Chapitre 2
La sirène se déclencha au milieu de la nuit. Un hurlement long et animal qui déchirait les alvéoles endormies du camp. Des lumières rouges balayaient les couloirs pressurisés. Éléa avançait vite, tête basse. Son cœur battait la chamade. Elle sentait l’autre cœur dans son ventre répondre en écho à son rythme cardiaque.
Taren l’attendait près du sas nord. Son uniforme maculé de graisse avait perdu de sa superbe ; ses yeux aux pupilles très dilatées semblaient plus noirs que jamais.
— Dépêche-toi, ils arrivent, dit-il. On peut sortir par là, j’ai désactivé les détecteurs. C’est notre seule chance.
Elle voulut parler, mais il lui fit signe de se taire. Derrière eux, les pas lourds et nerveux des Régulateurs résonnaient.
La porte du sas s’ouvrit dans un souffle. Le dehors les frappa comme un coup. L’air saturé d’humidité était plein de parfums inconnus.
— Tu as raison, on peut respirer, cria-t-il.
Ils plongèrent dans la brume.
Ce n’était pas seulement un brouillard : cela bougeait, se resserrait, se déployait comme une peau vivante. Chaque goutte vibrait d’une force invisible. Sous leurs pas, la terre paraissait respirer. Se tenant par la main, ils s’enfoncèrent dans la ouate opaque et collante. Loin derrière, dans les couloirs, la cavalcade des Régulateurs devint murmure.
Ils marchèrent longtemps sans parler. Leurs lampes frontales diffusaient un halo laiteux qui se perdait aussitôt dans la poix laiteuse. À mesure qu’ils s’enfonçaient leurs repères sensoriels s’estompaient. Les couleurs, les formes, les sons, les odeurs se dissolvaient en une réalité altérée.
Chacun de leur pas produisait un écho lumineux : de brefs éclats orange, verts et mauves qui pulsaient sous leurs pieds en libérant des halos sonores graves et mélodieux. L’air avait pris une saveur de rouille sucrée. Leur peau fourmillait de mille sensations alors que la brume s’enroulait à leurs poignets, leurs épaules et se glissait entre leurs doigts.
Plus loin, ils trouvèrent un ancien module de recherche renversé et recouvert de mousse, un vestige de la première terraformation. Un temps oublié. Ils s’y réfugièrent. Peu à peu, leurs sens revinrent. Ils entendirent leurs cœurs battre à l’unisson et une rumeur profonde et organique qui montait du sol.
Les nerfs à vifs, Taren s’effondra sur le sol spongieux recouvert de champignons multicolores.
— Ça ne va pas ? demanda Éléa.
Il grimaçait, comme en proie à une vive douleur.
— Ce n’est rien, ne t’en fais pas, reprit-il avec un sourire forcé et les yeux en proie à une lutte intérieure.
Dehors, la brume s’agglutinait contre les vitres moussues pour mieux à voir à l’intérieur. Elle libérait des filaments lumineux qui s’étiraient comme des bras fragiles. Des images jaillirent : des visages, des paysages disparus sculptés par d’antiques machines de terraformation et une mer scintillante sous deux soleils cramoisis.
— Ces images, on dirait… Par l’Ancienne Terre, Éléa. Est-ce que cette brume est vivante ?
La biologiste ne répondit pas. Elle restait immobile, les yeux rivés sur les visions qui s’enchaînaient. L’un des bras de lumière se faufila à l’intérieur du module pour venir caresser le ventre de la biologiste.
Taren recula, terrifié.
— Éléa, attention !
— Ne t’inquiète pas Taren. Elle ne nous veut aucun mal, au contraire, elle veut nous aider.
— Tout ça n’est pas naturel. Ce n’est pas humain.
— Tu as raison. C’est bien plus que ça.
Un grésillement s’insinua dans le silence et le filament-bras se rétracta.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Éléa.
Taren fixait le sol, la tête penchée.
— Les Régulateurs… j’entends leurs signaux dans mon implant.
— Ils nous ont retrouvés ? Ils approchent ?
Le commandant Taren Sol dressa un index réprobateur pour lui intimer de se taire.
— Non ce n’est pas ça ! Ils ont perdu notre trace.
— Tout va bien alors.
— Non Éléa. Ils demandent l’autorisation d’une purge orbitale.
— Que veulent-ils bombarder ?
Taren redressa la tête et Éléa vit dans ses yeux une angoisse indicible.
— Ils veulent détruire le cratère d’Ombra, murmura-t-il.

Annotations
Versions