L'Unique
L’air me manquait, le sac plastique collant à mon visage. Je maudissais mon caractère impulsif, tandis que je tentais vainement d’économiser mon souffle. Mais rien à faire, mon foutu cœur refusait de s’apaiser. Comme si la menace imminente de mort était une raison pour que j’étouffe dans un putain de sac à la con. Et bordel, qu’est-ce que ça pue là-dedans ! À l’odeur, j’avais de suite deviné que je n’avais pas été le premier contraint à revêtir ce couvre-chef d’un goût douteux.
Tandis que l’on me poussait sans ménagement vers une destination inconnue, je peinais à ne pas perdre l’équilibre. Tout en cherchant, étrange manœuvre de mon cerveau, la nature de cette infâme odeur. Sécrétion corporelle ? Hémoglobine ? Mélange des deux ? Je parierai que mon esprit refoulait toutefois d’autres théories traumatisantes. Fort heureusement, mon estomac était vide. Ça m’aurait chagriné de mourir noyé dans mon vomi.
Nous venions de passer un certain temps à bord d’une voiture. L’un de mes « nouveaux amis » avait profité du trajet pour me rosser les côtes de quelques coups délicats. « Pour t’échauffer », qu’il répétait. Les liens qui entravaient mes poignets me brûlaient. Je ne savais pas où l’on m’emmenait, mais je ne me faisais nulle illusion.
La voiture se mit à ralentir, jusqu’à l’arrêt complet. Une poigne me saisit par la nuque, m’extirpant de mon siège avant de m’envoyer violemment à l’extérieur. Je ressentis un choc dans mon dos, qui me fit lâcher un cri de douleur. Je tombais sur les genoux, me meurtrissant davantage. L’un des hommes me hurla de me rétablir sur mes deux jambes mais, dans sa grande intelligence de primate, ne me laissa pas le loisir de m’exécuter.
La poigne fit son retour, me saisissant par les cheveux cette fois. Je serrais les dents, décidé à ne pas échapper une plainte supplémentaire. Ils s’en délectaient, je le savais. La même voix rauque m’ordonna d’avancer. J’obéis, soucieux de ne pas être trop rossé avant l’heure. La voix me guida durant plusieurs minutes, bien que j’aurais été bien en peine d’en donner une estimation précise. Depuis que l’on m’avait fait monter dans le véhicule, j’avais perdu la notion du temps.
Une douleur aigüe brûlait mon flanc droit. Certainement une côte brisée. Après une longue marche, je butai sur un obstacle et m’affala de tout mon long. J’entendis mes nouveaux amis s’esclaffer derrière moi.
— Alors la grande gueule ? On sait plus marcher ?
La grande gueule, hein ? Je devais donc ce charmant voyage à ma réputation. Logique. Cela faisait bientôt quinze ans que j’étais devenu journaliste. Dicté par une stupide éthique, la vérité et la connaissance pour tous m’avaient toujours tenu à cœur. Je m’étais engagé par conviction, dans un monde qui perdait la sienne.
L’égalité et la fraternité n’étaient plus. Meurtri par une succession de crises économiques et de politiciens véreux et égocentriques, le scepticisme gagna les âmes de mes compatriotes. Des opportunistes se saisirent de la situation et jouèrent sur les peurs de la population. Impuissant, je vis des haines que je croyais disparues à jamais rejaillir. Le racisme et le rejet des différences devinrent des opinions comme les autres, et la bienveillance fut accusée d’idéologie extrémiste.
Les idéologies anti-Humanité furent portées par des personnes jugées dignes de confiance. Célébrités de tout horizon, politiciens, associations, syndicats, sociologues, scientifiques et même par des journalistes. Jusqu’à l’élection du Parti. L’Unique.
L’Histoire nous avait pourtant avertis. Mais l’espèce humaine étant ce qu’elle est, nous avions prouvé que nous avions la mémoire courte. D’abord accueilli sous des éloges, la population connut bien vite une rude désillusion. Un totalitarisme d’État s’installa, comme je l’avais prédit dans de nombreux articles précédant l’élection. Notre Constitution fut bafouée, pervertie, puis remplacée par la Loi Pureté.
