Chapitre 1

3 minutes de lecture

La brume se levait. Elle haletait comme une bête fatiguée s’extirpant des entrailles de la planète. Elle rampait lentement, se faufilant partout. Depuis sa verrière, Éléa Varn observait la lueur laiteuse qui effaçait peu à peu les reliefs du camp scientifique. Désormais, tout semblait flotter : les antennes paraboliques, les pylônes, les toits, les ombres.

Chaque matin, la colonie se réveillait dans ce brouillard, et chaque matin, les techniciens ne voyaient rien. Du moins c’était ce qu’ils prétendaient, rassurés par les chiffres des capteurs et leurs splendides programmes. La vie se poursuivait donc sur Myriade-3, selon l’ordre voulu par le Comité. Mais Éléa Varn savait.

Elle avait vu les premières anomalies, les infimes variations dans la composition de l’air, cette signature qu’aucun calculateur n’avait encore détectée. La Brume grandissait, patiemment. Comme si elle cherchait quelque chose. Un frisson parcourut le verre sous sa paume. Les parois vibraient tandis que la brume respirait doucement. De minuscules gouttes vibrantes s’y rassemblaient, comme si la matière cherchait à se souvenir.

Quelque part, les générateurs ronflaient. Une voix grésilla dans les haut-parleurs : “Protocole Zéro, secteur C, mise en observation immédiate.”

Éléa ferma les yeux. Secteur C, ils ne tarderaient donc pas. Sous ses paupières, la lumière douce de la brume persistait, presque maternelle. Elle pensa à ces femmes qu’on avait transférées la veille, leurs ventres pleins d’un mal que plus aucun médecin ne savait nommer — des ventres qu’on croyait à jamais endormis, depuis la Grande Stérilité. Qu’allaient-elles devenir ? Le Comité ne disait rien à ce sujet. Jamais.

Le jour s’étirait sur Myriade-3 et Éléa frissonna. La biologiste sentit l’étrange battement qui vibrait dans sa poitrine depuis quelques cycles — un rythme double, lent, régulier, comme deux respirations croisées sous sa peau. Elle aussi.

La veille, la jeune femme n’avait pas dormi. Une fois encore. Quand l’obscurité avait envahi le camp sans bruit, elle était restée à son poste de travail, les yeux rivés sur les lignes de données défilant sans fin. Elle avait analysé les résultats de ses prélèvements cellulaires qui s’affichaient sur l’écran : taux de protéines anormaux, séquences d’ARN inconnues, oscillations bioélectriques non modélisables. Plus loin, dans des tubes de verre, les cellules se divisaient à une vitesse anormale. Elles dessinaient des structures spiralées, élégantes, mais trop harmonieuses.

Ce flot d’indications confirmait ses intuitions. Ce n’était pas une infection. C’était une intention. Le produit d’une conscience.

Éléa gagna le lavabo au fond de son alvéole-labo. Elle croisa son reflet dans le grand miroir mural. Sous la lumière crue, sa peau paraissait plus pâle qu’à l’accoutumée, opalescente. Elle eut la sensation, brève mais violente, que quelque chose l’observait de l’intérieur — un visage endormi sous ses côtes. Dans sa poitrine, le double battement persistait. Elle posa la main sur son ventre. A travers la combinaison, la chaleur qui montait n’était pas la sienne.

Un cliquetis déclencha l’ouverture de la porte d’entrée. Le commandant Taren Sol entra, visage fermé, uniforme impeccable. Il déposa un dossier scellé sur la paillasse.

— Les analyses centrales le confirment, dit-il. Contamination d’origine biologique.

— Evidemment. Et donc ?

— Le Comité exige ta mise en quarantaine, reprit-il en s’approchant d’elle.

— Et après ?

— Comme pour les autres sans doute.

Il l’enlaça et se pencha, ses lèvres effleurant le creux de son cou. Elles étaient froides. Éléa frissonna — de peur. Il la fixait à travers le miroir. Elle soutint son regard.

— Tu sais ce que cela veut dire ?

— Oui. Mais le Comité souhaite te garder en vie.

— Quelle générosité ! Alors, il sait pour nous.

— Le Comité sait tout.

— Et tu le crois ?

— Je travaille pour lui.

— Moi aussi. Justement !

Elle se blottit dans ses bras.

— Et si ce n’était pas une contamination Taren ?

— Alors ce serait quoi ?

Elle hésita, puis murmura :

— Une naissance.

Il la fixa, muet.

Un instant, leurs respirations se synchronisèrent.

— Tu veux dire que…

— Oui.

— Mais… tu sais bien que c’est impossible voyons.

— Pourquoi ?

— Tu le sais très bien Éléa. Le Comité l’interdit et fait en conséquence.

— Il semblerait pourtant qu’il y ait un couac.

— Tu en es sûre ?

— Mes analyses de cette nuit le confirment. C’est elle, la brume. Je n’ai pas encore tout compris. Mais c’est elle la clé. Combien de temps avons-nous ?

— Un cycle, pas plus.

— C’est court. Et si demain tu ne me ramènes pas ?

— Les Régulateurs s’en chargeront.

Dehors, la brume se frottait aux vitres en gémissant. La pénombre déclencha l’allumage automatique des lampes. Elles vacillèrent un instant, comme agitées par un souffle invisible.

— Alors fuyons, Taren. Sans tarder. Fuyons !

— Tu sais bien que c’est impossible. Le Comité nous en empêchera.

Il se retourna pour échapper à son regard. Il redoutait ses prochains mots.

L’Eugénisme est loi, conclut-il.

Taren s’éloigna d’un pas, le regard trouble. Il ne vit pas, sur le bord du bureau, un tube de prélèvement qui s’était mis à vibrer. A l’intérieur, une cellule venait de se diviser, en dessinant le motif parfait d’une empreinte digitale.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Ruben Saïd Faneen ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0