l’avait allongée sur le canapé et avait caressé les cheveux en attendant qu’elle se réveille.

-Comment te sens-tu ? répéta Rubis qui s’était agenouillée devant son amie.

Les cheveux roux de la louve étaient coiffés par deux tresses serrées. Ses yeux bleus, rivés sur Loënia, la scrutaient comme si elle était un nourrisson.

-C’est l’enfer. J’avais bien appelé Adrien en novembre. C’est à ce moment-là que ma mère et Sajus sont entrés dans ma chambre. Elle lui a demandé de faire un sortilège pour effacer ma mémoire.

Au fur et à mesure qu’elle s’exprimait, ses doigts se mirent à trembler. Elle voulut mettre ses mains dans ses poches mais Rashnoé posa sa main sur ses doigts. Il lui sourit avec un air encourageant.

-Je me rappelle nos recherches sur mes parents, dit-elle en le regardant, à présent au bord des larmes. J’avais réalisé un sortilège qui m’avait fait voir mes parents biologiques quand j’étais bébé. Ils sont bien Lysandre et Lune Genere. J’avais aussi vu qu’ils se faisaient tuer.

Loënia ferma un instant ses yeux. Le souvenir du sang, des coups de couteaux et des cris lui revint en tête. Elle rouvrit les paupières et posa son regard sur une plante verte aux longues feuilles. Elle était disposée dans un des seuls coins vides de la réserve.

-Donc les tisanes que je prenais le soir avec ma… avec ma mère étaient bien pour troubler ma mémoire. Je crois que c’est elle qui a tué mes parents biologiques. Sinon, je ne vois pas pourquoi elle m’aurait empêché à ce point-là de rencontrer Adrien. Le jour où j’ai perdu mes souvenirs, elle m’avait dit qu’elle faisait ça pour “donner de meilleurs jours à Cryset”.

Loënia se sentait vidée de toute énergie. Elle ne pouvait même pas relever la tête pour regarder ses amis.

-Je suis désolée que tu aies appris tout ça, fit Matze.

Rubis hocha solennellement la tête. En signe de sollicitude, elle posa sa main sur le genou de son ami.

-Loëne, fit Rashnoé, est-ce que tu te rappelles d’autres détails ?

Elle acquiesça d’un geste du menton.

-Je me rappelle de toi. De tout te concernant. De toutes nos années ensemble, Rash. J’avais même oublié que tu aimais écrire… (Loënia passa sa main dans ses cheveux) Merci énormément pour tout ce que tu as fait pour moi.

Maintenant Loënia avait l’impression d’apprécier encore plus le sorcier aux yeux verts. Ses longs cheveux blonds, ses doigts, ses bagues - dont celle qu’elle lui avait offerte -, son sourire, son amour pour le chocolat chaud, tous leurs moments à décorer et installer Lent sorceler, tout ça… Elle s’en rappelait enfin.

-Juste, intervint Matze, il serrait peut-être bien de prévenir les autorités que ta mère est une dangereuse folle meurtrière, non ?

Rashnoé et Loënia relevèrent les yeux. La fée hésita :

-On pourrait appeler mon cousin, fit Loënia. La police ne pourra pas faire grand chose contre une fée, mais des magiciens contre d’autres magiciens, c’est plus équitable.

-Est-ce que tu veux que je l’appelle ? lui demanda Rashnoé.

Loënia hocha la tête et lui tendit son téléphone portable. Il sortit de la pièce.

Rubis vint s’asseoir sur le canapé de fortune. Elle la prit dans ses bras et l’encouragea à coups de paroles. Matze s’assit sur le sol et regarda les deux amies. Il proposa de servir le thé que Rashnoé avait amené ce matin dans une gourde mais les filles déclinèrent la proposition.

Loënia retira la manche droite de son pull. Son tatouage féerique était maintenant marron comme la couleur du caramel. C’était magnifique. Elle se sentait au-dessus des remarques que d’autres fées pourraient lui faire. Elle était si épuisée qu'elle s’en moquait foncièrement.

-Je pense, fit Matze, que les soucis n'en sont pas à leur fin. J’ai le pressentiment que nous aurons encore des surprises.

Matze s’était relevé et marchait nerveusement dans la petite pièce. Rubis le suivait du regard, ce qui faisait qu’elle tournait la tête de gauche à droite toutes les deux secondes.

-Un jour, alors que j’étais dans la boutique, un sorcier m’a dit que les soucis étaient sur le point d’arriver dans ma vie.

-Ne me dis pas que c’est Lelio qui t’a dit ça ? l’interrogea le sorcier aux yeux jaunes. Oh, j’en étais persuadé.

-Pour toi, faut-il le croire ?

-Tu peux. Il avait présagé le décès de mon père.

-Je suis désolée, dirent Rubis et Loënia en coeur.

-Ne le soyez pas, fit Matze d’un geste de la main. C’était un con.

Ce fut à ce moment-là que Rashnoé rentra dans la pièce. Il avait sa chevelure en bataille, comme s’il s’était passé plusieurs fois la main dedans. Loënia s’étonna de sa maigreur. Elle avait toujours l’impression de le revoir pour la première fois depuis longtemps.

-Braken arrive, lâcha-t-il finalement. Il a prévenu Horod qui a envoyé des soldats mandatés chercher ta mère.

-Elle est au travail, fit Loënia, toujours assise contre Rubis qui avait passé un bras sur ses épaules.

-Ils le savent, la rassura Rashnoé. J’ai également prévenu Adrien de ce qu’Ambatine t’a fait et de ce que tu nous as dit.

Loënia ouvrit grand les yeux.

-Il pourrait la tuer ! s’écria-t-elle.

-Calme-toi, lui demanda Rubis. Il aurait su de toute façon.

-Mais mes sœurs…

-Il ne les touchera pas, lui assura Rashnoé en approchant. Je ne voulais pas que tu te retrouves toute seule. Il ne devrait pas tarder à arriver non plus.

Loënia se concentra sur son souffle. Elle se sentait complètement perdue et désemparée. D’un coup, elle se leva. Elle avait dans l’idée de trouver sa mère à son travail et de lui parler, de demander toutes les explications qu’elle n’avait pas encore.

Mais, Braken entra dans la pièce exiguë à ce moment-là.

Heyyy !

Que pensez-vous de ce chapitre ? Nous arrivons bientôt à la conclusion de la première partie !

Bonne journée !

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