Musellement de la liberté d’expression, élimination des opposants politiques, fin des droits sociaux, dénigrement des communautés déclarées « anormales ». Il y eut d’innombrables disparitions, des cadavres étaient parfois retrouvés au début. Puis, les gens trop bruyants se mirent à disparaitre tout bonnement. Certainement brûlés. Tout comme les livres. La Culture faisait partie des ennemis, et devait donc mourir avec eux. Tous les progrès accomplis durant plus d’un siècle par l’Humanité avaient été anéantis en l’espace de quelques années.
Plus l’Unique s’établissait, et moins il eut à prendre de précautions. D’année en année, il parvint à convaincre une grande partie de la population du bien-fondé de ses exactions. Ceux conservant leur esprit critique se divisèrent en deux philosophies : courber l’échine par crainte de disparaitre ou risquer sa peau. Et comme un crétin, je ne pus m’empêcher de résister.
Dans un premier temps, je pris peur pour ma famille. Mon âme sœur et ma fille. Orphelin à l’âge de cinq ans, je n’avais qu’eux. Ce fut ma muse qui parvint à me convaincre de continuer le combat. Son assurance était si contagieuse. Après moult débats, je finis par céder. Spécialiste en informatique, ma muse parvint à brouiller nos traces. Je publiais mes articles sous une foule de pseudonymes différents, tandis que mon âme sœur bidouillait je ne sais quoi au niveau des réseaux. Je n’ai jamais compris comment ses traficotages, mais nous passâmes cinq années à lutter ainsi contre l’oppression à bord de notre van tout en échappant aux autorités. Nous savions que mes écrits étaient lus. J’en eus un jour la preuve.
Mais cela n’avait plus d’importance, notre résistance s’était terminée aujourd’hui. J’avais été attrapé en allant chercher du pain. Ridicule, n’est-ce pas ? M’avait-on reconnu ? Une erreur de notre part leur avaient-ils permis de nous retrouver ?
Peu importait. Nous allions mourir.
Tandis que l’on me remettait une fois de plus sur pied, une pensée alla vers ma fille. Elle n’avait que six ans. J’étais décidé à ne pas montrer mon inquiétude pour mon enfant. Je faisais de mon mieux pour masquer ma peur à l’approche de ma fin. Une dernière provocation. Ne pas leur offrir la satisfaction de m’avoir brisé.
Car au fil des années, j’étais devenu la figure de proue des opposants silencieux. J’osais espérer que ma mort les inciterait à la lutte. Je devais y croire. Tout ce qui pouvait rendre ma mort plus supportable était bon à prendre.
Et quitte à mourir, autant les emmerder une dernière fois.
On me poussa à mettre un pied devant l’autre. Plongé dans l’obscurité, cela n’était guère aisé. Chaque pas risquait de me faire chuter. Sans oublier cette putain de puanteur qui n’aidait pas à la concentration. Mes bourreaux s’en amusaient, mais je sentais qu’ils prenaient toutefois garde à ce qu’il ne m’arrive rien de fâcheux avant l’heure.
Je pensais deviner pourquoi. Ils avaient besoin de moi, de ce que je savais. Ou plutôt de ce qu’ils pensaient que je savais.
Après une courte marche, je butai contre quelque chose de suffisamment solide pour me faire chuter de tout mon long, heurtant violemment le sol bétonné de mes lèvres. Un goût de sang envahit ma bouche, tandis que les rires redoublaient d’intensité. Me relevant tant bien que mal, je devinais alors que nous étions arrivés en bas d’un escalier. Dans les conditions qui étaient les miennes, l’ascension promettait d’être ardue. Pas après pas, j’entrepris de monter sans rien me briser. Une voix me hurla de presser le mouvement, tout en me frappant dans le dos. Les dents serrées, je parvins à retenir in extremis un cri de douleur. La montée fut lente. Guidé par mes aimables hôtes, je réussis finalement à atteindre un terrain plat. Par miracle, j’étais parvenu à ne pas chuter de nouveau. Un métal froid se colla contre ma nuque. J’en reconnus de suite de quoi il s’agissait et déglutis avec difficulté.
— Joue au con et j’te flingue.
Derrière l’avertissement, je sentis que ce type n’attendait que cela. Mais après l’âpre voyage que l’on venait de me contraindre à effectuer, comment pouvait-il imaginer que je tenterai la moindre folie ? Ne voyait-il donc pas à quel point je m’étais résigné à mon sort ? Mais après tout, il y avait bien longtemps que je m’étais résolu à admettre que la chair à canon de l’Unique était dénuée de la moindre capacité de réflexion. C’était le propre des fanatiques.
Je me laissai guider une fois de plus. Tout mouvement était un calvaire, chaque seconde représentait une éternité. Quelques mètres ou kilomètres ? Je n’aurais su le dire. On m’intima de ne plus bouger. Je n’attendis pas longtemps avant d’entendre une porte s’ouvrir devant moi, qui s’ensuivit d’un violent coup au-dessus de mes fesses. Je suivis donc la direction ainsi aimablement indiquée et on retira le sac de ma tête. J’étais arrivé dans une salle faiblement éclairée par une ampoule qui tressautait par à-coup. J’inspirai profondément, ravi de ne plus avoir à respirer cette immondice.
Mes ravisseurs étaient trois. Celui qui semblait être le chef, imposant, me braquait de son revolver. Tandis que l’un d’entre eux, bien plus frêle que je ne l’étais, m’amenait une chaise. Je me demandais de qui je tenais ma côte brisée. Le dernier s’approcha de moi, jouant de son couteau. Mon cœur loupa quelques battements lorsqu’il passa derrière moi et je serrais les dents, m’attendant à être égorgé sans plus de cérémonie. J’eus la surprise de sentir mes liens se desserrer.
Étaient-ils confiants au point de me laisser les mains libres ? Cela n’était guère étonnant, en vérité. Je n’étais qu’un journaliste. Autant dire, rien par rapport à la Race Suprême qu’ils représentaient. Le chef me fit signe de m’asseoir sur une chaise, aimablement disposé à mon attention. Je m’exécutai en souriant, aussi narquois que possible malgré l’angoisse qui tortillait mon estomac.
— Tu t’fous de moi ? cingla-t-il froidement.
— Pas du tout ! répondis-je en conservant mon sourire. Nous n’avons pas été présentés, cher ami. Je me nomme…
— J’m’en fous, me cracha-t-il au visage, et ce n’était pas une métaphore. Te fous pas d’ma gueule connard, contente-toi d’lâcher le morceau.
— À part mon sang et quelques dents, je ne vois pas ce que je pourrais cracher…
— P’tit malin, commenta entre ses dents l’un des subalternes.
Mon jeu semblait fonctionner. Le cow-boy affichait déjà des tics de nervosité avancés. Avec un peu de chance, il me descendrait rapidement. Que l’on en finisse avec ce calvaire.
— Nous savons que tu fais partie de la Fraternité, m’annonça-t-il, plus calmement que je ne l’avais escompté. Donne nous toutes tes infos sur eux !
La Fraternité était un groupe armé qui luttait contre l’Unique. Arborant les principes démocratiques de l’ancien monde, elle était naturellement considérée comme un ennemi d’État. Je m’en méfiais, pour des raisons bien différentes. Les actions de la Fraternité étaient essentiellement terroristes, orchestrant moult attentats. De nombreux innocents avaient péri de leur main depuis l’instauration de l’Unique. Le sacrifice inutile d’individus au nom de la liberté m’était insupportable. Aussi juste que fût la cause, je ne pouvais admettre que la mort soit un moyen.
Les renseignements de l’Unique sur mes liens avec eux étaient en partie vrai. L’un des membres de la Fraternité m’avait effectivement contacté pour me proposer de les rejoindre. J’avais décliné l’offre.
— Je ne fais pas partie de leur mouvement, rétorquai-je.
— Te fous pas de notre gueule, ou tu vas morfler !
— Je ne suis pas un idiot, sergent. Ou colonel, qu’est ce que j’en sais ? Durant cinq ans, je me suis opposé à l’Unique. Que vous me croyiez ou non, peu m’importe. Vous vous adressez à un homme qui a eu le temps de se préparer à la mort.
Il me frappa violemment dans les parties. Je me sentis comme broyé, tandis que des larmes me montaient aux yeux. Mon souffle s’était coupé, ma gorge produisait des sifflements qui m’étonna moi-même.
— Ça te rafraîchit la mémoire, la tafiole ?
— Un homme ? Il se prend pour un homme, ce monstre ? jappa l’un des soldats.
Les événements m’avaient fait oublier ce détail, ô combien important.
Être homosexuel ne jouait pas en ma faveur.

Annotations
Versions